‹ Le christianisme dans la vie moderne: pages choisies de S.E. le Cardinal MercierChapitre 21 sur 76 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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LE PROBLÈME DE LA CONSCIENCE MODERNE itl

toutes les âmes de bonne volonté qui aspirent à réaliser un idéal, supérieur au terre à terre des consciences égoïstes. Les saints du christianisme forment Télite de cette société invisible, de cette communion des saints. Tandis que la vie religieuse suit invariablement son cours dans les profondeurs de la conscience chrétienne, des croyances théologiques s'élaborent dans les intelligences, s'expriment en formules commandées par le besoin du moment, mais d'autant moins conformes à la réalité vivante de la foi qu'eUes gagnent en précision. L'autorité de TEglise catholique romaine — les . évêques et le Pape — interprète la vie intérieure des fidèles, récapitule le produit de la conscience universelle et l'énonce en formules dogmatiques. Mais la vie religieuse intérieure elle-même reste la règle directrice suprême des croyances et des dogmes. Au surplus, la vie étant essentiellement active, l'effort des intelligences étant soumis à mille fluctuations, le code des croyances est variable > les dogmes de l'Eglise, à leur tour, changent de sens, si pas nécessairement d'expression, avec les générations auxquelles ils s'adressent; néanmoins, TEglise catholique reste une et fidèle à ses origines, parce que, depuis Jésus-Christ, un môme esprit de religion, de sainteté anime les générations successives de la société chrétienne et toutes se rencontrent, au fond, en un même sentiment de piété filiale envers notre Père qui est dans les cieux, et en un même sentiment d'amour pour l'humanité, de confraternité universelle*.

i. Lex credendi, pp. 3, 59, 107.

Le voilà donc, nettement accusé, Tantag^onisme de la philosophie séculaire^ « intellectualiste », et de la philosophie « nouvelle » de « Texpérience vécue ».

La vérité n'est plus une norme objective, impersonnelle qui commande l'adhésion à toute intelligence qui la saisit;^ elle n'est plus qu'un mouvement ininterrompu à la poursuite d'un idéal qu'il est impossible de jamais atteindre. L'unique mérite d'une philosophie est de dépasser la^ philosophie qui l'a précédée. Sa valeur relative se mesure, , sinon aux dividendes sociaux ou moraux qu'elle rapporte, au moins à la résistance qu'elle est capable d'opposer aux contradictions qu'on lui suscite ou qu'elle suscite, en un mot, à sa durée. Le critère de la vérité est le succès, la réussite.

Vraiment, n'est-il pas manifeste que la philosophie moderne, issue de Kant, s'est fourvoyée?

Vous vous rappelez là tâche qu'elle avait- assumée : elle avait à rendre compte de la certitude de la science, des sciences de la nature et de la science mathématique notamment, et ces sciences, comme telles, étant incapables de fonder une morale, moins encore une religion, il fallait, pour donner satisfaction complète à la conscience moderne, trouver une conception philosophique qui fût assez large pour embrasser et les sciences et la morale.

Evidemment, il fallait distinguer le problème scientifique et le problème moral.

Mais Kant ne se contenta pas de les distinguer, il les sépara et crut pouvoir et devoir placer entre les conclusions de la raison spéculative, chargée de légitimer la science, et les conclusions — qui

ne sont pour lui que des aspirations — de l'ordre moral, une cloison étanche.

Voilà que, depuis un siècle et demi, vingt systèmes divers, engagés dans les deux voies divergentes, marquées par la bifurcation kantienne, s'efforcent en vain h donner à la morale et à la science une base certaine.

Les traditionalistes, La M ennais ; puis les éclectiques, Victor Cousin à leur tête ; après, les représentants écossais de la philosophie du sens commun et leur brillant disciple français, Théodore Jouffroy; ensuite, Gratry qui préconise un sens divin, une induction mystique ; et les hommes d'état, tel Balfour, et les apologistes, tel Brunetière, et les hommes pratiques qui, avant tout, éprouvent le besoin d'agir et de faire agir, tels les Américains John Dewey et William James ; et bien d'autres, enfin, dont je n'ai même pu, faute de temps, mentionner les noms, tous y ont été de leur système pour sauver la morale, mais sans se libérer, au préalable, du vice originel du dualisme kantien.

Vous avez vu combien chacune de ces théories fut éphémère, combien elle était fragile.

Et voici qu'aujourd'hui la science spéculative elle-même est frappée de suspicion. Toute vérité est devenue mouvante. Il n'y a plus rien d'acquis, de définitivement acquis, ni en science ni en philosophie, jamais de questions closes. La vérité est vie et la vie est, par définition, ce qui est perpétuellement en mouvement ; elle est croissance plutôt que terme; elle opère des progrès, plutôt qu'elle ne donne des résultats. La philosophie est

par nature invei;ition et réînvention perpétuelles. La banqueroute du kantisme est flagrante. NVstil pas temps que les hommes de notre génération fassent à fond leur examen de conscience et, s'ils veulent se garder d'un scepticisme désespéré, n'estil pas temps qu'ils se demandent si Je grand philo* sophe allemand ne les a pas menés dans une impasse? -

Ëst-il donc vrai qu'il faille mettre à part de la science Tordre moral? Est-il vrai que le devoir repose sur une base où ne pénètre point la raison spéculative? En un mot, l'homme soucieux à la fois de la science et de la morale doit-il faire appel à la méthode expérimentale et à la critique spéculative, pour asseoir les fondements de la première, au sentiment personnel, pour sauvegarder la seconde ?

Je comprends que l'animal obéisse à ses impulsions : il est incapable de les contrôler. Mais l'homme est doué du pouvoir de réfléchir. Lui interdirez-vous d'appliquer sa réflexion à la signification de ses instincts? Estimez* vous possible qu'il n'y ait pas, dans les vies les plus absorbées par la sensibilité, des heures lucides où la conscience morale se demande : « Mais ce sentiment qui a la prétention de s'imposer à ma volonté pour la régir, qui lui commande d'accomplir ce qu'il lui présente comme bien, de repousser ce qu'il lui présente comme mal, ce sentiment est-il en définitive autre chose qu'une impulsion aveugle? Soutient-il l'examen d'une conscience éclairée'i »

Si ce sentiment est aveugUy pourquoi aurais-je

le devoir de m'y soumettre? Si, comme le suppose Le Dantec, les lois morales ne sont que, la pres- »ion héréditaire des nécessités ancestrales, j'en fais le cas que je veux, j'y obéis ou je n'y obéis pas comme cela me plaît, quand cela me plaît, pour autant que cela me plaise : et voilà le devoir moral qui sombre dans la fantaisie.

Si, au contraire, ce sentiment commande le respect d'une conscience éclairée, c'est donc qu'il se rëgle sur une norme que conçoit ou aperçoit l'intelligence, c'est donc que l'obligation morale a ses racines dans la raison spéculative et alors le divorce opéré par. Kant entre l'ordre théorique et Tordre moral, entre la raison théorique et la raison pra> tique est artificiel.

Donc, si nous voulons protéger le contenu intégral de la conscience moderne, c'est-à-dire, à la fois la science et le sentiment du devoir, il faut renoncer à l'interprétation kantienne de ce sentiment.

Aussi bien, quelle est cette raison théorique, objective, qui justifie chacun de nos devoirs? Le motif de l'obligation est plus ou moins complexe, selon que Tobjet du devoir est plus ou moins compliqué, mais il reviendra toujours à ce fait dominateur : Un acte n'est pas indifl'érent. Il n'est pas indifférent que je mente ou que je dise la vérité ; que je vénère ma mère ou que je l'outrage; que je sois fidèle à Tamitié ou que je lui sois traître; que je respecte la propriété de mon voisin ou que je Tusurpe. Il y a un bien que je dois absolument vouloir, une fin qui s'impose à toute conscience individuelle ; qui s'impose aux enfants à l'égard de

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Tautorité familiale; qui s^impose au citoyen à regard de Tordre social.

Est bon moralement Tacte qui se subordonne à cette fin ; est moralement mauvais l'acte qui va à rencontre de cette fin nécessaire.

La bonté morale d'un acte, comme sa malice, réside donc dans un rapport entre deux termes, dont Tun est Tacte, Tautre la fin à laquelle il est subordonné.

Et voilà que la Morale rentre dans la Logique, qui est la science générale des «f rapports ».

Quels que soient les termes du rapport, qu'ils soient un acte et une fin, qu'ils soient deux quantités, deux choses, il importe peu : le rapport^ comme tel, est de nature identique.

Or, tout jugement, spéculatif ou moral, a pour objet un rapport fondé sur deux termes.

Selon qu'il exprime exactement ou inexactement le rapport objectif, le jugement est vrai ou faux.

La vérification des rapports, qu'ils appartiennent à l'ordre spéculatif ou à Tordre moral, est donc foncièrement identique.

La raison humaine, qui est par essence une faculté perceptive de rapports, est une et toutes ses démarches sont au fond de même nature.

La philosophie critique — elle s'appelle souvent aujourd'hui critériologie ou épistémologie — ne sanctionne donc pas le divorce kantien entre la critique de la science et la critique de la morale.

Disons en passant qu'elle reconnaît, au surplus, une distinction superficielle entre les conclusions ou les déductions d'une science et les principes

immédiats qui leur servent de prémisses ou de principes. Mais, encore une fois, dansda construction systématique de la plus complexe des sciences, il n'y a qu'un enchaînement de rapports, et la démonstration de la plus lointaine conclusion n'est pas autre chose que le rattachement de celle-ci, au moyen de rapports intercalaires, aux rapports qu'énoncent les prémisses ou les principes.

Montrer la valeur du savoir — spéculatif ou moral, immédiat ou inféré — revient donc à mettre en lumière la valeur d'un rapport immédiat.

La critériologie néo-scolastique s'attache à établir la valeur de ces rapports immédiats, en euxmêmes, d* abord, dans leur enchaînement, ensuite, et enfin, dans leurs multiples applications.

Elle les considère dans la signification abstraite qu'ofirent les mathématiques pures, et dans leur application au monde réel, soit observable soit métaphysique.

Dans chacune de ces sphères du savoir, elle s'attache à montrer que la nécessité de ce rapport, qui est la matière élémentaire de la science, ne tient pas k la constitution du sujet qui l'exprime, mais se révèle antérieure à la perception, domine le sujet, s'impose à son assentiment et ainsi motive objectivement la certitude de la pensée.

Nous voici au terme de cette longue, trop longue analyse du contenu de ce que l'on se plaît à appeler parfois, en une vague expression, la conscience moderne.

Dans ce large Gulf-stream dont les premières origines remontentau siècle de Galilée (1564-1624), au XVI* siècle, et auquel chaque génération, depuis

lors, a donné généreusement son apport, vous avez pu discerner, à l'intérieur, les eaux bleues, avec leur tiédeur bienfaisante, de la science expérimentale ; mais lea couches profondes du courant sont froides — ce sont les conceptions mécaniques d'une intelligence sans cœur — et les rives sont ifroides — les eaux de la science y coulent séparées des ondes de la morale. La néo-scolaslique unifie tous les effluves du courant : elle féconde et elle préserve.

L'Eglise catholique s'est trouvée, se trouve plus impérieusement que jamais en face du problème capital de la pensée moderne. Les préliminaires rationnels de sa foi, l'interprétation de ses croyances se trouvent engagés dans le débat.

Les modernistes supplient Pie X, au nom des intérêts do la chrétienté, au nom de la société qu ils veulent retenir dans le giron de TEglise, ils le supplient d'accepter et la science et son interprétation kantienne, sauf à corriger celle-ci, si possible, à 1 atténuer tout au moins.

Quelques savants, donc, ne voulant garder que la logique mécanique de leur science prétendent identifier cette logique et la morale ou supprimer la morale au nom de la science.

Kant et sa lignée conservent avec respect le donné scientiGque et le donné moral, mais les séparent et tentent de Tun ou de l'autre deux interprétations diverses, opposées, qui ne peuvent se rejoindre.

Les modernistes voudraient qu'elles se rejoignissent quand même.

Le Pape leur répond : Impossible ! N'identifions pas, ne séparons pas, mais distinguons,

L'Evangile racgnte que notre divin Sauveur fut un jour soumis, dans le désert, à une tentation de superbe. Ije démon lavait transporté sur une cime et, étalant de là sous ses yeux, tous les royaumes du monde dans leur plein éclat, il lui disait : Regarde, tout cela sera à toi, si tu consens à m'adorer.

Arrière, répliqua le divin Maître, retire-toi loin de moi, car il est écrit : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu ne serviras que Lui. »

Regarde, disait La Mennais à Grégoire XYI en 1834, la science n'a de refuge que dans la Foi. Consens à asservir la raison, tu régneras seul sur les intelligences.

Regarde, ont dit les modernistes à Pie X, bénis le mariage de la science expérimentale avec Tindividualisme kantien et tu régneras sur le monde moderne.

Et Pie X, comme Grégoire XVI, a repoussé du pied cette royauté usurpée, en disant aux séducteurs. Arrière, je ne connais que le devoir et ne veux servir que la vérité.

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