‹ Le christianisme dans la vie moderne: pages choisies de S.E. le Cardinal MercierChapitre 12 sur 76 · Apolog., ch. XXXVII · texte numérisé non relu

Apolog., ch. XXXVII

gique de 1830 à 1905 » ; qui ont lu le récent ouvrage où notre savant collègue M. Victor Brants a esquissé Thistoire et les institutions de l'Université de Louvain et qui viennent d'assister au brillant défilé des noms les plus glorieux de nos fastes universitaires, apprécieront, partageront sans doute notre tardive fierté patriotique. Ils ne nous refuseront pas le droit de proclamer que les Belges, les catholiques belges en particulier, prennent de plus en plus vivement conscience de leur puissance et des responsabilités qu'elle leur crée, et l'ambition qu'ils se sentent au cœur ne les bercera pas de rêveries égoïstes, mais leur fera mieux comprendre que noblesse oblige.

Il semble parfois, à vous surtout, chers étudiants, aisément il semble que ce qui est ne pourrait pas ne pas être, et pour un peu vous croiriez ^ que cette institution qui vous abrite, que vous avez toujours connue florissante, fonctionne d'ellemême, comme la terre tourne sur son axe, comme se succèdent les saisons, amenant, aprës les semailles dont vous avez perdu le souvenir, l'efflorescence du printemps et les fruits de l'automne.

Qui dira cependant ce que représentent d'efiForts, devant Dieu et devant l'observateur réfléchi, trois quarts de siècle de vie universitaire ?

Catholiques des professions libérales, qui vivez de l'intelligence et par Tintelligence, suivez donc dans leur activité féconde la masse industrielle et commerçante de notre pays, les représentants du droit, de la science médicale, les maîtres de nos collèges et de nos athénées, les lutteurs de la

parole et de la plume dans la presse et dans nos oeuvres religieuses; supputez le nombre de ces foyers secondaires d'action raisonnée dont la multiplication est chez un peuple Tindice le plus immédiat de son progrès intellectuel ; remontez ensuite jusqu'au flambeau initial dont ces foyers intermédiaires divisent la flamme pour la transmettre au peuple du dehors qui attend la lumière; puis, adressez-vous la question de TertuUien et pensez au vide que laisserait la disparition, dans la nation, de l'Université de Louvain.

Croyants qui réfléchissez, vous avez la noble et fière préoccupation de ne point vous abstraire de votre temps, d'en partager les aspirations et les sollicitudes. Vous entendez ne pas être de ceux que Ton a appelés « des émigrés à Tintérieur ». Vous avez Tesprit de prosélytisme, vous vous répandrez au dehors, vous agirez sur autrui, vous vous imposerez par votre sincérité et par Téiévation de votre caractère.

Mais, pour cela, il ffiut que chacun s'assure des fondements de sa foi, et se forme, par une discussion sérieuse, une conviction d'autant plus forte qu'elle concentrera davantage en elle les puissances réunies de Tintelligence et de la volonté.

Fils d'élite de l'Eglise, vous avez la mission de démontrer par des exemples permanents le caractère compréhensif de notre foi, je veux dire, son harmonie virtuelle avec les données de la raison, afin que les incroyants de bonne foi sachent à n'en point douter, que ce n'est pas à un esclavage intellectuel que le Christ convie l'humanité, mais à la liberté supérieure des enfants de la lumière.

Or, à ces iins, une institution de recherches personnelles et de haut enseignement est indispensable.

Sans doute, même en dehors d'une institution de ce genre, il pourra se former des savants catholiques ; mais le recrutement n'en sera pas régulier, leur influence sera plus lente à s'établir. De Tun à l'autre, la tradition scientifique risquera d'être interrompue, tandis qu'il est de la plus haute importance sociale que l'on puisse dire taujours avec le poète :

... Vno avulso, non déficit alter aureus,..

Il y a derrière nous, selon le mot de Bossuet, une « recrue continuelle d'humanité » affamée de croire, de voir ou de comprendre, parce qu'en effet, sans croire, sans voir ou sans comprendre, sans certitude, en un mot, il est impossible de bien agir.

Du poste où Dieu m'a placé, j'entends sans cesse s'élever les cris et les gémissements de cette multitude insatiable d'âmes en quête de leur nourriture de vérité.

A cette multitude d'âmes nous devons, nous donnons, nous évêques et prêtres, la vérité religieuse et morale que nous tenons du Christ et de ses Apôtres.

Mais nous lui devons aussi, nous catholiques instruits, la distribution abondante de la vérité scientifique.

De cette vérité, VAlma Mater est, par l'intermédiaire des fils qu'elle nourrit de ses enseignements, la généreuse dispensatrice en notre pays.

A elle, est dévolue la mission de garder chez nous et pour notre catholique nation, la tradition de la science, d'assurer la formation de nos savants de demain, de pourvoir au recrutement régulier des membres des professions libérales et de Télite sociale, dans des conditions qui sauvegardent en ^\xx le dépôt de la vérité religieuse.

Eminente fonction sociale que celle-là !

[L'Eglise, à toutes les époques de son histoire,

pfois calme, le plus souvent tourmentée, voit

irgir des saints, c'est-à-dire des héros qui pous-

ant jusqu'au bout la logique pratique de leur foi à

jî'Evangiie d'un Homme-Dieu crucifié ; et alors,

/éprise d'admiration pour leur surhumaine vertu,

>' elle les élève publiquement sur les autels et fait

converger vers eux, sinon les vouloirs fermes

d'imitation, au moins les aspirations et les désirs

de ses enfants.

Elle n'ignore pas qu'elle présente au monde des héros et que l'héroïsme est inaccessible aux masses, mais elle pense sagement que l'idéal a la vertu de soulever plus ou moins puissamment les natures inférieures au-dessus de leur égoïsme et qu'à tout prendre, elle ennoblit l'humanité, par le seul fait qu'elle l'invite à monter et l'empêche au moins de déchoir sans rougir.

Les universités sont les leviers du monde intellectuel.

Le fait qu'une nation possède une élite de chercheurs qui, avec désintéressement, sans souci du résultat immédiat et utile dans Tordre économique, moral ou religieux, poussent aussi loin qu'ils le peuvent la pénétration de leur vision intellectuelle

et, avec cette patience sereine, dont on a dit qu'elle est à la base du génie, soumettent au contrôle de ia documentation, de Fobservation ou de Texpérimentation, les dernières conséquences des vérités nouvelles qu'ils ont cru apercevoir, ce simple fait élève le niveau de toutes les couches de la nation. Et quand cette élite est née d*un élan spontané de la liberté, se soutient par son propre effort, sacrifie parfois à son idéal des offres de renommée bruyante ou d'un bien-être abondant, l'influence bienfaisante de l'Université prend les proportions d'un apostolat social.

Franchement, lorsque je considère cette mission élevée de notre Université libre catholique, et que je vois, après soixante-quinze ans d'histoire, comment elle y a répondu ; lorsque je compare les deux dates extrêmes : 1834, avec ses 12 professeurs et ses 86 étudiants, avec ses tâtonnements, sa pauvreté, ses hardiesses; 1909, avec sa plénitude de sens et de vie, je suis saisi d'admiration devant la grandeur de Tinitiative prise alors par l'épiscopat belge et rempli de gratitude et de respect pour les générations qui, durant trois quarts de siècle, suivirent fidèlement son impulsion.

L'homme, roseau pensant, vaut plus que l'univers matériel, disait Pascal; un acte moral vaut mieux qu'une pensée et la moralité de l'acte monte à mesure que s'affranchit et s'élève l'intention qui rinspire et que s'élargit le champ social auquel il s'étend.

Mais s'il en est ainsi jugez donc de la grandeur du spectacle que nous offre l'histoire de notre libre et catholique Université.

Oui, tout cela : ce corps illustre de professeurs universellement réputé par le monde, cet ensemble magnifique de locaux d'enseignement, ce programme complet d^études supérieures de tous genres, cette activité féconde des laboratoires, cette ruche bourdonnante de vie et toujours en efiFervescence de travail, d'œuvres et de découvertes ; ces deux mille étudiants, pépinière inépuisable de l'action scientifique, religieuse, sociale et politique; — tout cela, c'est donc le fruit mûr de la pensée, de la volonté opiniâtre, de l'abnégation persistante de trois générations d'évêques, de prêtres et de laïques, par ailleurs accablées* de nécessités et de labeurs ; c'est Tœuvre collective du dévouement catholique belge; c'est le produit grandiose de tant de milliers de dons et de subsides, de tant de quêtes paroissiales où les petits sous de nickel de§ fidèles pauvres se mêlent aux pièces d'argent ou d'or des fidèles plus riches ; c'est l'édifice resplendissant de trois quarts de siècle de persévérance de travailleurs et de donateurs, de maîtres et de disciples unis dans un même esprit de désintéressement et dans une même passion de liberté, pour la recherche et la manifestation de la vérité à la gloire du Christ et de son Eglise !

Véritablement, quelle promesse splendide de vie et d'avenir n'est-ce donc pas pour nous, peuple catholique belge, que d'avoir pu ainsi soutenir, soixante-quinze ans durant, sans une défaillance, trois générations de volontés associées dans la même et invariable tâche d'intérêt collectif scientifique, religieux, social, national pour tout dire,

60 LE CHRISTIANISME El LA SCIENCE

tâche des l'abord ardue et cependant toujours poursuivie, incessamment aggravée et pourtant toujours accomplie !

Ëh bien, chers maîtres, chers étudiants, ayez foi en ma parole. Je vous le dis au nom de mes vénérés collègues de Tépiscopat et j'ose vous le dire au nom de Tâme catholique de la patrie belge, tant de sacriGces, nous les comptons pour rien, nous sommes prêts à les continuer et à les accroître, pourvu que vous appréciiez et que vous aimiez la cause sainte pour laquelle ils ont été consentis!

Une université est une œuvre vivante : son évolution ne peut jamais subir d'arrêt...

Une fois de plus, l'Eglise pourra ainsi montrer au monde qu'elle embrasse l'homme, tout Thomme, de ses sollicitudes éclairées.

N'estrce pas cette préoccupation qui inspire depuis dix siècles, le haut patronage qu'elle accorde aux universités ?

Elle ne croit pas avoir achevé son œuvre quand elle a baptisé Tenfant, conflrmé et spirituellement nourri l'adolescent, distribué aux souffrants et aux infirmes ses miséricordes. Elle sait que la société, quoi que Ton puisse dire ou rêver pour flatter les masses, est et restera « oligarchique », ou mieux « aristocratique », en ce sens que l'intelligence préside à l'ordre et que par suite, si Ton ne veut pas abandonner la société à Fanarchie de la force brutale, il faut en remettre, tôt ou tard, à l'élite la plus intelligente la direction générale.

Soucieuse de promouvoir la paix, l'Eglise a à cœur la haute culture de cette élite.

Un jour vient où le jeune homme se sent à l'étroit

dans le cercle restreint de sa famille^ un besoin d'expansion, le travaille : c'est la société qui réclame ses services, c'est TEglise qui fait appel à son apostolat. Sa mère, son përe tremblent pour lui, car ils le savent inexpérimenté et la licence est si voisine de la liberté, l'indépendance orgueilleuse si proche du besoin de penser par soi-même, de vouloir pour son compte, d'agir sur autrui !

Le moment est venu pour TEtat et pour l'Eglise de se concerter et de s'entr' aider, car ils ont à former ensemble les conducteurs de la multitude, ceux que Le Play appelait les autorités sociales. Malheur aux Etats s'ils s'arrogent le monopole d'une autorité qui doit être partagée ! Les Etats modernes surtout, qui se déclarent sans doctrines, comment suffiraient-ils à la formation des âmes?

L'Eglise ofire aux Etats son concours. Son instinct maternel lui dit qu'elle atteindra Tâme de ses fils à des profondeurs où nul autre qu'elle ne parviendra ; elle pourra lui donner une empreinte plus forte que celles que lui appliqueraient des autorités extérieures qui ne peuvent qu'effleurer les surfaces.

Parce qu'ils sont ses fils, elle les aime, les aime quand même et, au besoin, les dispute à ceux qui veulent les soustraire à sa protection.

Jamais elle n'a failli, lorsque les pouvoirs publics lui en ont donné le congé, à sa haute mission éducatrice. . .

Page 1