Tim. VI
qu'au mépris de Dieu; l'autre, au contraire, Tamour de Dieu qui va, au besoin, jusqu'à l'effacement et au mépris de soi.
Il y a toujours eu dans le monde, il y a encore et vraisemblablement il y aura, tant que durera le monde, une fraction d'égoïstes qui ont Tinstinct delà jouissance personnelle, la passion de dominer autrui, de le piétiner, de l'exploiter, de Fécraser à leur profit : c'est celle que saint Augustin appelle « la société mauvaise, la société terrestre ».
Il en est une autre aussi, moins bruyante^ moins apparente peut-être, formée d'hommes pour qui rintérêt propre n'est pas la but de la vie ; ils aiment, au contraire, à travailler, à peiner, au besoin, pour autrui, pour leur famille, pour la patrie, pour la société et, finalement pour Dieu : c'est a la société divine, la société céleste ».
Vous pourriez croire, mes chers amis, — et certains déclamateurs qui vous flattent voudraient vous faire croire, — que la lutte sociale est un antagonisme purement économique de deux classes : la classe omTiëre est exploitée, disent-ils ; la classe bourgeoise ou capitaliste l'exploite.
Au pôle opposé, il ne manque pas de conservateurs à courte vue pour dire : que tous les maux de rheure présente viennent de Tesprit de révolte de la classe ouvrière et que, seuls, les propriétaires sont aujourd'hui les remparts de l'ordre social.
Eh bien, mes chers amis, les uns et les aufcres sont, au moins en partie, dans le faux. NiTégoïsme ni le désintéressement ne sont le monopole d'une classe sociale quelconque, soit prolétaire, soit capitaliste...
Franchement, vous, messieurs, qui employez à votre service les travailleurs manuels, dites-moi : Si vous étiez vous-mêmes ouvriers, croyez-vous qu'il n'y aurait plus dans la classe ouvrière, ni murmures, ni revendications menaçantes ou violentes?
Et vous, mes chers ouvriers, si, par un coup de baguette magique, je pouvais faire de vous tous, du jour au lendemain, des propriétaires d'usines, des ingénieurs, des directeurs de travaux et si, par contre, tous ceux pour qui vous travaillez devenaient vos ouvriers, croyez-vous qu'aussitôt Tiniquité aurait disparu du monde du travail, et qu'aux plaintes que vous faites entendre aujourd'hui succéderait, comme par enchantement, un concert d'universelle harmonie ?
Vous en doutez n'est-ce pas? J'en doute aussi.
Et voilà pourquoi, au lieu de nous plaindre les uns des autres, de nous jeter la pierre les uns aux autres, appliquons-nous tous, à nous-mêmes tout d'abord, la parole de notre divin Sauveur : « Aimez-vous les uns les autres, comme moi-même, le premier, je vous ai aimés. »
Ne dites pas, vous, employeur du travail : « Le travail de mon ouvrier est une marchandise ; je l'acheté, je la paie ; nous sommes quittes. »
Ne dites pas, vous, employé : « Je travaille, parce qu'il faut vivre ; mais, si je pouvais jouir de la vie sans travailler, je passerais mes jours dans rinaction. »
Non, le travail est, pour tous, pour celui qui travaille de la tête comme pour celui qui travaille des bras, la loi de la vie et la condition du progrès.
Le but de notre existence n'est pas seulement de nous assurer à chacun les conditions les plus favorables à notre bien-être personnel.
S'il en était ainsi, nous ne serions pas des hommes, c'est-à-dire des êtres intelligents et libres, capables de dignité morale. Nous serions comme des animaux, nous disputant une pâtée ou une proie et dont l'instinct ne s'étend pas au delà du boire, du manger, de la jouissance physique.
Non, au-dessus de notre satisfaction personnelle, de ce que Ton peut appeler d'un mot, l'intérêt propre, il y a les droits de la famille, ceux de la patrie, ceux de la société chrétienne. Ces intérêts supérieurs, qui s'imposent à notre conscience sont autant de formes de ce que l'on appelle le Devoir. Et le Devoir, dans une conscience honnête, prime tout. Il doit occuper la place d'honneur, la première, dans nos préoccupations. Celui qui met l'intérêt au premier plan et le Devoir au second se dégrade, abdique sa dignité d'homme.
Je viens de rappeler aux ouvriers toute TafiFection que leur porte l'Eglise et je suis heureux de leur en donner aujourd'hui un témoignage public.
Voilà plus d'un siècle que les fils de Voltaire ont essayé de leur arracher leur Foi, mais, en même temps ils leur ont arraché des majns la force que leur prêtait, pour la sauvegarde et pour le développement de leurs intérêts professionnels, l'association corporative.
On oublie trop qu'en 1884 seulement, c'est-àdire environ un siècle après la Révolution fran-
çaise, le droit d'association fut restitué en France à la classe ouvrière.
Si la Révolution de 1789, que Ton a longtemps appelée avec emphase la grande Révolution, fut anticatholique, elle fut aussi, et davantage peutêtre, antidémocratique. La bourgeoisie Ta exploitée à son profit et, durant une grande partie du XIX" siècle, le propriétaire, le chef d'industrie furent trop souvent, il faut bien le dire, dominés par ridée qu'ils avaient le droit de traiter l'ouvrier comme une machine, dont il est rationnel et habile de tirer le rendement maximum. On oubliait la distinction fondamentale, si bien marquée par Léon XIII, dans cette admirable Encyclique Berum novarum^ — dont on a répandu récemment une édition populaire et que tout ouvrier, tout patron, croyant ou incroyant, devrait se flatter d'avoir lue et méditée, — entre les deux aspects, Tun matériel, l'autre moral du travail humain.
Sans doute, Touvrier est comparable à une machine, en ce sens que son activité engendre un produit utile, qui a sa valeur marchande ; même, en ce sens, il est la machine par excellence, car son cerveau, ses doigts ont combiné et produit toutes les machines agricoles ou industrielles ; originairement c'est lui qui les actionne, il dirige constamment leur jeu.
Mais l'ouvrier n'est pas quune machine. Son cerveau et ses bras sont les organes vivants d'une personne intelligente et libre qui, à ce titre, possède des responsabilités morales et religieuses. Et cette personne elle-même n'est pas un être isolé, capable de se suffire et autorisé à se concentrer sur soi.
Normalement, Touvrier est un chef de famille et cette famille à son tour se rattache à diverses organisations plus complexes, les unes libres, les autres naturelles, et principalement à la double organisation générale de la Patrie et de l'Eglise.
Ce sont là des vérités primordiales de droit naturel, antérieures et supérieures à toute convention humaine, obligatoires pour les chefs d'industrie aussi bien que pour les gouvernements et auxquelles l'ouvrier lui-même ne peut se soustraire.
Elles nous paraissent simples, aujourd'hui, parce que les événements les ont éclairées, mais, durant la majeure partie du siècle dernier elles étaient obscurcies; la société qui ne regardait l'ouvrier qu'à travers les préjugés dits libéraux, mais effectivement liberticides, de la Révolution française, ne les comprenait plus, semblait ne plus lés soupçonner.
Contre cet état de choses les socialistes ont eu raison de protester et de réagir, tout autant que nous, catholiques, fils du Christ et de l'Evangile, nous avons raison de protester et de réagir. Lorsque le socialisme travaille à répartir plus équitablement la richesse publique, à enrayer la concentration en quelques mains de capitaux tellement énormes qu'ils en deviennent pratiquement inutilisables ; à augmenter donc, inversement, la somme de bien-être des déshérités de la fortune, le socialisme a raison. A son insu, peut-être, il puise son inspiration aux sources de TEvangile. Celui-ci nous prêche la fraternité de tous les enfants des hommes et nous présente notre Christ Jésus, volontairement pauvre, dénué de biens terrestres, non
pas comme un type que tout homme doive complètement reproduire, mais comme un idéal sublime qui à tous, aux riches comme aux pauvres, dicte Tesprit de détachement, le respect, sinon le désir de la pauvreté.
Mais le socialisme dénature les vérités qu'il nous aide à propager dans le monde...
Les hommes de sens et de courage qui enrayèrent le socialisme dévastateur et sauveront le corps social, c'est vous, catholiques, pétris de la doctrine du Christ, animés de son esprit, soutenus par sa grâce; vous qui, à Tégoïsme exploiteur de la bourgeoisie révolutionnaire, n'opposez pas un égoisme vindicatif, haineux, dont les représailles brutales ou calculées sont l'idéal unique, mais une démocratie large, sereine, loyale, pour tout dire d'un mot, chrétienne ; une démocratie qui veut asseoir le bonheur de la classe ouvrière, non sur les ruines des classes supérieures, mais sur le redressement des torts dont elle a pâti jusqu'à présent.
Nous disons à l'ouvrier : La vie terrestre n'est pas votre unique vie; le corps que vous avez à nourrir, à vêtir, à abriter, n'est pas toute votre personnalité. Nous ne sommes tous ici qu'en passant et pour mériter dans le labeur et souvent dans le chagrin une vie meilleure. En attendant, vous faites bien de promouvoir, de votre mieux, vos intérêts et ceux de votre famille. L'individu, les familles, les sociétés, sont tous appelés au progrès et la paresse a toujours été condamnée par la morale chrétienne comme un des sept péchés capitaux. Mais il faut marcher à la conquête sans violence, sans injustice. Il faut avoir le cœur assez
large pour embrasser dans la sincérité de vos désirs le bonheur de tous. L'envie aussi est un des péchés capitaux...'
La paix soit avec vous !
La paix est confiée à votre garde : je souhaite que vous l'organisiez et Isl protégiez.
Organise Z'Vous ! On Ta assez répété : Le xix* siècle a souQert de Tindividualisme anarchique que la révolution française substitua à l'organisation corporative des siècles antérieurs.
Le Pape Pie X le proclamait hier encore : « La civilisation n'est pas à inventer, elle est à instaurer. Je n'ai pas besoin d'être novateur; il me suffit d'être traditionaliste. Le secret de l'ordre social n'est pas à découvrir ; il n'y a qu'à rappliquer. »
Oh ! mes chers ouvriers ! Ecoutez-moi, je vous prie, et dites-moi qui traduit fidèlement vos sentiments intimes.
Je ne vous demande, pour Theure, qu'une chose , c'est que vous vouliez bien, un instant, oublier tout ce que Ton vous a dit, tout ce que vous avez lu ou entendu, pour n'interroger que votre conscience à vous, pour vous demander ce que vous pensez, ce que vous sentez, ce que vous voulez, quand vous êtes seuls avec votre droiture naturelle et la spontanéité de vos élans. Laissez-moi vous interroger et répondez.
De divers côtés, même à droite, jadis, de braves gens, animés des intentions les plus bienveillantes, vous ont dit parfois : « Ne vous préoccupez pas plus qu'il ne faut de votre avenir ; moi votre député, moi votre patron, moi peut être votre curé, nous
nous ferons les avocats et les protecteurs de vos intérêts ;... laissez- vous conduire par nous et nous espérons que rien ne vous manquera. Au surplus, s'il vous manquait quelque chose, vous vous souviendrez que vous êtes chrétiens, et vous prendrez patience, avec l'assurance que vous serez dédommagés de vos peines terrestres par les joies du paradis. »
Est-ce que ceux-là traduisaient fidèlement vos aspirations? Non, n'est-ce pas?
Volontiers, vous leur auriez répondu avec Tapôtre saint Paul : « Il fut un temps où j'étais jeune, et, quand j'étais jeune, j'avais les pensées naïves et le parler rudimentaire de l'enfant, cogitabam ut parvulus... loqtiebar ut parvulus.,.; mais voici que je suis devenu homme, factus sum vir^ et j'aime bien vivre en homme, en citoyen libre. Je suis marié : j'ai l'ambition de fonder une famille et, parce que je voudrais qu'elle fût une école d'énergie morale, je la souhaiterais nombreuse. Je suis le père nourricier et le gardien vigilant de mes fils et de mes filles : jfe leur dois l'entretien, j'ai à cœur de les faire prospérer et de les aider même à monter, si possible, un ou quelques-uns des échelons de l'échelle sociale.
« Quant au ciel que vous me faites entrevoir, je l'espère, je l'attends, mais j'ai souvenance qu'à ceux à qui 11 le promettait, le bon Maître n'a point refusé un petit surcroît en ce bas monde.
A gauche^ vous entendez des murmures révolutionnaires, des cris de guerre, des menaces : « Conscience de classe^ clame-t-on avec fracas, lutte de classes, suppression du patronat, guerre au
capitalisme ! A bas le régime industriel et capitOn liste I Vive le syndicalisme anarchique et révolutiormaire! »
La conscience de classe^ dit l'auteur de Lm Barricade, « c'est la guerre constante de ceux qui travaillent de leurs bras, contre ceux qui ne travaillent pas de leurs bras »; c*est la révolte du muscle contre le cerveau, du labeur manuel contre Tintelligence. Et en disant cela, Bourget résumait la pensée du socialisme contemporain.
Mais, est-ce là, mes amis, le fond de votre âme? Est-ce de vous que partent ces menaces ? Est-ce vous qui les avez conçues? Non, n'est-ce pas? On vous les fait proférer.
L'ouvrier a naturellement trop de bon sens pour ne pas comprendre que la valeur du travail de ses bras est tributaire de la direction de la pensée ; que la prospérité de la grande industrie réclame l'esprit d'invention, la puissance d'organisation, l'entretien de relations internationales, le contrôle des marchés, — toutes choses dont la nature n'est pas prodigue, mais qui sont réservées à une élite.
Laissez-moi, mes chers ouvriers, vous conter un souvenir. Il remonte au début de ma carrière professorale et me transporte, en un jour d'excursion de vacances, sur une rive de la Lesse^ au pied du château de Walzin.
J'avais entamé avec le passeur une conversation.
Il y a souvent profit à prendre à l'école du peuple des leçons de psychologie. L'ouvrier pense tout haut. Son langage prime-sautier ignore l'artifice.
Nul mieux que lui ne vous aide à lire dans Tintimité de Tâme.
Mon maître me passait donc à Tautre rive. Je lui avais confié que j'habitais un collège de la province d'Anvers et lui m'entretenait des conditions laborieuses de son existence.
— J'aurais dû, me dit-il, quand j'étais jeune, faire comme un de mes camarades d'école qtii, à l'âge de dix-huit ans, est parti pour Anvers. C'est une ville riche qu'Anvers. Mon camarade y a fait fortune; on m'assure qu'aujourd'hui il possède des millions. Mais voilà, ajoutait mélancoliquement le brave homme, quand on est jeune, on ne regarde pas loin devant soi et me voici toujours pauvre diable à Furfooz.
— Eh, lui répondis-je, je crois savoir à qui vous faites allusion ; votre ancien camarade avait le génie des affaires, et nul de ceux qui le connaissent ne s'étonne de ses succès. Mais, croyez-moi, il y a à Anvers et ailleurs, dans nos cités les plus opulentes, tant de gens de bon vouloir qui ont échoué et qui peut-être vous envieraient votre sort.
« C'est que, mon brave ami, il ne suffit pas ' d'être hissé à la bonne place, il faut encore être de force à s'y maintenir.
« Ainsi, vous êtes un passeur adroit et vous rendez aux professeurs en vacances de très bons services. Si j^avais dû conduire votre barque, je vous aurais peut-être fait faire le plongeon. Mais si je vous ofirais d'aller à ma place vous courber sur des livres et vous asseoir dans une chaire de professeur, que me répondriez-vous ? »
Un dicton anglais résume la morale de ce petit
dialogue avec mon passeur de Furfooz^ c'est que chacun doit^ pour réussir, être à sa place : the right man in the right place.
L'ouvrier laissé à son bon sens comprend cela. Son âme répugne aux ambitions téméraires. Il a rinstinct de l'ordre et sa droiture naturelle accepte les supériorités sociales. Il se rend compte que le capital de ses bras serait infécond sans le travail cérébral de Tindustriel^ tout comme rintelligence de celui-ci ne créerait rien si elle n'avait à son service la main-d'œuvre des travailleurs.
Ne vous laissez donc détourner, mes chers ouvriers, ni par les conseils timides ou calculés des uns, ni par les excitations politiques des autres, de la sauvegarde et de la défense de vos intérêts professionnels. Obéissez au témoignage loyal de vos consciences.
Organisez-vous.
Ne vous condamnez pas à l'impuissance de Tisolement.
Epoux, përes de famille, vous avez assumé des responsabilités, il faut les porter. Votre femme et vos enfants attendent de vous cette initiative et cette vaillance.
Soutenez, défendez vos intérêts : vous en avez le devoir. J'aime à vous le dire, afin de décharger ma conscience en accomplissant la promesse solennelle que j'ai faite, le jour de mon sacre, d'accorder à ceux qui sont dans la gêne ou dans le besoin le meilleur de mon dévouement.
Ouvriers, mes braves amis, vous avez besoin d'aide ; laissez-vous donc aider : organisez-vous, entrez dans les Unions professionnelles chrétiennes.
Mais ne vous laissez pas entraîner dans de violentes compétitions de classes qui seraient funestes à Tintérêt général et, par répercussion, à l'intérêt de la classe ouvrière.
Travaillez à réorganiser le corps social si lamentablement atteint par la dislocation que lui a fait subir la Révolution française.
Entrez avec confiance, mes chers amis, dans les syndicats chrétiens. Assurez la paix sociale contre les entreprises malsaines du syndicalisme révolutionnaire. Assurez-la en l'organisant eiprotégez-la.
N'ayez de haine contre personne. Le chrétien ne peut connaître que l'amour. Pour lui, ceux mêmes qui le haïssent sont encore des^ frferes. Mais ne soyez pas dupes. Quand des ouvriers viendront à vous, la devise « Liberté, égalité, fraternité » sur les lèvres, attenter à la liberté de votre travail, redressez-vous contre eux et, résolument, défendez votre droit. A l'exemple des ouvriers juifs qui, sous le coup des sarcasmes et des violences des Samaritains, rebâtirent la ville et le temple de Jérusalem, montrez que vous aussi, vous savez manier à la fois la truelle et Tépée.
Mes chers amis, je résume d'un mot cette familière allocution :
« Vive la paix sociale par l'organisation des syndicats chrétiens * ! »
1. Il est utile de noter le développement puissant pris en Belgique par les syndicats chrétiens dont le secrétariat générai est dirigé à Gand par le P. Rutten, 0. P.