‹ Le christianisme dans la vie moderne: pages choisies de S.E. le Cardinal MercierChapitre 23 sur 76 · I. I Cor. X · texte numérisé non relu

I. I Cor. X

t. Phiiipp U. it.

dans nos âmes des habitudes contraires de vertu, a On a bien trouvé, écrit le saint évoque de Genève, le moyen de chanp:er les amandiers amers en amandiers doux, en les perçant seulement au pied pour en faire sortir le suc ; pourquoi est-ce que nous ne pourrions pas faire sortir nos inclinations perverses, pour devenir meilleurs? Il n'y a point de si bon naturel qui ne puisse être rendu mauvais par les habitudes vicieuses ; il n'y a point aussi de naturel si revêche qui, par la grâce de Dieu premièrement, puis par industrie et diligence, ne puisse être dompté et surmonté * ».

L'éducateur est un cultivateur laborieux; saint Paul l'appelle lahorantem agicoLam*.

Il a analysé le sol où est déposé le germe de la moisson future; sans se rebuter, il en a arraché, le plus profondément qu'il l'a pu. les herbes folles; il a tourné et retourné la terre, chaque fois que la rosée du ciel lui en a fourni le moyen, et, sans cesse, le regard et le cœur orientés vers la bonne Providence, il attend d'elle la lumière et la chaleur qui feront monter la sève dans les canaux d'alimentation et perpétueront la fécondité de lanature.

Il n'y a vraisemblablement pas deux âmes identiques, pas plus qu'il n'y a, pensait Leibniz, deux feuilles de chêne absolument pareilles.

Au ciel, nos âmes béatiiiées diiléreront, nous le savons, comme les myriades de types du monde sidéral. Le Alaitre souverain est assez riche pour ne jamais se répéter.

I. Jntrod. à la vie dévote, V* p&rUe, chap. xiii. i. U Tim., II, 6.

Mais alors^ éducateurs de la jeunesse, ne voyezvous pas que votre première tâche est d'analyser, de pénétrer, de comprendre Tâme de votre élève, chacune des âmes dont vous vous êtes constitués la providence, avec ses travers et avec ses ressources, physiques, psychologiques, intellectuelles ou morales, afin de faire produire à chacun de ces trésors, dans les conditions qui lui sont le plus avantageuses, son rendement maximum ?

Et parce que ce trésor vit, parce que cet être frêle de dix ou de dix-huit ans, dont vous avez mission de faire un homme, a un cœur d'homme, il faut pencher Toreille sur son cœur, en recueillir les battements ; il faut, à force de patience et de bonté et d'amour, le faire s'ouvrir à vous avec une confiance qui ne vous cache plus aucun secret, afin que non seulement vous sachiez où est le mal et où il s'agit de porter le remède, mais encore et surtout afin que l'enfant, le jeune homme soit, par vous, rendu conscient de ses énergies, aidé h les mettre en œuvre, secondé à vouloir, exhorté à choisir.

Il n'y a plus qu'une voix, aujourd'hui, sur la définition du rôle de l'éducateur : Il doit, avant tout, éduquer la volonté, former des caractères, édifier la personnalité morale.

Qu'est-ce à dire : éduquer la volonté^ C'est apprendre à la volonté à vouloir, comme on apprend aux membres à marcher,' à nager, à parler ou à écrire. Car la volonté, nous l'avons noté dès le début de cette causerie, est une faculté souple, susceptible de direction et de renforcement progressif.

Dites donc au jeune hommey ou plutôt non, ne lui dites pas, mais faites-lui constater ces deux choses : d'abord, qu'il est moralement faible, malade, en butte aux assauts d'ennemis qui, du dedans et du dehors, menacent sa dignité morale ; puis, qu'il est libre, capable de devenir de plus en plus libre, de plus en plus solidement libre, c'està-dire, selon la belle définition de saint Thomas d'Aquin, de plus en plus maître de ses actes, et, par voie de conséquence, de son avenir.

Apprenez-lui que la vertu^ — comprenant sous ce nom les habitudes de justice, de sagesse, de tempérance, de force d'âme et toutes les habitudes secondaires que comprennent virtuellement ou implicitement ces quatre directions fondamentales d'une volonté honnête, — apprenez-lui, dis-je, que la vertu est le renforcement de nos pouvoirs naturels d'action et, par suite, Taccroissement de notre pouvoir de résistance au mal; apprenez-lui que l'exercice fait gravir par degrés à la volonté l'échelle de la valeur morale, tout comme l'inspi^ ration dilate graduellement les poumons, comme la gymnastique rationnelle entraîne les muscles ; décidez-le à monter le premier échelon ; exigez de lui le premier acte de sacrifice de son égoïsme, le premier service de justice ou de charité ; faites-lui gravir ensuite le degré supérieur; qu'il monte, qu'il monte encore et, afin de l'y aider, montez vousmême moralement avec lui et alors vous aurez noblement fourni votre tâche d'éducateur moral.

Vous aurez, du coup, formé un caractère.

Qu'est-ce qu'un caractère ?

C'est une volonté qui a subi assez fortement

Tempreinte des habitudes vertueuses; qu'elles ont suffisamment trempée, pour qu'elle soit capable d'agir régulièrement, non comme la branche que le moindre souffle du dehors balance, mais comme le chêne posé droit, indéracinable sur ses racines.

Le jeune homme de caractère ne consulte pas l'opinion de la foule, pour la suivre ; il n'interroge pas ses passions, pour leur obéir; il juge sereinement la première, il domine fortement les secondes. Il est ce qu'il est, lui-même, supérieur aux séductions qui l'entourent, aux quolibets ou aux violences qui l'assaillent, iliaître de son intérieur, souverain dans son royaume.

Qui dit personnalité dit possession plénière de soi. hdi. personnalité morale est la maîtrise de soi dans l'ordre moral.

L'homme formé est cette personne morale qui, se suffisant à elle-même, fière de sa dignité d'homme, ne se laisse assujettir ni à ses passions intérieures ni à la tyrannie de ce que le langage évangélique appelle le « monde », ce monde séducteur et pervers que le Christ a maudit et dont saint Jean a écrit que tout entier il est plongé dans le mal.

Donnez-nous donc, éducateurs ou éducatrices, de la famille, du gymnase, des universités, donneznous des volontés trempées d'habitudes vertueuses, des caractères, des personnalités conscientes de leur dignité morale et vous collaborerez au grand œuvre de l'éducation nationale.

On demandait naguère à Maurice Barrés comment il concevait la tâche éducative : « Nous voulons, répondit-il, faire nos enfants à notre image. »

Parents chrétiens, ministres du christianisme, faisons nos enfants à notre image.

Les traditions familiales, sociales, chrétiennes, sont le fruit de l'éducation.

Les peuples sauvages sont des masses sans traditions.

Le monde civilisé est celui où des éducateurs transmettent à leur descendance, soit naturelle soit spirituelle, les trésors de vertu que leur labeur persévérant a d'abord accumulés.

Maîtres de la jeunesse, puissiez-vous ne devoir jamais rougir de ceux que vous aurez enfantés à la vie ! *

Je me plaisais tantôt à vous dire que les éducateurs sont aujourd'hui généralement d'accord sur la signification première de la tâche qui leur est assignée.

Tous se rendent comptent que, ce qui importe essentiellement, ce n'est pas d'accumuler dans les cerveaux une quantité plus ou moins considérable de connaissances, mais de former chez l'élève des habitudes de penser, de l'instruire.

Tous aussi ont compris que V instruction^ en tant que formation d'habitudes mentales, ne peut avoir, dans l'ensemble de l'élaboration éducative, qu'un rôle subordonné.

La raison dirige, mais la libre volonté choisit et, parce que le but de la vie est le bien, l'ordre, la paix, la préparation du jeune homme, de la jeune lille à leur avenir consiste, au premier chef, en une œuvre d'éducation morale.

Ce n'est pas sans un sourire aux lèvres que

nous assistons, aujourd'hui, nous chrétiens et catholiques, à une évolution piquante de la pédagogie.

On a presque perdu déjà le souvenir de Tère bruyante, où les Renan, les Berthelot proclamaient la suFGsance du savoir au progrès de la civilisation et de l'humanité.

Le dernier Congrès de la Haye, où des pédagogues de la plupart des contrées du globe s'étaient donné rendez-vous, a décidément enregistré la faillite de cette prétention, d'ailleurs absurde, de construire une morale scientiGque.

La science, en effet, observe, décrit, s'efforce d'expliquer ce qui est.

La morale enseigne ce qui doit se faire.

On a bien essayé, je le sais, et peut-être pendant quelque temps encore essayera-t-on, au moyen de confusions habiles, de prôner une morale autonome, qui se réduirait à une constatation de faits intérieurs et dont toute influence, autre que celle de l'homme sur lui-même, serait exclue.

On se flatte d'instituer ainsi une morale qui se passe de Dieu, et qu'en termes vagues Ton appellerait « neutre », « areligieuse », « laïque ».

Est-ce que, dit-on, les honnêtes gens de toutes les confessions, et ceux-là aussi qui ne sont d'aucune confession, ne portent pas dans les plis de leur conscience un fond commun d'idées morales sur lesquelles pourrait se faire l'accord des volontés ?

Non, la négation de l'Absolu, dont le nom populaire est Dieu, entraîne logiquement la négation de toute obligation morale proprement dite.

Aucun homme sincère ne niera, et de fait les matérialistes qui pensent ne nient pas, ils affirment, au contraire, que pour l'homme, enfermé dans son individualité, il n'y a point de devoir proprement dit.

Si je suis mon maître, je me trace à moi-même ma vie, je la règle comme bon me semble, et aucun intérêt d'un homme semblable à moi, mon égal, ne m'astreindra, qu'il soit seul ou qu'il s'adjoigne des votants ou des partisans, à subir son joug.

Si les règles des mœurs émanent de mon propre fond, je puis, si cela m'agrée, les rédiger en receltes pratiques plus ou moins élégantes, à la façon des Lettres de Sénèque, des Entretiens d'Kpictèle, des Pensées de Marc-Aurèle, mais nul n'a le droit de m'imposer ces normes de conduite : libre à moi de m'y soustraire ou, si elles me pèsent, de les secouer, et aucun pouvoir au monde ne peut raisonnablement condamner le libre penseur athée, qui revendique pour lui ou pour autrui le droit de « vivre sa vie ».

« Vivre sa vie », c'est-à-dire ranger au même niveau de valeur, la vertu et la volupté, la propriété et le vol, la soumission ou la révolte.

S il n^ ^ P&LS9 au sommet des multiples désirs qui 80 partagent le champ de ma conscience et souvent s'y entrechoquent, un Bien Absolu qui les domine tous, par rapport auquel les uns sont absolument bons et, par conséquent, honnêtes, les autres intrinsèquement mauvais et, par conséquent, déshonnêtes ; s'il n'y a pas une Fin qui se suffise à elle-même, dans son indépendance sou-

450 LE GHRISTIAIVISME ET Lh VIE

veraine, et par rapport à laquelle telle démarche de la volonté est droite, telle autre une déviation, un écart, le mot de devoir n'a plus de sens, il devient synonyme de caprice.

Kant l'avait bien compris. Au-dessus de nous, les splendeurs du ciel étoile ; au dedans de nous, la loi impérieuse du devoir; deux faits qui s'imposent, disait-il, et que l'on ne peut nier sans mentir à soi-même.

La philosophie doit les adopter à son point de départ. Elle est fausse si elle aboutit à les nier. Sa mission est de s'efforcer à les expliquer. Or, le fait du devoir moral serait inintelligible, poursuit le philosophe, si la conscience ne possédait en elle l'indéracinable conviction que l'homme est libre, que son âme est immortelle et que, au-dessus de notre univers physique et dominant nos consciences, règne un Souverain Absolu, un législateur moral qui, tôt ou tard, sanctionnera Taccomplissement du devoir, et établira entre la vertu et le bonheur une harmonie qui trop souvent, dans notre présente histoire, fait misérablement défaut.

L'athéisme invoque Thonnêteté naturelle des gens sans confession. Hier encore, au Congrès international de la libre pensée à Munich, M. Ferdinand Buisson émettait la prétention d'appuyer la morale laïque sur « les principes essentiels de moralité, trésor amassé par les siècles, patrimoine commun de l'humanité »*.

D'abord, il n'est pas question ici de confession

1. Paroles extraites de la résolution de M. Ferdinand Buisson voté par le Congrès.

religieuse positive, moins encore de la confession chrétienne ou de la confession catholique à l'exclusion des autres croyances surnaturelles.

L'Eglise catholique condamne les apologistes outranciers qui prétendent que la raison, soustraite aux influences de la foi positive, est foncièrement incapable de s'élever à la connaissance d'un Dieu suprême et, par suite, de Tordre moral qui s'appuie sur Lui.

Lorsque nous nions la possibilité d'une morale indépendante, nous ne nions pas. la possibilité intrinsèque d'une morale indépendante de la Révélation positive et de l'Eglise catholique qui en est la gardienne et l'interprète ; nous nions la possibilité d'une morale indépendante de la religion et nous entendons alors par religion, l'ensemble des rapports entre la créature raisonnable et le Dieu souverain dont elle dépend.

Sans doute, les honnêtes gens de toutes les con- -fessions professent la morale, parce que toutes les confessions positives se rencontrent dans la reconnaissance fondamentale d'une religion naturelle.

Sans doute, encore, il y a des honnêtes gens sans confession positive, parce qu'il y a des honnêtes gens qui sont religieux sans être croyants. Tel était, par exemple, il y a cinquante ans, Jules Simon, qui a écrit sur la religion naturelle des pages édifiantes. Tel fut, parmi nous en Belgique, Frère-Orban qui se proclamait rationaliste, mais déiste.

Y a-t-il aussi des honnêtes gens sans religion aucune, ni positive, ni naturelle?

Toute la question débattue entre les partisans

de la morale sans Dieu et nous se trouve condensée dans cette interrogation.

Les protagonistes de la morale dite « laïque v essaient d'en appeler à la morale professée et pratiquée par l'humanité à travers les siècles, et les libres penseurs du Congrès de Munich enveloppaient dans cette phrase sonore leur prétention osée : « Notre morale laïque, disaient-ils, elle est dans les principes essentiels de moralité, trésor amassé par les siècles, patrimoine commun de rhumanité. »

Vaine est cette tentative.

L'humanité, en effet, prise en masse, a toujours été ; rhumanité, aujourd'hui encore, est religieuse.

« Pas une grande race humaine, écrivait Tillustre de Quatrefages, pas une population occupant une aire étendue, pas une fraction quelque peu importante de ces races ou de ces populations n est athée*. »

Les ethnologues qui font autorité sont d*accord à ce sujet. Nous pourrions invoquer ici des témoins en grand nombre, Von Strauss, RoskoiF, W. Schneider, Th. Waitz, Tylor, Ralzel, et bien d'autres. Qu'il nous suffise d'alléguer deux citations éminemment autorisées.

« Nulle part, écrit Waitz, où se rencontrent les caractères distinctifs de l'espèce humaine, l'élément religieux n'est absent. Là même où il est le moins saillant, son influence générale sur la vie des peuples est partout saisissable et son influence,

1. De Quatrefages. Introduction à l'étude des races humaines, p. 254.

partout où Ton a pu Tétudier de près, est très significative ^ »

<x L'ethnographie ne connaît pas de peuples sans religion », écrit RatzeP.

« J'ai cherché Tathéisme avec le plus grand soin, écrivait encore de Quatrefages, je ne Tai rencontré nulle part, si ce n'est à létat erratique, chez quelques sectes philosophiques des nations les plus anciennement civilisées... Ces quelques exceptions excessivement rares et toujours très restreintes n'infirment pas la généralité du fait fondamental de la religiosité humaine, pas plus que le daltonisme de quelques individualités n'infirme celle du rôle de notre œil dans la perception des couleurs^. »

L'humanité donc, considérée dans son histoire et dans toutes les manifestations de sa vie spontanée, chez les incivitisés aussi bien que chez les civilisés, est religieuse et, dès lors, ce n'est pas là que les partisans de la morale sans Dieu trouveront des autorités ni des témoins.

En trouveront-ils chez les athées de Theure présente? Car enfin, Ton ne peut nier qu'il y ait des

i. Th. Waitz. Anthropologie der Naturvôlker, 12, s. 321.

2. Fr. Ratzel. Vôlkerkunde, 2 Ausg Leipzig- Wien, 1914, s. 37.

Très récemment, le 0' B. Hagen. directeur du Musée ethnologique de Francfort, avait cru à une exception à la loi générale. Chez les Kubu. avait-il écrit, peuplade misérable de l'tle de Sumatra je n'ai pas trouvé trace de religion. P. W. Schmidt. dans la Revue Anthropoa, Bd. 1/ (190»). s. SHT-S.'iS, conteste le bien fondé de cette observation A noter que, de son propre aveu, le -D' Hagen a résidé exactement quinze jours chez les Kubu.

Page 1