Loc, cit
athées. L'existence même de Congrès de libres penseurs athées atteste que Tathéisme n'est plus une fiction. Et on ne le niera pas davantage, parmi ces partisans de l'athéisme, la moralité n'a pas cessé d'être en honneur. Dès lors, nous voici ramenés, semble-t-il, à une morale non solidaire d'une religion même naturelle.
Regardons bien cette objection en face, car elle est le suprême refuge de la morale sans Dieu.
Eh ! bien, oui, il y a des athées : les uns le sont par philosophie, les autres par entraînement.
Et ces athées né sont assurément pas tous sans morale ; qui le contesterait?
Mais la question délicate et qui appelle des précisions est de savoir, dans quelles conditions les athées professent et pratiquent la moralité.
Se contentent-ils de suivre le courant général des sociétés civilisées et d'obéir à la morale, parce que d'autres y obéissent, parce que la mode est de régler sur elle la conduite de sa vie ?
Nous ne les blâmerons pas d'agir ainsi ; nous les féliciterons même de l'hommage qu'ils rendent, malgré eux, au christianisme qui les enveloppe et dont ils portent dans leurs entrailles l'empreinte héréditaire.
Longtemps après qu'il a disparu de Thorizon, le soleil réchauffe encore les nuits d'été, et la végétation en ressent l'influence prolongée, sinon même l'action fécondante.
Les ténèbres, pourtant, ni ne réchauffent ni ne fécondent.
Ainsi en va-t-il de ceux que la religion pénètre, à leur insu ou malgré eux, parce qu'ils la respirent
partout dans Tambiance séculairement chrétienne où ils ont grandi et où ils se laissent de toutes parts, aujourd'hui encore, enlacer dans le réseau du commerce social.
L'exemple de cette honnêteté inconsciente est un témoignage sans portée dans le débat qui, en ce moment, nous occupe.
Le problème des relations de la morale avec
l'affirmation ou la négation d'un Dieu absolu relève
de la conscience réfléchie et non de Tinstinct, si
X noble que vous le supposiez dans ses aspirations.
La vraie position du problème, l'unique position du problème consiste à rechercher si l'homme qui nie la subordination de sa nature à une fin absolue, supérieure à lui et souveraine par rapport à lui, si cet homme est tenu en conscience^ après réflexion, de professer et de pratiquer une loi morale.
Or, à cette question, nous répondons hardiment : Non.
Non, l'athée conscient de son athéisme n'a pas l'obligation d'être honnête et j'ose l'ajouter, celui qui, sans y être obligé, met des chaînes à sa volonté libre est un naïf ou un insensé.
Certes, il y a, Dieu merci, des athées inconséquents ou timides qui sont moraux, comme il y a, hélas! des hommes religieux qui, par inconséquence ou par faiblesse, sont immoraux.
Et c'est pour ce motif, entre autres, que les statistiques comparatives des crimes commis en pays religieux ou dans des régions où domine l'indifférence religieuse seront toujours un instrument défectueux de contrôle, entre les mains de celui qui voudrait s'en servir pour ou contre la thèse de
la solidarité de la morale et de la croyance religieuse.
Il est impossible, en effet, dans les statistiques qui tablent sur des faits extérieurs, matériels, de faire la part de la faiblesse ou de l'illogisme de la conscience morale.
Mais supposé, par impossible, qu'une société pût devenir athée et le rester assez longtemps pour neutraliser en elle les bienfaisances ancestrales de la civilisation religieuse et chrétienne, alors la logique de Tathéisme développerait sans entraves ses conséquences et, au bout d'un certain nombre de générations, ces hordes humaines sans frein religieux seraient sans frein moral; chacun, en toute raison et en toute justice, revendiquerait pour soi et pour ses instincts et pour ses lubies une indépendance souveraine, et les spectateurs de ces mœurs nouvelles assisteraient stupéfaits à une ruée violente ou astucieuse de passions sensuelles ou féroces.
De tout quoi nous tirons la conclusion,* que le libre penseur athée qui prétend à la devise : « Pas de Dieu, pas de maître » ! ou encore : « Je vis ma vie, à ma guise », a pour lui la logique.
Les honnêtes gens sans religion n'ont pas qualité pour opposer obligatoirement l'ordre à l'anarchie.
Depuis un siëcle, les faits ont parlé.
Au lendemain du jour où les libres penseurs avaient séparé de la religion les idées morales, on vit de prime abord les moralistes athées proclamer la persistance de Vobligation morale, de la loi imprescriptible du Devoir.
Mais, insensiblement, à ces exigences impératives, les disciples substituèrent le respect du Bien^ le culte d'un Idéal moral.
Il restait une étape à franchir. Elle est franchie aujourd'hui. Au moment où nous écrivons ces lignes, un jeune professeur de la Sorbonne trouve que ridée de vertu morale est de trop encore et il met en vedette sur la couverture de son livre ce titre significatif : Le Mirage de la Veriu,
Il devient difficile, dans ces conditions, de préciser le contenu de la morale laïque. Aussi les philosophes qui la préconisent sont-ils esclaves de l'équivoque. Ils n'oseraient parler clair. Les mots sonores — moralité, justice, solidarité', morale humaine, amour de l'humanité ou amour du progrès — s'entassent les uns sur les autres comme pour étouffer, chez le lecteur ou l'auditeur, jusqu'à la possibilité de la réflexion.
Encore à ce Congrès de Munich dont nous faisions mention plus haut, les libres penseurs ne parlent que de « moralité » dans leurs prémisses, mais ne vont pas jusqu'au bout de leur résolution sans se contredire.
Après avoir essayé d'envelopper leur code de morale dans les formules élastiques que je vous ai citées : a principes essentiels de moralité, trésor amassé par les siècles, patrimoine commun de rhumanité », ils sentent la nécessité de préciser leur pensée lorsqu'ils en viennent à l'application de la morale à l'éducation de l'enfance. Alors, c'est de Loi et de Devoir qu'ils nous parlent : « La morale, disent-ils, poursuit, par ses propres moyens, un objet bien déterminé, qui est d'éveiller la cons-
cience dans chaque enfant» de lui faire découvrir en lui-même la Loi du Devoir, à la fois par la pensée , par le sentiment et par la volonté, de faire ainsi de chaque être humain une force morale capable de se gouverner. »
A la bonne heure, n'est-il pas vrai, c'est notre tâche à nous, éducateurs moraux, « d'éveiller la conscience de Tenfant, de lui faire découvrir en lui-môme la Loi du Devoir » ; mais nul ne fera loyalement cette analyse sans apercevoir, avec Kant, que le devoir muni du caractère absolu avec lequel il se dresse devant la conscience, ne s'explique pas sans l'existence d'un Être suprême qui, par ses lois et ses sanctions, préside à l'ordre moral et à son accomplissement.
« Une substance éternelle et immuable et spirituelle ^tient suspendus à ses attraits les volontés humaines et tous les élans de l'univers «S dit Aristote, dans ce merveilleux chapitre vu du livre XI de sa métaphysique, cette synthèse la plus puissante, sans doute, que le génie de l'homme ait jamais élaborée.
c( La Fin suprême, dit à son tour saint Thomas d'Aquin, est le premier Moteur universel : d'elle dépendent le mouvement de la matière et. . . toute la nature^ ».
d. Metaph., lib. XI, cap. VII, éd. Didot.
2. Ex hoc igitur principio, quod est primum movens sicut finis, dependet caolum... et per consequens dependet a tali principio tota natura (In Xilj Metaph., lect. 7a).
Est unus princeps totius universi, scilicet primum moyens et primum intelligibile et primum bonum, quod supra dixit Deum, qui est benedictus in saecula saeculorum. Âmen (Ibid:, lect^ 12a).
c< Un seul prince, poursuit-il, gouverne cet univers, il est le premier Moteur et le premier Intelligible et le premier Bien; appelons-Le de son nom, c'est DieUy que nous voulons bénir à jamais. »
La dernière stance du Paradis de Dante est connue de tous : ce Mais déjà, dit le poète, pareille à la roue qui se meut sans secousse, mon âme, pleine de désirs et de vouloirs, suivait Tattrait de TAmour qui meut le soleil et tous les astres des
La philosophie morale et la pédagogie qui s'en inspire s'arrêtent ici.
Mais je ne dois pas oublier que j'ai accepté la mission d'appliquer les principes de la philosophie morale à l'éducation de la jeunesse chrétienne.
Les enseignements d^ la Foi, l'histojre et notre expérience personnelle s'accordent à nous avertir que la raison et la volonté de l'homme, laissées à leurs efforts naturels, n'arrivent le plus souvent, ni à percer les nuages qui obnubilent la notion de la loi morale, ni à vaincre les obstacles qui s'opposent à son entier accomplissement.
Aristote a bien aperçu que la nature de l'homme va, par son premier élan, vers Dieu, le Moteur immobile de toutes les aspirations du monde créé ; mais, ni Aristote, ni aucun philosophe païen, soit avant, soit après Jésus-Christ, n'a conçu l'amour de Dieu comme la loi fondamentale de toute la vie hu-
i . Ma già volgeva il mio disiro e il y elle, Si corne ruota ch'egualmente è mossa, L'amor che muove il sole e l'altre stelle.
[Parad. XXXIII, 143-145.)
maine, qu'il s'agisse de Tindividu ou de la société, de nos relations avec Dieu ou de celles que nous avons avec nos semblables. « Mandatum novum do vobis», a je vous donne un commandement nouveau », a pu dire Notre Divin Sauveur, dans son discours d'adieu à ses disciples, <c ut diligatis invicem sicui dilexi cos », « c'est que vous vous portiez les uns aux autres l'amour que moi-même je vous ai porté »^
Nous, les baptisés, bénéGciaires du baptême de l'Esprit-Saint, baptizati in Spiritu Sancto *, nous avons l'incomparable bonheur de posséder, sans avoir dû ni même pu rien faire pour les acquérir, des habitudes de vertu hors de pair avec celles que l'éducation morale et notre effort personnel peuvent nous procurer. La foi, l'espérance, la charité, de nombreuses vertus morales, en harmonie avec tous les besoins de notre vie individuelle ou collective, devancent les premières démarches de notre activité libre, donnent à celle-ci une destination transcendante et un renforcement sans pareil.
Toutes ces vertus néanmoins, une seule exceptée, n'ont qu'une destination temporaire ; seule la charité est absolument nécessaire, seule elle suffit, seule elle demeurera éternellement. Aussi le développement de rhabitude de la charité forme-t-il le principal objet et constitue-t-il le plus puissant facteur de l'éducation chrétienne.
Voulez- vous, efficacement, aboutir à la formation