Phédon, tr. Saisset, p
disait-Il pas : « Voyez ce que je viens de faire, moi qui suis votre maître et votre roi. Les rois des nations païennes se plaisent à exercer leur domination sur elles. Mais vous n'en agirez pas de même. Non, au contraire, celui qui est le plus grand parmi vous se fera le serviteur des plus petits et des plus faibles. Aimez- vous les uns les autres comme je vous ai aimés. i> ••
Partout, la question sociale domine les préoccupations publiques. Or, supposez résolu le problème économique qu'elle soulève, supposez la propriété collective substituée à la propriété capitaliste et la richesse répartie au gré de ceux qui composent aujourd'hui la classe salariée, n'est-il pas évident que le respect du devoir, la soumission à l'ordre social, Tesprit de sacrifice seront nécessaires, comme aujourd'hui, au maintien de Tordre établi? Je me reproche de trop insister sur ces vérités primordiales, je sais que je prêche des convertis. Mais j'ai voulu mettre, de mon mieux, en relief les deux données principales de la conscience moderne et leur irréductibilité à une commune mesure : La possession de la méthode expérimentale, conquête de ces trois derniers siècles, et la présence persistante, dans l'âme, d'un idéal moral absolu- Sur ces deux données spécule le philosophe.
Nul plus vivement que Kant ne s'est senti aux prises avec elles, nul n'a plus impérieusement éprouvé le besoin de les expliquer sans les nier. Ecoutez comment il conclut son œuvre principale, la seconde partie de sa Critique, celle qui est appelée la Critique de la raison pratique :
« Deux choses remplissent l'âme d'une admira-
tien et d'un respect toujours renaissants et qui grandissent à mesure que la pensée y revient plus souvent et s^ applique davantage : le ciel étoile au-dessus de nous et la loi morale au dedans de nous. Ces deux choses, je n'ai pas besoin de les chercher et de les conjecturer, car elles ne sont ni enveloppées de ténèbres ni placées dans une région en dehors de mon horizon ; je les vois devant moi, immédiatement rattachées à la conscience de mon existence. La première commence à la place que j'occupe dans le monde extérieur des sens et me met en relation tout à la fois avec l'espace immense où les mondes s'ajoutent aux mondes et les systèmes aux systèmes, et avec la durée sans limites de leur mouvement périodique, de leur commencement, de la prolongation de leur existence. La seconde commence au moi invisible, à ma personnalité et me place dans un monde véritablement illimité, dans lequel l'entendement seul peut pénétrer et qui me subjugue par l'ordre de ses relations universelles et nécessaires. Le premier spectacle, celui de la multitude innombrable des mondes, réduit pour ainsi dire à néant l'importance de la créature animale que je suis et qui doit rendre à la planète, après un court espace de temps, la matière dont elle est formée. Le second, au contraire, grandit infiniment ma nature intelligente : la loi morale me révèle, en effet, à moi-même comme une personnalité douée d'une vie qui est indépendante de l'animalité et de tout le monde sensible...
a Toutefois, poursuit le philosophe de Koenigsberg, il ne suffit pas d'admirer et de respecter ces
grands spectacles de la nature extérieure et de la conscience morale, il faut chercher à les comprendre. »
Comment Kant les a-t-il compris ?
Kant a péniblement élaboré une philosophie très personnelle, divergente des philosophies antérieures, et dont la pensée inspiratrice a pénétré toules les philosophies qui ont vu le jour après lui.
Réserve faite d'un certain nombre de philosophes et de théologiens catholiques, restés fidèles à la tradition séculaire, les hommes qui, depuis un siècle et demi, orientent la pensée européenne sont pénétrés de Tesprit de Kant, préoccupés du problème qui l'obsédait, asservis à la solution qu'il voulait y donner. Aussi est-il permis de dire que la conscience moderne présente aujourd'hui à la critique deux couches superposées : une couche inférieure, où se rencontrent, sans se confondre, le culte de la science expérimentale et le culte d'un idéal moral; une couche supérieure, que forme l'interprétation kantienne des deux éléments renfermés dans la couche sous-jacente et qui tend à les harmoniser.
En quoi consiste cette tentative d'harmonisation et à quel résultat a-t-elle abouti?
Le philosophe de Kœnigsberg est frappé de l'empire qu'exercent sur toutes les intelligences les sciences mathématiques et les découvertes des sciences physiques et astronomiques. Ses premiers travaux furent physiques et mathématiques.
D'où vient le prestige indéniable de la loi de la gravitation universelle qu'a révélée le génie de
Newton ? En termes plus généraux, d'où viennent à la science expérimentale» sa certitude impersonnelloy la nécessité et l'universalité de ses lois ?
Hume venait de soutenir que le philosophe a pour rôle unique de noter des faits, de les analyser, de les classer, et de cette thèse initiale, le fondateur du positivisme écossais concluait que les lois physiques, mathématiques, métaphysiques, qui passent pour absolument nécessaires et générales ne sont jamais, en réalité, que d'une nécessité conditionnelle et d'une applicabilité restreinte.
Kant, au nom de l'observation seule, donnerait raison à Hume, mais, appuyé sur le fait qu'il existe un domaine scientifique dont il est impossible de nier l'ordonnance nécessaire et l'objectivité impersonnelle, il essaie de revendiquer contre le positivisme les droits imprescriptibles de la certitude. Il veut la justifier par le mode de fonctionnement de la pensée, par ce qu'il appelle la formation d'une synthèse a priori.
D'une part, voici la réplique de Kant à Hume : Vous avez raison de soutenir que l'observation est incapable d'asseoir les fondements de la certitude scientifique. L'observation nous dit ce qui est^ elle ne nous dit pas ce qui doit être ; l'accumulation d'observations semblables augmente la probabilité que l'avenir ressemblera au passé, mais une probabilité, si forte soit-elle, n'est pas une certitude. Cent fois, mille fois, dix mille fois, on a constaté que les corps plus lourds que Pair sont tombés : mais on n'est point fondé à déclarer, au nom de ces observations seules, que dans l'avenir comme dans le passé, indubitablement, les corps tomberont.
106 LE CHRI8TUNISHE ET LA SCIENCE
Les observations de faits, — « connaissance a posteriori » — ne fondent donc, ni pour Eant ni pour Hume, la nécessité des lois de la nature ni ne justifient l'existence d'une certitude scientifique, impersonnelle, universelle.
Sans doute, il est des cas oii, en dehors de toute observation scientifique, la simple décomposition du sujet d'un jugement conduit à une proposi< tion nécessaire : j'analyse 2, par exemple, j'y vois une somme égale à 1 + 1, et je prononce que 2=1 + 1, nécessairement, partout, toujours.
Mais ce sont là des jugements d'identité, qui nous font piétiner sur place, ils sont incapables de faire avancer la science.
D'autre part, il faut bien, coûte que coûte, trouver une explication à la science et à ses caractères, attendu que le succès prestigieux des sciences de la nature est un fait que l'on ne peut nier. Alors, à quelle porte frapperons-nous?
Tout jugement qui fait avancer la science doit être, nous l'avons dit, non pas a posteriori, mais a priori^ car il énonce un rapport nécessaire et l'observation n'atteint pas le nécessaire; mais il ne peut, cependant, être le fruit d'une analyse, car l'analyse, bonne pour éclaircir le contenu de la conscience, est incapable d'en élargir le champ ; le jugement doit donc, sous peine de n'être pas scientifique, être à la fois a priori et synthétique. Et nous voici, cette fois, en face de la thèse fondamentale du kantisme :
La science, qui a pour objet des lois nécessaires, s'imposant universellement aux intelligences, est formée de jugements synthétiques a priori.
L*expérience m'apporte des impressions sensibles, l'esprit humain, essentiellement actifs — veuillez retenir ce mot, — réagit à ces impressions, leur imprime ses modalités constitutives, — que Kant appelle intuitions aiiriori et catégories — et de cette chimie mentale, « synthèse a priori », résulte la perception d'un rapport scientifique nécessaire.
Selon Kant, les principes fondamentaux des sciences physiques et mathématiques seraient tous de pareifles synthèses a priori.
Telles sont, selon lui, ces deux propositions générales de la physique : Quels que soient les changements que subisse le monde corporel, la quantité de matière qu'il renferme ne varie pas. — Dans la communication du mouvement d'un moteur à un mobile, Taction et la réaction sont égales.
Telles sont aussi, poursuit-il, les propositions fondamentales de Tarithmétique, de la géométrie i^des énoncés d'additions, telle la proposition 7 + 5 = 12; ce théorème de géométrie : la ligne droite est le plus court chemin entre deux points; toutes ces propositions seraient des jugements synthétiques a priori.
Mais il y a plus : Non seulement la synthèse a priori appliquée aux matériaux informes de l'expérience, engendre la science et l'explique, mais elle est le seul procédé capable de l'engendrer et de l'expliquer. D'où ce corollaire d'une capitale importance, qui sort du criticisme de Kant : Il n'y a de science que du monde observable ; les réalités extra-matérielles « métaphysiques », échappent aux prises de la science, leur connaissance est
dénuée de la certitude dont les sciences de la nature ont le monopole.
Si, en effet, une synthèse a priori s'exerçant sur les « impressions passives de la sensibilité » était la condition essentielle d'un jugement scientifique valable et solide, en l'absence d'une matière observable, pareil jugement ne serait pas possible et, dès lors, la métaphysique qui est, par définition, la connaissance de ce qui dépasse Texpérience sensible, ne serait pas susceptible de certitude scientifique.
Ces notions sont abstruses, j'aurais pu craindre de vous les infliger. Et voici que votre attention soutenue m'enhardit à serrer de plus près encore mon sujet.
Je vous disais donc que Kant attribue au jugement scientifique une valeur objective, tout en avouant, cependant, que l'observation seule ne la lui conférerait pas.
Alors, la certitude de la science lui est donc conférée par le sujet pensant.
Mais si elle est apportée par le sujet, n'est-ce pas jouer sur les mots que de l'appeler « objective » ?
Oui, c'est jouer sur les mots.
Une certitude qui n'est pas due à la puissance dominatrice de l'objet pensé sur le sujet qui le pense, n'est pas, à proprement parler, objective.
L'adhésion d'une intelligence qui, en présence des données de l'expérience, s'attache à elles à raison d'une prédisposition de sa nature, est une adhésion subjectivement certaine ; elle n'a d'objectif que le nom et, peut-être, les apparences.
Mais je présume qu'il se sera passé dans la conscience philosophique de Eant ce qui souvent se passe dans la conscience morale de Thonnête homme qui a fléchi. Le coupable, pris de remords, se figure volontiers après résipiscence que ce qu'il voudrait avoir été toujours, il n'a pointcessédeTôtre.
L'observation des faits ne vous donnait pas une certitude scientifique, c'est-à-dire, d'une portée nécessaire et d'une applicabilité universelle. Ce que voyant, vous demandez la certitude au sujet. Vous vous figurez que votre analyse des conditions d'activité du sujet vous l'a donnée et, avec une indiscutable bonne foi, je le veux, mais avec inconsidération tout de même, vous appelez « objective » une certitude qui n'est objective que dans vos désirs et votre bonne intention.
La vérité est que la certitude que vous avez fait dériver des formes mentales — intuitions a priori de la sensibilité, catégories de l'entendement — est celle ^d'une adhésion commandée par la nature du sujet pensant, elle est donc, dûment, une certitude subjective.
Vous me Tavez déclaré, c'est en vertu de la constitution du sujet pensant, au moyen de catégories de l'esprit, que s'élabore, dans ma pensée, la synthèse a priori. Je suis donc certain, somme toute, que, ma constitution mentale étant ce qu'elle est, je dois juger la réalité de la façon dont je la juge; mais j'ignore, je suis inévitablement condamné à ignorer si, moyennant d'autres dispositions mentales, je ne la jugerais pas autrement ; si, par conséquent, les choses ont entre elles les rapports nécessaires que je leur attribue.
Eant a pris ses désirs pour la réalité.
Il a bien vu que les propositions scientifiques et les théorèmes mathématiques dont il subissait l'ascendant avaient une valeur indubitablement objective et il a de confiance attribué à son explication critique l'objectivité qu'il apercevait à la science elle-même.
La vérité, c'est que l'observation seule ne donne ni nécessité aux faits observés, ni généralité illimitée à leurs rapports : en cela Kant et Hume ont vu juste.
La vérité, encore, c'est qu'aucune forme mentale, aucune disposition du sujet pensant n'est capable de conférer à l'objet pensé une objectivité valable pour un aUtre que celui qui le pense, au moment où il le pense : et ceci tout kantien, maître ou disciple, doit bon gré mal gré l'avouer.
Mais il est un moyen, et que Kant ignore, de présenter une chose observée dans des conditions objectives autres que celles qui l'emprisonnent et la limitent dans l'observation sensible. L'intelligence a le pouvoir « d'abstraire » la chose observée des caractères ^ui l'individualisent et l'assujettissent à l'espace et au temps dans l'expérience sensible. Alors, en son état abstrait, l'objet est susceptible d'une décomposition mentale qui fait surgir entre ses éléments constitutifs des rapports qui dépassent toute limite et défient toute contingence. Ces rapports issus du rapprochement des éléments de l'objet abstrait sont donc objectifs : leur nécessité, leur universalité sont objectives^ la certitude de la science de ces rapports est objective.
Tl a manqué à Hume de connaître, il a manqué
à Kant de comprendre et d'appliquer sagement à Texpérience le procédé de « Tabstraction intellectuelle » si profondément pénétré par Aristote, si finement analysé par saint Thomas et duquel dépendent le niveau idéal de la pensée humaine et la valeur objective du savoir.
Nous avons ainsi résumé ce que l'on appelle le criticisme de Kant. On l'appelle de ce nom, parce que l'ouvrage qui le contient est intitulé Critique de la raison pure. Il aboutit à ces deux conclusions générales :
V La certitude des sciences physiques et mathématiques est souveraine, universelle, mais trouve sa raison d'être dans une synthèse a priori^ fruit de l'activité naturelle du sujet pensant appliquée aux impressions passives de la sensibilité. Kant appelle encore cette certitude « objective », mais nous avons fait observer qu'elle n'a plus de l'objectivité que les apparences et le nom.
2** La certitude de la métaphysique est injustifiable : la raison peut bien se former de Dieu et de l'âme des idées^ mais celles-ci n'ayant pas d'éléments matériels susceptibles d'entrer dans une synthèse a priori^ demeurent forcément étrangères à la science et dépourvues de la certitude qui lui appartient.
Chose surprenante et que le philosophe allemand n'avait point prévue assurément : Le kantisme sert aujourd'hui d'égide aux positivistes, héritiers de ce Hume, que Kant s'était donné la mission de combattre. A l'encontre de Hume,
Eant s'était attaché à établir^ on se le rappelle^ qu'il n'y a pas, dans la conscience humaine, que des événements contingents, éphémères : il lui opposa le fait inéluctable de l'existence des sciences physiques et mathématiques avec leur absolue nécessité et leur universalité illimitée dans le temps et dans l'espace et la construction labo- ;*ieuse de son gynlhétisme a priori devait, dans sa pensée, sauver la science.
Mais les disciples de Hume, les Mill, les Huxley, les Spencer, ne retinrent de la spéculation ka^ntienne que la conclusion négative : Tiropossibilité d'asseoir la métaphysique sur une base scientiGque ; avec Kant, donc, ils nient que Tesprit humain puisse connaître avec certitude ce qui n'est pas compris dans la sphère des phénomènes sensibles, — ils se sont appelés, de ce chef, agnostiques^ — mais ils se rattachent à Hume plutôt qu'au criticisme kantien dans l'interprétation du donné scientifique.
En revanche, un autre courant sortit du rationalisme en réalité subjectiviste de Kant : certains esprits, insistant sur l'idée que la nécessité est inhérente à la pensée et à elle seule, poussèrent la théorie à ses conséquences extrêmes et en vinrent à dire avec Fichte, Schelling, Hegel, que le sujet pensant est seul le créateur du monde réel.
Le panthéisme idéaliste se réclame de Kant, aussi bien que l'agnosticisme.
Le philosophe de Kœnigsberg n'était point agnostique. Le monde métaphysique fermé à la raison théorique se laisse saisir, pensait-il. au moins du dehors, par la raison pratique. La morale est
Tengin de sauvetage de la croyance à la vie future et à la religion naturelle.
Vous VOUS rappelez que, à côté de la science, Kant reconnaissait dans la conscience humaine Vimpératif absolu^ le devoir moral.
Ce que moralement je dois faire, se disait-il, je puis physiquement le faire : ^obligation morale implique donc le sentiment de ma liberté, faculté d'accomplir ou de ne pas accomplir mon devoir.
Bien plus, le caractère absolu de la loi morale nous commande de penser que tôt ou tard te Bien moral triomphera.
L'égoïsme ici-bas vicie en tout ou en partie la plupart de nos actes, au point que Ton se demande, dit Kant, si jamais il s'est accompli sur notre planète un acte humain absolument désintéressé.
Mais, est-il admissible que, dans ce conflit entre la recherche intéressée du bonheur et les exigences désintéressées du devoir, Tégoïsme finalement l'emporte? Non, le caractère absolu de la loi morale a pour inévitable corollaire Texistence d'une vie future où devra se réaliser l'harmonie entre l'exercice de la moralité et la possession de la félicité.
Or l'individu ne peut faire son devoir que pour la raison austère que c'est son devoir ; il vicierait la moralité de son acte, s'il y cherchait un titre à récompense.
Il est donc nécessaire qu'un autre que lui, un Être supérieur à lui et à l'humanité. Dieu, en un mot, sanctionne le devoir.
D'où la conséquence : L'existence indiscutable
d'une obligation morale absolue nous autorise à en déduire trois corollaires qui, dans la réalité, sont trois vérités « postulées » — c'est le mot de Kant — par le devoir. Ces trois v postulats de la raison pratique » sont : la liberté morale ; l'existence d'une vie future et de l'immortalité de Tâme ; l'existence de Dieu législateur et gardien de Tordre moral.
Toutefois, prenons-y garde.
La vraie certitude, celle qui s'impose à tous et coupe court aux discussions, ne se rencontre que dans le domaine scientifique.
La certitude morale est attachée à un sentiment personnel : à ce titre, elle partage la précarité, la versatilité du sentiment ; elle peut me suffire, si je m'en contente, elle n'a point qualité pour s'imposer à autrui.
Kant se flattait d'avoir ainsi établi une cloison ^tanche entre le domaine spéculatif et le domaine moral. Car, se disait-il, si la science et la métaphysique n'apportent à la moralité et à la religion £tuicun secours, elles n'y mettent, en revanche, aucune entrave. « En ôtant au devoir sa base métaphysique, Kant a voulu, observe Secrétan, laisser le champ libre à la moralité. »
Une lignée d'apologistes et de philosophes se
x-attache au philosophe allemand.
^ ^û^ lendemain de la Révolution de 1789 et de
^^r^*" . *^^ ^^^^^^« ^® l'Empire, la pensée
^îi^ïolT ^i^^t bouleversée, les apologistei^et les
philosophes étaient dans le désarroi.
dépourvus du fil de la tradition, obligés de se
former eux-mêmes et de faire front, sur l'heure, aux idées sensualistes et matérialistes qui les envahissaient, de nombreux apologistes, le vicomte de Bonald, Tabbé de la Mennais, prirent le parti de surseoir à l'examen rigoureux des fondements métaphysiques de l'ordre moral et religieux ; partageant la défliance de Kant à l'égard de la raison spéculative individuelle, ils demandèrent Tun à la Foi révélée, l'autre au consentement général les garanties de sécurité, sinon de vérité, qu'ils désespéraient de trouver en eux-mêmes par un effort de réflexion personnelle.
Le traditionalisme et la doctrine mennaisienne de la raison générale furent éphémères, mais les mêmes tendances dualistes de défiance à l'égard de la raison spéculative, de confiance exclusive dans le sentiment personnel se sont poursuivies à travers le xix° siècle et sont, aujourd'hui, particulièrement en Angleterre et en France, plus vivaces que jamais.
Durant la première moitié du siècle, brilla sur le théâtre de la philosophie française Victor Cousin, dont l'éducation avait été allemande. Il chercha dans f éclectisme un abri pour ce que Ton était convenu alors d'appeler « les vérités fondamentales de l'ordre métaphysique, moral et religieux «>.
L'éclectisme était une tentative de remplacer la philosophie spéculative, réputée stérile, par l'histoire ou, plus exactement, par l'acceptation en bloc de tous les grands systèmes qui, selon Victor Cousin, se succèdent périodiquement dans l'histoire de la philosophie. Ces systèmes se réduisent à quatre : le sensualisme, l'idéalisme, le scepticisme et
le mysticisme. « Je ne voudrais pour rien au monde, écrit-il, quand je le pourrais, en retrancher un seul. Supposez qu'un de ces systèmes périsse : selon moi, la philosophie tout entière est en péril ^ »
Théodore Jouffroy, disciple de Victor Cousin, se plaignait amèrement de la stérilité de l'idéologie de son maître, mais, à son tour, dépourvu d'une philosophie capable de lui donner la solution rationnelle du problème moral qui angoissait son âme, naguère encore chrétienne, aujourd'hui tristement désemparée, il était allé demander aux Ecossais Reid et Dugald-Stewart le raffermissement de ses croyances morales. Les Ecossais préconisaient la philosophie du sens commun, c'est-à-dire la foi à cette certitude instinctive, que la nature ne peut nous refuser, la conservation des croyances sans lesquelles tout ordre social serait impossible.
Un homme d'Etat anglais, Balfour, a développé, il y a quelque vingt ans, dans ses Fondements de la croyance y une thèse similaire : La raison théorique a perdu son crédit; au nom de la science, on a affirmé le déterminisme universel et battu en brèche nos croyances morales, mais cette science même au nom de laquelle on nous attaque, aucune théorie philosophique ne parvient à la justifier; gardons donc notre foi à la liberté, croyons à un Etre supérieur. Aussi bien, si nos croyances ne sont plus éclairées par la science, elles sont utiles, elles sont pratiquement nécessaires; restons-y fidèles dans l'intérêt de l'humanité et de la civilisation ^
1. V. Cousin, Histoire générale de la Philosophie, 8« édition, p. 25. Pans, 1867.