‹ Le christianisme dans la vie moderne: pages choisies de S.E. le Cardinal MercierChapitre 37 sur 76 · Ep. ad Hebr.. I · texte numérisé non relu

Ep. ad Hebr.. I

nez doit servir à la demeure de Dieu et former le vestibule du ciel, avivez votre foi, affermissez votre, espérance, alimentez votre charité et que votre âme passe dans votre œuvre !

Gardez l'imagination chaste, le cœur libre, afin que jamais le souffle de votre art ne ternisse la pureté virginale des modèles que vous offrez à rimitation des âmes chrétiennes.

Et vous, âmes pieuses, qui avez à cœur la dignité de notre culte, encouragez de vos générosités ces nobles artisans qui ont le souci d'élever leur humble métier à la hauteur de l'art^ qui prient en travaillant et voudraient par le fruit de leur travailvous aider à prier.

Ne venez point ^déverser dans la maison de Dieu le trop-plein des magasins de piété. N'encombrez pas les murs du temple, de ces caricatures qui travestissent la noble figure du Christ sur le chemin du Calvaire; de ces imitations en carton-pierre, sans mouvement ni vie, qui devraient exprimer en un saisissant langage le zële et la vaillance des apôtres, la constance des martyrs, la pureté des vierges, la vertu surhumaine et la sérénité surnaturelle de tous les saints offerts au culte populaire.

Débarrassez nos autels de ces chiffons de papier poussiéreux, de ces vulgaires morceaux de ferblanc, qu'avec un égal mépris de la nature et de l'art on appelle des fleurs artificielles.

Chaque saison nous apporte la variété de ses couleurs et de ses parfums ; invitez tour à tour les chrysanthèmes, le houx rustique à baies écarlates, les jacinthes, les azalées, les lilas, les lis et les roses à bénir dans nos églises la magnificence du

Seigneur. Benedicite universa germinantiain terra Domino.

En vérité, le lieu du culte divin est sacré^ et souvent nous n'y pensons pas. Vere locus iste sanctus est et ego nesciebam.

Pour rhonneur de Dieu, respectez la dignité de son temple ; par égard pour son temple, et pour l'édification des fidèles, appelez l'art au service du culte, encouragez les artistes chrétiens, n'aidez pas à étouffer leurs initiatives sous le poids de la concurrence commerciale et des produits mécaniques.

La Sainte Eglise- catholique, notre mère, cette grande calomniée, que des ignorants osent dire parfois hostile ou indifférente aux progrès de Part comme à ceux de la science, appelle de tous ses vœux la coopération de l'art à son culte. Ne l'avezvous pas entendue, ce matin, chanter une hymne à la beauté ?

Cité des cieux, disait-elle, Jérusalem ; vision heureuse du séjour de la paix, des pierres vivantes où vous êtes appuyée, vous montez vers le firmament ; pareille à l'épouse au jour nuptial, des milh'ers d'anges vous font cortège.

Goelestis Urbs Jérusalem, Beata pacis yisio, Quae celsa de viventibus Saxis ad astra tolleris.

Sponsaeque ritu cingeris Mille angelorum millibus.

Oh, que vos noces sont heureuses ! La gloire du Père est votre dot, votre époux vous inonde de sa

grâce, ô Reine la plus belle des reines, le Prince auquel vous êtes liée est le Christ ; oh, quel éclat vous jetez, cité du ciel ! Les pierres précieuses étincellent jusqu'au seuil de vos portes, qui, larges, s'ouvrent à tous. x

sorte nupta prospéra Dotata Patris gloria.

Respersa Sponsi gratia Regina formosissima, Ghristo jugata principi, Goeli corusca civitas.

Hic margaritis emicant Patentque cunctis ostia...

Sans doute, la beauté que chante ici TEglise est premièrement celle des âmes. La Jérusalem qu'elle salue avec tant d'enthousiasme est de céleste origine, c'est la société des fidèles qu'orne la grâce surnaturelle conquise par la rédemption du Christ. « J'ai vu descendre du ciel, de devant Dieu, ditelle, la cité sainte de Jérusalem, elle était parée de ses atours comme l'épouse qui cherche à plaire à son époux. — Vidi civitatem sanctam Jérusalem deseendentem de coelo a Deo paratam sicut sponsam omatam viro suo. »

Mais à l'ardeur de ses accents, ne sentez-vous pas que l'Eglise est éprise du beau sous toutes ses formes, et ne vous attendez-vous pas à le voir transparaître dans la cité terrestre ?

Parcourez donc l'histoire.

Les basiliques de Bavenne, les églises romanes de l'Allemagne et des Pays Bas, la Sainte-Sophie de Constantinople, les cathédrales gothiques de France, d'Espagne, d'Angleterre, de Belgique;

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Saint-Pierre : ne sont-ce pas, dans tous les styles, les chefs-d'œuvre do Tarchitecture ?

Parcourez l'Italie, Milan, Florence, Rome, Naples, Assise, Sieime, Pérouse ; visitez les grands musées d'Europe : outre ceux dltalie, ceux d'Amsterdam et de La Haye, d'Anvers, de Dresde, la National gallery de Londres, le Prado et Séville, et supposez que, dans un moment de furie, le vandalisme laïcisateur fasse disparaître tout ce qui là, dans la sculpture ou dans la peinture, est inspiré de l'idée religieuse, chrétienne, catholique; dites-moi, que subsisterait-il du grand art ?

Mais s'il en est ainsi, — et qui pourrait nier qu'il en soit ainsi sans se décerner un brevet d'ignorance béotienne ! — s'il en est ainsi, comment faut-il juger ces misérables qui jouissent aujourd'hui de la civilisation que leur a apportée l'Eglise et n'ont pas même l'élémentaire loyauté de rendre à leur mère le salut du respect et de la reconnaissance? Dès qu'ils aperçoivent l'Eglise, ils imitent le débiteur malhonnête qui, voyant venir de loin son créancier, se dérobe à la hâte dans une ruelle obscure pour échapper à la réclamation d'un regard qui parle de justice, et pour esquiver le règlement des comptes.

Mais j'ai tort de me laisser aller à l'indignation, devant vous, fils soumis de l'Eglise, artisans et artistes, dont les deux inséparables ambitions sont de christianiser votre vie et d'ennoblir l'œuvre de vos mains, afin de mieux servir et de davantage honorer l'Eglise.

Vous me rappelez le drame peint par les élèves du Giotto sur les murs de la chapelle des Espa-

gnols, à l'église de Santa Maria Novella, à Florence. L'idée maîtresse en est Tempire de saint Thomas d'Aquin sur la société chrétienne. Nous sommes vers le milieu du xiv* siècle et saint Thomas est mort vers 1274. Le grand Docteur est assis sur un trône, au centre de la composition. Audessus de lui, dans le Ciel, planent des anges, porteurs des symboles des trois vertus théologales, la foi, l'espérance et la charité, et de ceux des vertus morales fondamentales, la tempérance et le courage, la justice et la prudence.

La vertu prime le savoir. Que sert à Thomme de régner sur le monde, s'il a le malheur de perdre son âme?

Saint Thomas d'Aquin a compris et réalisé dans sa vie cet enseignement capital. Les illuminations surnaturelles de la grâce et les prescriptions de la morale chrétienne trouvaient en son âme une correspondance fidèle. La sainteté auréola son génie.

Dans la fresque florentine, le Maître de la pensée a à sa droite et à sa gauche, sur deux rangées, Moïse et les prophètes de l'ancienne loi, les Evangélistes et Paul l'apôtre des Nations sous la loi nouvelle.

Puis, plus bas, à la gauche du saint Docteur, sept Vierges symbolisent les arts en honneur dans les écoles du moyen âge, et à sa droite, outre certains personnages qui n'ont pu, jusqu'à présent, être identifiés, des représentants illustres des sciences spéculatives et pratiques.

Sous ses pieds, Thomas tient accroupis des inventeurs d'hérésies et, à la place la plus en vue,

Averroës qui tenta de placer ses erreurs philosophiques sous le patrona§^e d'Aristote.

La leçon est transparente.

Ne négligez pas les sources du savoir humain. Apprenez les arts et les sciences. Mais, davantage encore, appliquez-vous à la lecture et à Fétude des Saintes Ecritures et de la Tradition catholique, et alors, vous resterez fidèles à la foi et à la science véritable, vous tiendrez l'erreur sous vos pieds, et en vos âmes se réalisera le vœu que Tartiste a inscrit à la première page du livre de la Sagesse que saint Thomas tient ouvert sous ses yeux : « Optavi et datus est mihi sensus, et invocavi^ et venit in me spiritus sapientiae ; et praeposui illam regnis et sedibus^, — J'ai appelé de mes vœux le sens de la droiture et il m'a été donné ; j'ai invoqué la sagesse et son esprit est descendu en mon âme ; je l'estime plus haut que les royaumes et que les trônes. »

En deux mots, je résume ma pensée : Tenezvous le plus près possible de l'école de saint Thomas d'Aquin. Gomme lui, cultivez les arts, aimez la science. Mais, davantage encore, soyez jaloux de l'intégrité et de la pureté de votre foi. Au-dessus de tout, dans vos préoccupations et dans votre vie, placez le culte des vertus morales, l'amour de la foi, de l'espérance et de la charité.

Soyez des artistes.

Soyez des croyants.

Devenez des saints.

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