‹ Le christianisme dans la vie moderne: pages choisies de S.E. le Cardinal MercierChapitre 36 sur 76 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Deux lustres d'une école d'art jettent plus d'éclat que l'existence semi-séculaire d'un (c philistin », qui n'a songé qu'à soi et n'a travaillé qu'à ses affaires. Vous, par vocation, vous travaillez pour autrui.

Qu'est-ce que Fart, en effet, sinon la recherche du beau ? Et qu'est-ce que le beau, sinon ce qui procure à Tâme, à Tâme de l'artiste, d'abord, à celle des spectateurs, ensuite, le plaisir d'une contemplation désintéressée ?

N'est-ce pas ainsi que votre mission est moralisatrice? On n'exige pas de vous que vous soyez des Caton ni des Bourdaloue. A chacun son rôle. Mais chaque fois que, par la finesse de votre dessin, par rharmonie des lignes que vous tracez, par les jeux de lumière et d'ombre que vous combinez; chaque fois que par la forme que vous imprimez à la pierre, au bois, au métal, vous manifestez une idée arrachée à l'observation patiente des choses de la nature, devenue vôtre, intérieurement caressée et aimée, dont vous voulez faire partager à vos frères l'inspiration émotive, vous

1. Extrait d'une allocation adressée aux membres de l'Ecole Saint-Luc (école d'art) Molenbeck près Bruxelles (1908).

affermissez en ceux-ci le sentiment de la dignité humaine, vous surélevez les aspirations de leurs cœurs, et ainsi, avec plus de succès parfois que Forateur de la chaire, vous vous constituez les champions de la cause sainte de la moralité publique.

Si je vous comprends bien, Tart qui sollicite en première ligne votre intérêt, c'est l'architecture. Cet art, selon le mot de saint Thomas d'Aquin, commande aux autres^; il appelle, en effet, la sculpture et la peinture à son service. Et vous tous, mes chers amis, entrepreneurs de travaux publics, menuisiers, charpentiers, ébénistes, sculpteurs sur bois et sur pierre, serruriers-ferronniers, peintres, brodeurs, graveurs, orfèvres, vous collaborez aux constructions d'ensemble qu'inspire et dirige Tart architectural.

Or, lorsque je cherche à m'expliquer ce qui dans le vaste domaine de Tart, assigne à Tarchitecture sa place spéciale, je lui découvre un rôle éminemment social.

Est-ce que les « homes » ravissants de nos vieilles cités flamandes, de Bruges, par exemple, n'embellissent pas, ne parfument pas la vie familiale?

Les hôtels de ville d'Audenarde, de Louvain, de Bruxelles ; les halles dTpres, les beffrois de Bruges, de Gand, de Tournai, de Courtrai ne sont-ils pas des témoins vivants de la fierté civique qu'inspiraient à nos aïeux leurs franchises communales ?

Est-il une âme religieuse, c'est-à-dire une âme loyalement humaine jusqu'au bout, qui ne comprenne le langage de nos églises ? « Vere non est

hic aliudi nisi domiis Dei et porta coeli. — En vérité, chante la Liturgie, il n'y a rien ici qui ne nous rappelle Dieu> dont le temple est la demeure, et le ciel dont il est la porte d'entrée. » Les églises, dont nous commémorons aujourd'hui la dédicace, offrent un double caractère et assignent, par conséquent, à votre effort artistique un double but : Dieu, notre Dieu fait homme, Notre-Seierneur Jésus-Christ, le resplendissement de la gloire du Père éternel, l'expression consubstantielle de sa vie intime, le tout-puissant soutien de Tunivers, Celui qui, après avoir expié nos fautes, est allé prendre place à la droite de la céleste Majesté*, Celui-là même daigne choisir nos temples pour sa demeure : Hic domus Dei est.

Et nous, pauvres mortels, pécheurs, infirmes, qui avons sans cesse besoin de secours et de pardon, nous sommes tous admis à venir y chanter les louanges de Dieu et y prier, avec l'assurance que tout ce que nous demanderons au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ nous Tobtiendrons et qu'un jour nous passerons, de ces temples faits de mains d'homme, dans la cité immortelle de la céleste Jérusalem. Hic domus Dei est et paria coeli.

Artistes chrétiens, qui, voués par état à l'architecture, avez, une prédilection pour l'architecture religieuse, voilà donc votre idéal.

Oh ! je vous en supplie, préparez-nous de belles églises.

Et puisque chacune des pierres que vous façon-

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