Extraits d'une lettre pastorale de
Les mesures prophylactiques extérieures, si saines et si indispensables soient-elles, n'arrêteront pas seules le fléau. Les causes primaires de la limitation de la fécondité sont intérieures.
Les notions du devoir conjuguai et de la saine et forte éducation des enfants se sont altérées ou perverties. Ce sont ces deux notions qu'il faut affermir ou restaurer dans la conscience morale...
L'union des époux chrétiens est indissoluble, comme l'est son divin exemplaire, l'union de Jésus- Christ avec son Eglise...
Le Christ féconde les âmes par sa grâce et leur fait produire des fruits de sainteté.
La raison d'être primordiale de l'union des époux est la fondation d'une famille, la procréation d'enfants qu'ils ont l'honneur et l'obligation d'élever dans la foi et les mœurs chrétiennes, auxquels ils ont la mission de transmettre les trésors dont ils ont hérité eux-mêmes, par le fait de leur incorporation dans la société qu'est l'Eglise.
Il apparaît ainsi que le premier effet du mariage est un devoir auquel les époux ne peuvent se soustraire, à moins que, dans des circonstances tout exceptionnelles, ils ne s'accordent à chercher dans la continence volontaire, mutuellement consentie, la réalisation d'un idéal plus élevé de détachement des sens et d'attachement plus exclusif à Dieu et aux intérêts spirituels.
Combien donc s'égarent ceux qui se représentent le mariage comme une union dont l'amour physique serait le but et l'intérêt la condition !
Sans doute, les nécessités matérielles de la vie
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entrent à bon droit dans les préoccupations des contractants : il ne faut pas, à la légère, engager son existence et, avec elle, l'avenir d'une famille, mais il ne faudrait pas que la prévoyance devînt du calcul, ni les espérances une spéculation basse ou usurière.
Sans doute, l'attrait du commerce conjugal est légitime, et il n'est pas interdit aux époux de le suivre. Il est comme un salaire providentiel de l'acceptation des charges de la paternité et des devoirs souvent angoissants et pénibles de la maternité. De même que la nature a attaché aux fonctions qui entretiennent la vie de l'individu le plaisir sensible du boire et du manger, de même elle a placé dans l'attrait de l'amour la garantie de la perpétuation de l'espèce.
Mais qu'il s'agisse de l'individu ou de l'espèce, la satisfaction des sens n'est justifiée que par la fonction qu'elle présuppose et qu'elle est chargée d'assurer.
Autant la nature raisonnable se dégoûte des satisfactions grossières de la gourmandise et de l'ivrognerie, autant et davantage encore elle réprouve les satisfactions voluptueuses cherchées en dehors de Tordre que la nature impose à la transmission de la vie.
La bête n'a que des sensations ; irrésistiblement elle y obéit, elle est incapable de les modérer ou de se contenir.
Mais l'homme a le privilège d'élever l'amour à la hauteur d'un sentiment. L'union matrimoniale est la fusion de deux vies humaines, l'union sans
doute de deux corps fragiles qui bientôt, hélas, s'étiolent et s^usent, mais aussi et surtout Tunion de deux âmes qui mettent en commun leurs intelligences pour compléter leurs pensées, leurs cœurs pour doubler par l'échange leurs joies et leurs consolations, leurs volontés pour se prêter mutuellement aide, soutien, énergie dans le support de leurs épreuves personnelles et dans l'œuvre capitale de l'éducation d'une famille chrétienne.
L'homme n'est pas esclave de ses impulsions ; il a, dans une certaine mesure, le pouvoir de les maîtriser, d'en contrôler par la pensée la destination et de les soumettre à une fin honnête : sa dignité morale lui vient de l'empire qu'il exerce sur elles. Aussfi, la honte lui monte-t-elle au front lorsqu'il abdique devant elles sa souveraineté. Il a conscience, alors, qu'il déchoit, se ravale, se dégrade...
Le christianisme connaît aussi la faiblesse du cœur de l'homme, mais en même temps qu'il lui impose le commandement, il lui indique et lui fournit les moyens de réagir.
La loi austère du renoncement et l'obligation du recours à Dieu, par la prière, s'adressent à tous, religieux ou laïques, hommes et femmes, jeunes gens et gens mariés. A tous, sans exception, notre divin Sauveur a déclaré que, pour être admis à sa suite, il faut renoncer à soi-même, prendre sa croix, chaque jour, et marcher sur ses traces ^ Celui qui ne meurt pas à sa vie égoïste, dit-il
l.Luc. IX, 23.
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encore, ne peut avoir la prétention d'être compté au nombre de mes disciples*.
Même dans le mariage, Thomme et la femme doivent modérer leurs désirs. Chaque mari doit avoir pour la complexion de sa femme les égards, les ménagements que la prudence et la délicatesse du cœur commandent. Un jour peut venir oii la sauvegarde de la santé de Tun des époux mettra entre eux, pour longtemps peut-être, une barrière : comment la respecteraient-ils alors, s'ils ignoraient les premiers efforts de la continence ?
Nul ne méconnaît, dans le manger et dans le boire, la réserve qu'imposent la tempérance et la sobriété. La chasteté conjugale est d'autant plus nécessaire que les propensions auxquelles elle commande, et qu'elle doit régir sont plus aveuglément impérieuses.
Et ne vous récriez pas, en protestant que nous exigeons de vous l'impossible.
Dieu ne vous ordonne jamais l'impossible, vous répond saint Augustin en une parole célèbre que reprit le Concile de Trente, mais il attend de vous qu'après avoir fait ce que vous permettent vos forces naturelles, vous Le suppliiez de venir en aide, par sa grâce, à votre insuffisance.
L'un des fruits de la grâce du sacrement de mariage est de préparer aux époux, pour les heures les plus laborieuses de leur commerce conjugal, les énergies qui feraient défaut à leur bon vouloir naturel.
Epoux chrétiens, vous avez le sincère désir de
i. Luc. XIV, 26, 33.
demeurer impeccablement fidèles : demandez tous les jours à Dieu d'en avoir persévéramment le courage.
Epouse chrétienne, vous redoutez peut-être le péril de la maternité. Ce péril n'est pas aussi grave que Ton se plaît parfois à vous le dire ; même s'il arrivait, exceptionnellement, qu'une intervention chirurgicale fût requise, tes progrès de la chirurgie sont bien faits pour affermir votre confiance ; il est, en effet, établi que les opérateurs avisés sauvent aujourd'hui, quatre-vingt-quinze fois sur cent, la vie à la mère. Si réduit qu'il soit, le danger de l'opération demande cependant de vous une force d*âme, que la prière et la confiance en Celui à qui vous vous abandonnez pourront seules vous assurer.
Epoux et épouses, souvenez-vous donc de vos célestes origines et de vos immortelles destinées. Laissez à d'autres, pour qui le mariage ne dépasse pas le niveau d'une union dont l'amour sensuel est le seul but, 1 idée déprimante que la passion est souveraine, incoercible, toujours légitime. Pour vous, montez plus haut. Que votre mariage réalise l'union de vos corps et de vos âmes ; que vos joies y soient sobres, contenues; gardez-vous de les chercher pour elles-mêmes en dehors de Taccomplissement des conditions naturelles de la constitution de la famille.
Je vous entends : vous ne voulez, au fond, méconnaître ni la modération, ni le respect que vous imposent la dignité du commerce conjugal et le but premier de votre union ; mais lorsqu'on vous
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rappelle la loi promulguée par Dieu à l'origine : « Croissez, multtpliez-vous >, vos regards inquiets se promènent autour de tous et mesurent l'ftpreté des conditions actuelles de la vie, les exigences tyranniques de la coutume, de la convention, de la mode ; ils se portent vers l'avenir et vous vous demandez, le cœur serré, comment vos enfants, s'ils croissent encore en nombre, pourront garder dans la société le rang qu'avec une fierté bien légitime, vous y occupez vous-mêmes.
Qui donc, vous dites-vous anxieusement, pourrait nous faire un devoir d'amoindrir socialement nos enfants?
Et si la continence honnête nous paraît audessus de nos forces, serions-nous coupables d'user du mariage en apportant des restrictions k sa fécondité?
Mais si vous, parents aisés, qui avez amassé une épargne, réuni peut-être une fortune plus ou moins considérable, étiez autorisés à tenir ce langage, que ne pourrait pas dire l'humble employé qui vit, au jour le jour, de ses modestes appointements; que ne diraient pas, avec plus de droit que vous, le travailleur des champs, l'ouvrier de l'usine qui sont sans relâche au labeur, et ne connaissent pourtant guëre que de nom ce que l'on appelle en langage populaire « une pomme pour la soif », la possession tranquille de réserves pour l'avenir?
Oh ! je comprends vos inquiétudes, j'ajouterai même que, étant donné le courant sensualiste qui traverse le corps social, les idées étroites, disons le mot, Fusage l'a consacré, « bourgeoises », que beaucoup de gens se font du but et de l'orienta-
tion de leur vie et^ par conséquent, de la préparation qu'ils ont à donner à leurs enfants pour les y faire entrer, vos inquiétudes s'expliquent; et si la mentalité qui les inspire n'était pas mensongère, elles seraient justifiées.
Il n'y a pas si longtemps encore, après 1880, l'un des chefs du socialisme allemand, Bebel, appelait « répugnantes » les manœuvres des époux qui, dans des intentions de jouissance égoïste, apportent des restrictions volontaires à leur postérité. Mais l'oubli de la morale évangélique, le déchaînement de ce que l'on ose appeler en une formule contradictoire la morale de l'intérêt, les encouragements directs donnés, tantôt ouvertement S tantôt à mots couverts, par des économistes libéraux du siècle dernier et par de nombreux organes de la presse socialiste, aujourd'hui, aux doctrines néo-malthusiennes et aux « manœuvres préventives » tendent à affaiblir le sentiment des obligations strictes du devoir conjugal, et à fausser la conception élevée que les parents doivent se faire de la grandeur et de l'importance religieuse et sociale de l'éducation de leurs enfants. Insensiblement, les pratiques les plus criminelles semblent moins odieuses et moins coupables et si vous ne vous décidez pas à réagir, chers Parents chrétiens, le crime finirait par s'installer paisiblement au cœur de vos foyers.
L'iniquité tend même à exploiter à son profit.
1. Gfr. Ëlie Halévy, Le radicalisme philosophique, ch. ii (Paris, 1904).
comme toujours d^ailleurs» la faveur malsaine de Topinion publique, et il n'est pas rare que des époux honnêtes, pour avoir loyalement accompli, en dépit des incertitudes de l'avenir, les obligations conjugales, se trouvent exposés, soit à la commisération blessante de gens qui semblent ne plus comprendre que le devoir passe avant les folies du luxe, de la mode, ou le souci de ses aises, soit au sourire malicieux des déserteurs, qui se croient les habiles, de la dignité du foyer. Il se rapporte même que le jour où certains parents débattent, devant leurs beaux-enfants, les conditions du contrat de mariage, les calculs de l'intérêt se colorent parfois du nom de prévoyance, pour imposer honteusement à la généreuse droiture des fiancés des limites ou des compromissions.
Eh bien, chers parents, toutes ces spéculations, aussi immorales que spécieuses, reposent sur une même erreur fondamentale.
Vous vous méprenez sur ce que vous devez à vos enfants. Qu'à soixante ans, après une vie de fatigues, votre idéal à vous soit la sécurité dans le repos, médiocre ou opulent, nul ne vous en fera un grief. Mais à quinze ans, à vingt ans, à la veille d'affronter les luttes et les difficultés de la vie, ce n'est pas de repos que vos enfants ont besoin, c'est de l'énergie confiante qu'il faut ; donnez-leur donc du ressort, du courage, sinon même de la hardiesse. Enseignez-leur que leur devoir social est de produire avant de consommer.
Il ne faut pas, il n'est pas bon que lorsqu'ils sont jeunes, ils entrevoient la possibilité et conçoivent
sourdement Tespérance de proBter, sans efiort, des épargnes qu'en mourant vous devez leur déposer dans les mains. Il faut qu'ils sentent l'aiguillon de la nécessité. ^
Ne croyez donc pas faire œuvre de sagesse en conviant vos fils à s'asseoir au degré de l'échelle sociale où votre énergie et votre esprit d'épargne vous ont fait monter. Apprenez-leur que le point de départ importe peu ; que ce qui importera, pour eux, ce sera leur point d'arrivée.
Le plus détestable service que les parents puissent rendre à leurs enfants, c'est de les exempter, je ne dis pas de la loi, car la loi est supérieure à leurs volontés, mais de la nécessité du travail, sans lequel il n'y a ni âmes viriles ni peuples forts.
Parents chrétiens, avez-vous donc oublié votre catéchisme? La paresse est un des sept péchés capitaux, c'est-à-dire une des sources empoisonnées d'où pullulent tous les vices.
Vous voulez pour chacune de vos filles une dot, qui les dispense d'être recherchées pour ellesmêmes, pour leurs charmes, pour leurs aptitudes à la maternité et à ses devoirs, pour la beauté morale de leur caractère.
Mieux vaudrait pour elles ne point se marier, que d'être livrées innocentes victimes, à des libertins qui, après une jeunesse orageuse, se sentent des velléités de se ranger, mais n'obéissent, en réalité, sans peut-être en avoir conscience, qu'à un besoin de bien-être ou de jouissance facile.
Vous voulez pour chacun de vos fils une position assurée qui, les mettant à l'abri du risque, les prive du stimulant des initiatives fécondes et
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leur procure le succès avant qu'ils Taienl mérité.
Ne voyez-vous pas que, au lieu de faire leur éducation, c'est-à-dire de les aider ou de les obliger à tirer parti de toutes les sources que la nature a déposées dans leur intelligence, dans leur volonté ou dans leurs bras, vous flattez leur vanité et leur inertie, et qu'ainsi, dans ces jeunes cœurs que vous aimez, et dans lesquels vous avez Tambition de vous retrouver vous-mêmes, vous favorisez Téclosion des pires instincts de la bête humaine ? N'avez-vous donc pas entendu la malédiction portée par saint Paul contre les fainéants : A quel titre serait-il nourri, celui qui refuse de travailler, dit le grand apôtre, le plus hardi pionnier de la civilisation chrétienne : « Si quis non ouït operari non mandticet ?* »
Dernièrement, un observateur consciencieux de nos mœurs contemporaines parlait devant nous d'un cercle oîi les jeunes gens gaspillent au jeu, en conversations stériles, les heures qu'ils ne donnent ni aux sports, ni aux théâtres, ni à des plaisirs plus bas encore, et, faisant allusion à la catastrophe qui engloutit Messine, il ajouta avec une ironie mélancolique : « Et dire que si ce cercle s'eflFondrait et que ceux qui le fréquentent vinssent à disparaître, rien ne serait changé en Belgique ! Ni les œuvres, ni la politique, ni l'industrie, ni les sciences, ni les arts n'en ressentiraient le contrecoup ! »
N'est-ce pas une honte pour des jeunes gens de classes que l'on dit et qui devraient être dirigeantes,