‹ Le christianisme dans la vie moderne: pages choisies de S.E. le Cardinal MercierChapitre 14 sur 76 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La conscience, en psychologie, est la science de ce qui se passe au dedans de nous ; d'un mot, elle est la connaissance de soi.

Selon cette définition, la conscience moderne serait donc la connaissance que prendrait d'ellemême la société moderne.

Mais y a-t-il une conscience moderne? Y a-t-il, dans la société dont nous sommes, à l'époque à laquelle nous appartenons, une âme dont nous puissions ausculter les palpitations, prendre conscience ?

Je sais bien qu'il y a une psychologie des foules, c'est-à-dire une étude des courants plus ou moins irrésistibles qui traversent une masse humaine, la soulèvent et souvent lui impriment une action dont on ne saurait rendre suffisamment compte en totalisant simplement les actions des unités qui la composent. Nous attribuons alors vaguement à la foule, comme telle, en la distinguant des individualités qui s'y rencontrent, le résultat qui nous étonne et il semble qu'elle nous fournisse, par le

1. Parties d'une conférence faite à l'invitation du Jeune barreau d'Anvers, le 28 avril 1908, sous le titre : La Conscience moderne,

fait de son agglomération, une explication, au moins provisoire, du phénomène. . .

Lorsque nous ne voyons que le résultat brut et que sa cause initiale nous échappe, il nous surprend, parfois nous stupéfie et, masquant d'un mot obscur notre ignorance, nous parlons gravement de la psychologie des foules.

C'est vers la source qu'il faut remonter pour découvrir l'origine du courant, pour redescendre ensuite les sinuosités du fleuve, voir Tapport successif des affluents qui gonflent ses eaux, et pour mesurer alors son volume et son élévation audessus de l'étiage.

Ce qui est vrai dans l'espace se vérifie dans le temps.

Il n'y a pas, à une époque déterminée, à notre époque moderne, par exemple, une âme commune en laquelle se condenserait la vie des générations antérieures.

Mais, à certaines époques, comme à certaines latitudes du globe, de puissants courants d'idées et d'action se dessinent, éveillent chez la plupart de ceux qui en éprouvent l'influence, des sympathies ou des antipathies pareilles et amènent des résultats d'ensemble dont les individus comprennent et expliquent malaisément l'intensité.

Vous connaissez le Gulf-Stream, ce courant gigantesque, de 80 kilomètres de large, qui traverse à flots pressés les profondeurs de l'Océan : ses eaux intérieures sont tièdes et bleues, elles fondent les icebergs et par leurs effluves bienfaisants empêchent les pays du Nord, l'Angleterre, l'Irlande, la Norvège, d'être emprisonnés dans les

glaces ; mais les couches de ses rives et de son lit sont froides, et si elles n'étaient constamment réchauffées par les eaux de l'intérieur, elles auraient bientôt fait de répandre sur leur parcours la désolation et la mort.

Je voudrais remonter aux origines du Gulf- Stream de notre société moderne, analyser le courant qu'il répand sur notre génération, montrer jusqu'où s'étend la nappe bienfaisante de ses eaux tièdes et bleues et signaler à votre attention les dangers que font courir à la société ses rives glaciales.

Voici l'unique fois, hélas, qu'il m'est donné de parler d'effluves, et d'eaux tièdes et de couches bleues : je n'ai à dire que des choses arides, en langage abstrait, délibérément, perse véramment abstrait.

En science et en philosophie, les métaphores sont décevantes : elles font prendre l'image pour l'idée : or, l'image est poésie, seule l'idée est à sa place en science et en philosophie...

Quelles sont donc les influences directrices de notre société moderne ? Quelles sont les idées qui dominent l'élite intellectuelle de notre génération et dont la répercussion se fait le plus vivement sentir au sein de notre société ?

Car tel est bien le sens qui s'attache à l'expression mal définie : la conscience moderne.

Dans le contenu de la conscience moderne, je distingue deux éléments, deux données, si vous le voulez, d'un vaste problème à résoudre.

Je distingue, d'abord, la méthode expérimentale,

les généralisations que permet l'application des mathématiques et de la mécanique aux choses de la nature et le culte universel pour les sciences de la nature suscité par ces méthodes.

Je distingue^ ensuite^ des aspirations générales, profondes, incoercibles, vers un idéal moral et social.

Ces deux données, quelques esprits superficiels ont tenté de les identifier, mais leur irréductibilité à une commune mesure apparaît de plus en plus évidente et elle a posé, implicitement chez tou«, explicitement chez plusieurs, le problème de leur conciliation.

A ce problème une solution a été proposée par le philosophe qui a eu sur la pensée moderne la plus forte et la plus large influence, Emmanuel Kant (1724-1804) : cette solution consiste à 'séparer les problèmes spéculatifs de la science de ceux relatifs à la morale. En d'autres termes, Kant a dissocié les deux données du contenu de la conscience, afin de les empêcher plus sûrement, de se faire échec.

Le résultat toutefois n'a point répondu à son attente : nous constaterons qu'il a ainsi compromis les assises de l'ordre moral et qu'aujourd'hui, les héritiers de son esprit n'ont plus même foi à la valeur objective de la science.

Une revue rapide de l'histoire de la philosophie, depuis un siècle, vous fera assister à l'échec graduel de l'interprétation kantienne.

Le spectacle de ce résultat négatif nous imposera un examen de conscience, la reprise des données du problème.

La revision attentive des deux données initiales nous expliquera la genèse de la philosophie néoscolastique.

Oui, la première donnée de la conscience moderne c'est bien le culte de la science. Ce premier caractère ne peut faire doute pouf personne.

Autant les siècles de la Renaissance furent les siècles de Tart, autant le xix^ et le nôtre sont les siècles de la science.

La population universitaire des pays d'Europe, des Etats-Unis, de l'Extrême-Orient atteint des proportions énormes.

Les publications, livres, périodiques, journaux montent à des chiffres déconcertants.

Et que d'œuvres auxiliaires du travail scientifique proprement dit !

Ce n'est pas que la science date d'aujourd'hui : toujours Thomme a voulu connaître; il devrait mentir à sa nature pour se contenter de Tignorance.

Mais la science présente, depuis trois siècles, des caractères étrangers à l'ancienne culture du savoir. Je ne parle pas des avantages pratiques que l'humanité a recueilbs en développant les sciences de la nature : essor économique, amélioration de l'hygiène publique, confort, prolongation de la moyenne de la vie. Tous ces avantages, assurément, éveillent la sympathie et la reconnaissance de la foule ; mais je veux surtout parler de l'admiration de l'élite intellectuelle pour la science elle-même. Je veux rechercher ce qui vaut à la science aujourd'hui le culte que les hommes de la Renaissance vouaient, avec une admiration exclusive, à la poésie et à l'art.

Je vois surtout à la science moderne, non pas à telle ou telle science particulière, — physique, chimie, géologie, biologie, — ornais à la science en général, à celle que j'écrirais volontiers avec une majuscule, si l'on n'avait trop abusé des majuscules, je lui vois surtout, dis-je, deux caractères distinctifs : sa méthode expérimentale donne à ses conclusions une stabilité jadis inconnue et ses conclusions tendent à devenir de plus en plus générales.

Sa méthode est expérimentale : qu'est-ce à dire ? Jadis, on observait, on constatait ce qui est. Et quand on croyait avoir complété la série des observations possibles, on concluait : ce procédé s'appelait induction complète. Mais, comment s'assurer que rinduction a été réellement complète, que tout ce qui était observable a été observé ? Et dans la coïncidence des faits observés, qu'est-ce qui est cause? qu'est-ce qui est effet?

Depuis Galilée, Pascal, Ampère et, dans les sciences biologiques, depuis Claude Bernard, Flourens, Pasteur, — pour né citer que quelques noms marquants — on expérimente, c'est-à-dire que Ton provoque artificiellement des observations, dans les conditions que détermine l'expérimentateur luimême lorsqu'il veut vérifier une interprétation des phénomènes observés...

Et alors, la vraie connexion entre les deux phénomènes est découverte; quiconque veut renouveler les expériences le peut, et ainsi le savant arrive à des conclusions qu'il regardera comme définitives.

Aussi, défiez- vous de ces timides qui ne connais-

sent de la science que les abus que Ton en a faits et qui, à la première déconvenue d'un expérimentateur maladroit ou trop pressé, s'en vont répétant d'un air de triomphe, comme si la science était mise en échec et comme s'ils avaient prévu ses mésaventures : Voyez ce que vaut la science !

Non, la science marche; parfois, sans doute, elle tâtonne, mais ses conquêtes s'accroissent et, quoi qu'en disent certains esprits chagrins, ou certains hommes de peu de foi, elle enregistre journellement des succès définitifs, elle va de Tavant.

Ecoutez l'illustre Pasteur prononçant son discours de réception à l'Académie française : « L'expérimentateur, homme de conquêtes sur la nature, se trouve sans cesse aux prises avec des faits qui ne se sont point encore manifestés et n'existent, pour la plupart, qu'en puissance de devenir dans les lois naturelles. L'inconnu dans le possible et non dans ce qui a été, voilà son domaine, et pour l'explorer, il a le secours de cette merveilleuse méthode expérimentale dont on peut dire avec vérité non qu'elle suffit à tout, mais qu'elle trompe rarement et ceux-là seulement qui s'en servent mal. Elle élimine certains faits, en provoque d'autres, interroge la nature, la force à répondre et ne s'arrête que quand l'esprit est pleinement satisfait. Le charme de nos études, l'enchantement de la science, si l'on peut ainsi parler, consiste en ce que, partout et toujours, nous pouvons donner la justification de nos principes et la preuve de nos découvertes.

« L'erreur d'Auguste Comte et de Littré est de confondre cette méthode avec la méthode res-

treinte de Tobservation. Etrangers tous deux à rexpérimentation, ils donnent au mot expérience l'acception qui lui est attribuée dans la conversation du monde, où il n'a point du tout le même sens que dans le langage scientifique. Dans le premier cas, Texpérience n'est que la simple observation des choses et l'induction qui conclut, plus ou moins légitimement, de ce qui a été à ce qui pourrait être. La vraie méthode expérimentale va jusqu'à la preuve sans réplique. »

La science moderne présente un second caractère nouveau qui lui attire des sympathies enthousiastes, mais celles-ci plus périlleuses.

Les corps n'agissent qu'au contact; s'ils sont distants les uns des autres, ils doivent, pour agir les uns sur les autres, se rapprocher, ou agir par l'intermédiaire de corps interposés : bref, toute action des forces de la nature corporelle s'accompagne d'un phénomène moteur. Toutes ces forces, par conséquent, présentent un aspect mécanique et, dès lors, à toutes l'on peut chercher à appliquer certaines lois générales de la mécanique, par exemple, la loi de la conservation de l'énergie, la loi de l'équivalence des diverses formes d'énergie de Funivers.

Dans un système clos — tel que l'on suppose Tunivers — l'énergie de position peut faire place à de l'énergie actuelle et vice- versa, mais le total ne varie pas.

L'énergie mécanique, la chaleur, l'électricité peuvent se substituer les unes aux autres suivant une loi d'équivalence.

Mais ces énergies, mécaniquement équivalentes, sont-elles identiques en nature ? Les changements internes conscients, qui s'accompagnent d'un phénomène corporel, ne sont-ils que corporels?

L'âme humaine s, la. passion de Funité. Interrogezvous devant un chef-d'œuvre : la Descente de Croix de Rubens, le Triomphe de TAgneau des frères Van Eyck, une cathédrale, un roman, un drame, une vie d'homme; dites-moi, êtes-vou§ satisfaits aussi longtemps que vous n'êtes pas parvenus à tout enserrer en une même formule, à tout embrasser d'un regard, à tout prendre ensemble, comprendre, cum prehendere?

Il s'est donc aussitôt trouvé des esprits hâtifs — je m'abstiens de scruter leurs mobiles d'action — qui tentèrent de ramener à l'unité les forces de la nature et toutes leurs manifestations, d'y envelopper même les phénomènes conscients, pour proclamer ensuite avec autant de naïveté que de forfanterie : « L'univers n'est qu'un vaste mécanisme. Sa loi et le secret de sa conception est la mécanique universelle. La science moderne — entendez la science de la mesure — suffît à tout, remplacé tout. »

Je ne parle plus d'Ernest Haeckel, qui est un blasphémateur grossier et que les libres penseurs allemands eux-mêmes appellent un charlatan dont l'Allemagne devrait rougir; je ne parle plus d'Ernest Renan auquel Brunetière a donné la riposte ; je ne parle pas de certains polémistes de journaux — tel ce brave homme qui, naguère, écrivait sans paraître se douter des énormilés qu'il condensait en quelques lignes : « Il faut pratiquer l'extension

à toutes choses, vitales, morales, sociales, des principes physico-chimiques, des forces ou de l'énergie, et de Tunité de la substance des êtres. »

Il est vrai que toutes les forces corporelles présentent un aspect mécanique; il est vrai que les êtres vivants, y compris l'animal et l'homme, sont composés d'un corps; il est vrai, en conséquence, que les actes humains les plus élevés — tel un effort de génie ou l'acte le plus sublime de l'amour de Dieu — s'accompagnent de manifestations corporelles et que, dès lors, la science fait bien de chercher à leur appliquer la mesure et à soumettre ainsi, au moins par un de leurs aspects, tous les êtres de l'univers aux lois de la mécanique.

Mais il est faux, d'abord, que cette application soit faite, ou qu'il soit établi qu'elle se fera effectivement un jour ; il est faux que les réalités et les forces de ce monde ne soient que corporelles et que l'explication éventuelle de leur aspect mécanique soit l'explication adéquate de ce qu'elles sont et de ce qu'elles produisent.

Un savant, d'une logique implacable, mais dont la loyauté semble hors de doute, Félix Le Dantec, déclare que la science ne connaît que des choses mesurables et leur mesure. Mais il ajoute, aussitôt, que la science, telle qu'il la comprend, est incapable de justifier l'art, la morale, la justice, le devoir, la religion.

Il fait un grief aux artistes de vouloir imprimer à leurs œuvres le cachet de leur personnalité. Pour lui, il ne connaît et ne veut connaître que l'imitation delà nature. Aussi s'attend-il à ce qu'on l'appelle un philistin.

De même, rien de commun, il Tavoue, entre la science et la moralité. Les notions de bonté, de justice, les idées de vertu, de bien social, de patrie, sont des restes héréditaires de fictions ancestrales auxquelles on ne se soumet, dans la vie individuelle et dans la vie sociale, que par pure convention. « Les hommes ne sauraient être entièrement logiques ; les nombreuses générations de vie sociale qu'ont traversées leurs ancêtres ont laissé dans leur tempérament un grand nombre de caractères qui n'ont rien à voir avec la logique, mais qui n'en existent pas moins, et n'en jouent pas moins un rôle indéniable dans leur constitution. Ils ont donc^ indépendammeiit de leur raison, des goûts personnels auxquels ils obéissent pour être heureux. Mais ceux qui ont compris Forigine de ces goûts personnels ne leur obéissent que quand cela leur platt^. »

« Quant à la vie sociale, elle nécessite, chez ceux qui ne croient pas aux principes absolus, l'acceptation de conventions qui correspondent aux goûts du plus grand nombre. Et ceux qui n'ont pas les goûts de la majorité sont forcés, sous peine d'être traités en ennemis, de s'y conformer plus ou moins... Il faut hurler avec les loups* ! »

Ecoutez comment Le Dantec parle du devoir :

a Les lois naturelles découvertes par les savants et qui constituent la vérité scientifique, sont des lois inéluctables et qui s'appliquent sans que nous y prenions garde ; elles ne peuvent, en aucun cas,

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