CHAPITRE PREMIER
Il y a quelques jours, au Congres d'éducation morale de La Haye, un orateur, partisan de la morale que Ton appelle laïque, croyait embarrasser ses adversaires en leur disant ; Si, par impossible, vous cessiez de croire, est-ce que vous cesseriez d'être moraux? Non, n'est-ce pas?
C'est donc, ajoutait-il, que la moralité est indépendante des a dogmes », il voulait dire, sans douté, indépendante des croyances religieuses.
Et quand nous, de notre côté, nous revendiquons une place, la première, pour la religion, dans Fœuvre de l'éducation morale, les laïcisateurs nous répondent par cette objection qu'ils estiment triomphante : « N'y a-t-il pas des honnêtes gens parmi nous, et n'y a-t-il pas, parmi les vôtres, des brebis galeuses? »
Eh, oui, il y a, parmi ceux et celles que nous
1. Conférence faite au Congrès eucharistique de Vienne (1942).
élevons dans nos maisons d'éducation ; à qui leur përe et leur mère avaient essayé de passer la fermeté de leur foi et Tardeur de leur amour; que l'Eglise catholique avait nourris de sa doctrine et du pain vivant de la sainte Eucharistie^ il y a, dis-je, des égarés qui nous échappent, se détournent de nous, se redressent môme parfois contre nous, avec une haine tantôt hypocrite, tantôt féroce qui voudrait faire oublier ce qu'ils doivent à leurs bienfaiteurs et de quels sommets ils ont dévalé.
Ne connaissons-nous pas l'adage : Corrvptio optimi pessima^ <c les meilleurs, quand ils se gâtent, deviennent les pires » ?
Il semble que le divin Maître ait voulu, par avance, nous avertir des déchets toujours probables de nos œuvres d'éducation, lorsqu'il permit que, même à son école d'apostolat, un traître grandît qui, au jour des plus hautes manifestations de Tamour, répondit par cette basse et perfide ingratitude, que riiistoire a enregistrée comme le signe même de Tinfamie : le baiser de Judas.
Et il y a, en revanche, des âmes qui se conservent pures, dans les milieux les plus délétères.
Ne dit-on pas que les moines emportaient avec eux dans les solitudes de la Thébaïde les « Entretiens d'Epictète »?
La conclusion de ces faits, de sens contraires, est, que léducation n'a point pour effet de transformer en bien' ou en mal les actes d'une vie.
Son œuvre porte sur des habitudes, et les habitudes inclinent à l'action, mais ne la déterminent pas irrésistiblement.
ÉDUCATION ET RBLIGION 439
La différence entre Tenfant éduqué et celui qui ne Test pas, ne consiste point en ce que le premier ne produise que des actes do vertus, tandis que le second ne produirait que des actes vicieux.
L'âme humaine n'est ni absolument bonne, ainsi que le rêvait Jean-Jacques Rousseau, ni foncièrement perverse, ainsi que le voudrait faire croire le pessimisme janséniste : la trame de sa conduite est tissue d'aptitudes^au bien et de penchants au mal, et réducation, qui s'ébauche dans la famille, se poursuit au lycée, au pensionnat, à l'université, et se complète durant tout le cours de la vie, sous les influences multiples qui s'entrecroisent dans l'ambiance sociale, a pour objet direct, immédiat, le perfectionnement des premières et la neutralisation ou, pour parler un langrage à la fois plus exact et plus chrétien, la mortification des seconds...
Eduquer, donc, dans l'esprit de la philosophie scolastiquo, — educere, faire sortir, ou mieux encore, educare. forme fréquentative qui accuse l'intensité et la répétition de l'action éducative, — c'est faire sortir d'un fonds, par des opérations réitérées, ce qu'il contient virtuellement.
Les étymologistes font observer que le mot allemand Erzifhtmg — de er Ziehung ^ — est l'équivalent très fidèle de e ducere.
Le fonds à exploiter par l'éducation c'est une âme d'enfant, dont il s'agit de faire une âme d'homme, c'est-à-dire une âme trempée pour sa
1. En gothique, le d du radical duc devient /, le c devient A, ducere devient Hhan, d où. par une nouvelle modification du t en %, liehen, erzieken, tirer de, extraire.
vie personnelle et adaptée au milieu social qui l'attend.
La plante est susceptible de culture. L'animal se prête au dressage. Seul l'homme est édvcable.
Seul il Test, parce que seul il possède des capacités d'intelligence et de volonté qui, à raison même de la supériorité indéfinie de leur mission, demeurent toujours inférieures à leur destin» c'està-dire incomplètes et, par voie de conséquence, intrinsèquement perfectibles. La philosophie d'Aristote et de saint Thomas d'Aquin appelle ces facultés d'intellection et de libre choix, d'un qualificatif technique, po^éîn^iW/e^ ou /)a55tt?e5, non point assurément pour leur refuser l'action, mais pour donner à entendre qu'elles sont améliorables, susceptibles de progrès indéfini.
Aussitôt qu'un rayon de lumière chaude tombe sur les parties vertes de la plante, la fonction chlorophyllienne s'accomplit suivant des lois fixes que précise la chimie organique.
Non seulement les opérations instinctives de l'insecte ou de l'oiseau sont uniformes chez tous les représentants d'une même espèce, mais les opérations individuelles qui s'accomplissent chez l'animal sont elles-mêmes adéquatement déterminées par leurs antécédents physiques ou psychologiques.
Seules les facultés qui appartiennent en propre à l'homme, la raison et la volonté libre, ont un champ d'évolution indéterminé, peuvent être diversement orientées et menées de progrès en progrès vers leur terme.
L'éducateur tire parti de cette souplesse des
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deux facultés supérieures de l'âme humaine : par des exercices mesurés, répétés, progressifs, il les aide, les stimule à agir, dirige leur orientation, et réalise ainsi en elles cet enrichissement d^énergie, que Ton appelle en langage d'école des habitus, et que nous traduisons couramment par le mot, toujours plus ou moins décevant, de notre langage moderne, habitudes.
L'habitude, dans Tacception psychologique foncière du terme, ne désigne pas la fréquence d'un acte, mais la réalisation, dans le sujet, d'une disposition stable, à raison de laquelle un effort, qui était pénible. Test moins, cesse de Têtre, se transforme presque en un jeu aisé et attrayant.
Et parce que la nature, rebelle à la peine, indifférente à ce qui ne lui coûte pas, encline à ce qui lui plaît, suit la ligne de la moindre résistance, l'habitude a pour effet normal le désir de répéter des actes qu'elle a facilités et, par suite, le renouvellement spontané, de moins en moins distinctement conscient, de ces mêmes actes.
U intelligence acquiert des habitudes, qui aboutissent à la formation de l'homme de science, de Tartiste, du métaphysicien.
La volonté libre en acquiert et, selon qu'elles inclinent l'homme au bien moral ou l'en détournent, elles s'appellent les vertus ou les vices.
Mais vertueuses ou vicieuses, les habitudes acquises à la volonté respectent son libre arbitre.
L'honnête homme peut se soustraire à l'influence bienfaisante des premières, l'homme pervers peut exceptionnellement résister aux secondes.
D'où ces phénomènes psychologiques que l'on
jeta si imprudemment, à La Haye, dans le débat sur la valeur éducative de la morale chrétienne comparée à celle de la morale laïque. Leur interprétation ne paraît pas cependant très difficile.
Le croyant qui aurait, aujourd'hui, le malheur de perdre sa foi, ne romprait pas d'un coup avec son passé : sa volonté, pareille s^u wagon détaché de la locomotive, poursuivrait, temporairement au moins, la voie que lui tracent les rails de ses habitudes vertueuses.
Tout n'est pas bon chez les meilleurs, tout n'est pas mauvais chez les pires.
On a surpris des actes de bonté chez des monstres ; les briprands ont enti'e eux leur code de morale auquel ils ne sont pas toujours infidèles.
En revanche, l'apôtre saint Paul n'a-t-il pas averti ceux qui se croient fermes, debout, d'avoir à se garder de faillir? Itaque^ qui se existimat stare vtdfat ne cadat?^
Ne leur fait-il pas la recommandation de travailler en tremblant à l'œuvre de leur salut; Cum metu et tremore veslram salutem operamini ? ^ Et n'est-ce pas le doux saint François de Sales qui nous avertit, qu'heureux serions-nous si nous étions décidément quittes de nos défauts un quait d'heure avant de mourir?
Mais si nous ne ]iOuvons les extirper, nos défauts, nous avons le pouvoir de les corriger, de les faire même servir à notre progrès moral, en implantant