William James. Pragmatism, p
à la bourse ou au marché, mais à l'université Harvard, à Cambridge (Etats-Unis), à l'Institut Lowell, à Boston.
Et William James qui les popularise, se flatte d'entretenir, par leur moyen, un idéal moral et religieux. Aux positivistes agnostiques, d'une part, aux métaphysiciens, d'autre part, il offre une solution mitoyenne : gardez la morale, gardez la foi en Dieu, leur dit-il, car ces idées et ces sentiments ont leur valeur fonctionnelle pour le progrès de l'humanité.
Toujours> vous en aurez fait spontanément la remarque, nous nous retrouvons en présence de la même idée inspiratrice : La raison spéculative est impuissante, appuyons la morale sur des bases nouvelles, interrogeons les besoins de nos âmes, sauvons les intérêts sociaux, ne sacrifions pas à des discussions théoriques les exigences de la vie pratique.
Je reviens à la philosophie française.
Après la disparition de l'école de Cousin et de Jouffroy, nous voyons au premier rang de la philosophie en France le Père Gratry. L'idée dominante, personnelle de Gratry est que, pour s'élever à la connaissance certaine de l'Absolu, la raison a besoin d'être aidée de ce que le philosophe appelle poétiquement « le sens du divin ». Ce sentiment est, selon lui, le ressort de 1' « induction ». Lorsqu'un géomètre inscrit un polygone dans une circonférence, il voit qu'à mesure que se multiplient les côtés du polygone, celui-ci s'approche de la circonférence ; à un moment donné, dit Gratry, le
mathématicien passe à la limite et estime que la circonférence est un polygone d'une infinité de côtés.
De même, la raison va du fini à Tinfini, à l'absolue perfection, à Dieu.
Toujours, dit le philosophe, le même procédé : le passage à la limite, passage qui implique un saut dans T inconnu.
Erreur. Le mathématicien ne dit pas que la circonférence e$t en réalité un polygone d'une multitude infinie de côtés; mais il dit que la variable, le polygone, peut s'approcher indéfiniment de la limite, la circonférence et que, par suite, la différence peut devenir aussi petite que l'on voudra et, finalement, être considérée comme si elle était nulle.
OUé-Laprune, qui exerça à TEcole Normale une puissante et à de nombreux points de vue très bienfaisante influence, ne fut pas indemne de la sentimentalité de l'abbé Gratry, son ami et son maître.
Et c'est peut-être par l'intermédiaire d'OUé- Laprune que se rattache aux protagonistes de la philosophie du sentiment, une jeune et brillante pléiade d'écrivains, ou de penseurs de premier ordre, Bergson, Le Roy, Wilbois, qui tous, animés d un même souffle, défendent avec ardeur un même programme, que l'on désigne sous les noms de : philosophie nouvelle^ -philosophie de l'immanence ou encore, pragmatisme ^ qu'il ne faut pas, toutefois, identifier au pragmatisme américain.
Qu'est-ce à dire?
Pour le commun des mortels — et nous en
sommes tous, tant que nous n'avons pas été soumis à un dressage^ ou si vous le voulez, à un redressage particulier — le monde comprend deux termes : ^
Les choses ;
Nous qui les contemplons et cherchons à les connaître.
Les connaître c'est se les représenter telles qu'elles sont. La vérité consiste dans la conformité de la représentation avec l'objet représenté.
Uerreur gît dans le désaccord entre la représentation et la réalité qu'elle devrait représenter.
La certitude s'établit en nous lorsque nous avons conscience que nos représentations des choses sont fidèles.
Cette vue d'ensemble est applicable à la connaissance de toute réalité : elle vise d'abord la réalité sensible du monde extérieur et celle que nous percevons en nous dans nos impressions et nos émotions corporelles ; mais elle vise aussi, ensuite, notre âme spirituelle et Dieu, dans la mesure où l'expérience sensible nous sert de point d'appui pour nous élever à la connaissance des substances spirituelles et de l'Être divin.
Toujours, donc, c'est du dehors que nous viennent les stimulations à la connaissance. C'est aux choses que nous devons demander des objets intelligible^.
Pour nous, catholiques, il y a une source de connaissances différente de l'expérience sensible : l'autorité, celle du Dieu Révélateur, ou celle de l'Eglise, organe authentique de transmission de la parole révélée.
Mais rautorité, elle aussi, est extérieure à nous ; au surplus, le langage, dont elle doit inévitablement se servir pour se faire comprendre de nous, est emprunté aux choses d'expérience.
Eh bien non, répondent les protagonistes des doctrines Ae r immanence, Bergson, Le Roy, Wîlbois, sur le terrain de la philosophie, Georges Tyrrell, sur celui de la théologie et de l'apologétique . Quiconque pose en dehors de l'âme, soit dans la nature extérieure, soit dans une révélation extrinsèque, l'objet de la pensée et les garanties de sa vérité, rend impossible toute explication rationnelle du savoir. Il faut donc résolument abandonner rinterprétation traditionnelle de la vérité et de la certitude, qui est extrinséciste et la remplacer par une interprétation qui n'oblige pas l'âme à sortir d'elle-même.
La seule théorie critériologique recevable est r individualisme idéaliste, Fimmanentisme^ la philosophie de r expérience vécue. Je ne puis connaître que ce qui est en moi; je ne puis sortir de moi pour aller au dehors saisir une réalité qui ne ferait pas corps avec moi. Le donné est donc immanent.
Ce donné est un perpétuel devenir. Il n'existe pas de choses faites, mais seulement des choses qui se font ; pas d'états qui se maintiennent, mais seulement des états qui changent.
Or notre intelligence porte en elle une tare incurable. Aux prises avec la mobilité du devenir, elle ne parvient à la saisir qu'en la décomposant en fragments homogènes et rigides.
Tout l'effort de la spéculation ci intellectualiste » aboutit à une analyse de la réalité en concepts et
ces concepts Tesprit les coordonne ensuite en système; mais ces concepts sont fragmentaires, ils sont morts. Parce qu'ils morcellent la vérité,. ils la déforment.
Il faut donc n'accepter comme absolument vrai, comme définitivement vrai aucun système : c'est sous la glace des concepts que coule le libre courant de la pensée. « La vérité absolue, en définitive, ce n'est, dit Le Roy, ni un système particulier, ni la somme de tous les systèmes, ce serait plutôt la courbe dont ils sont les tangentes ; disons mieux : c'est leur mouvement, leur progrès, leur devenir, leur vie, leur évolution, leur convergence. »
Il faut donc dépasser l'oflfort de contemplation intellectuelle — discours, entendement, raison, tous procédés qui n'atteignent que des concepts — descendre dans l'obscurité intime des choses et s'insérer dans le rythme de leur vie originale*. Cette pénétration du réel est possible, paraît-il. Si nous en croyons Bergson, nous possédons ce don d'intuition ; si nous en croyons Le Roy, nous avons cette a faculté A'inoention ». « De la vie, écrit Bergson, (l'intelligence) ne nous apporte et ne prétend d'ailleurs nous apporter qu'une traduction en termes d'inertie. Elle tourne tout autour, prenant, du dehors, le plus grand nombre possible de vues sur cet objet qu'elle attire chez ellef au lieu d'entrer chez lui. Mais c'est à l'intérieur même de la vie que nous conduirait rintuition, je veux dire l'instinct devenu désintéressé, conscient de lui-même,
1. Voir Le Roy. Bévue de métaphysique et de morale, 1901, Sur quelques objections adressées à la nouvelle philosophie.
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capable de réfléchir sur son objet et de Télargir indéfiniment*. »^
M. Le Roy, après avoir comparé les diverses activités de la raison aux plages lumineuses d'un spectre continu dqnt chacune se prolonge et se fond doucement dans une autre, ajoute qu'à Fextrémité du spectre s'aperçoit « la faculté d'invention, la pensée créatrice, l'activité mentale supralogique » ^
C'est elle qui est avant tout la source de nos connaissances, car connaître c'est « fabriquer la lumière même dont notre vue se servira »^. a On ne connaît vraiment qu'en pénétrant jusqu'au point où l'idée pure devient objet d'action. La nécessité de l'action se fait sentir par conséquent, non pas seulement pour que la connaissance ait une valeur utile, mais encore et simplement pour qu'elle existe*. »
L'apologiste anglais, Georges Tyrrell, Tun des leaders du modernisme^ se réclame de la philosophie de l'action et l'applique à la connaissance des vérités révélées. Tyrrell considère la Révélation, non comme un dépôt doctrinal confié à la garde de l'Eglise enseignante et dont les fidèles auraient à recevoir d'elle, aux divers moments de l'histoire, l'interprétation authentique... Elle est la vie de la collectivité des âmes religieuses, ou mieux, de