A.Ç. pBai$TlÀltIS|lfE EX. LA VIE MODERNE
allait à lÛalines, chërcbéi% dans cette ville flamande, renseignement du collège Saint-Rombaut, il ne prévoyait pas sans doute Tavenir qu'elle lui réservait. Il espérait seulement y trouver les moyens d'apprendre plus aisément la langue de ses concitoyens du Nord, et ce souci, trop rare chez les Belges de sa génération, témoigne déjà d'une précoce largeur d'esprit.
En octobre 1870, l'ardeur de sa piété l'entraînait au séminaire. Il en sortait prêtre en 1874, et s'en allait poursuivre des études plus approfondies à l'Université de Louvain. En 1877, il enseigne la philosophie au séminaire de Malines et c'est de là qu'en 1882 il retourne à Louvain pour y créer renseignement thomiste rêvé par Léon XIII.
Durant un quart de siècle, il joue dans la ville universitaire un rôle de premier plan jusqu'à Theure où, en février 1906, il monte sur le siège archiépiscopal de Malines.
Je le revois encore, tel que je le rencontrai pour la première fois, en ce collège de Saint-Rombaut de Malines qu'il venait souvent visiter. A la veille de terminer mes humanités, je voyais s'entr'ouvrir les horizons de la vie universitaire et les maîtres de Louvain m'apparaissaient dans une majesté lointaine, un peu inaccessible. Quelle surprise rassurante que l'accueil cordial de ce jeune prélat dont le directeur de Saint-Rombaut, le chanoine Van Ballaer, son ami de longue date, m'avait dit la science profonde et renommée. Il dépassait à peine
la quarantaine. Sa très haute taille s'inclinait avec bienveillance et semblait perpétuellement se contraindre à un effort infructueux d'humble effacement. L'ascétique maigreur qu'on devinait sous les plis d'une soutane trop large s'accordait avec l'austérité sévère de ses attitudes. Mais dès qu'on s'adressait à lui, un large sourire d'allègre dévouement détendait soudain ses traits, et ses yeux exprimaient une joyeuse bonté jointe à une volonté de vous comprendre si sincère et si intense qu'elle vous conquérait d'emblée. Puis, lorsqu'il passait à l'affirmation de quelque noble idéal, sa taille se redressait, des éclairs de jeune audace brillaient dans ses yeux, son front large semblait resplendir et tout son être dégageait une irrésistible suggestion de confiance et d'ardeur.
Les années ont ajouté à sa physionomie la douceur des cheveux blancs ; la prière et la réflexion ont encore creusé ses traits et comme approfondi son regard ; la conscience de Tautorité dont il est investi a mis dans ses allures l'élégance d'une souveraine majesté ; il n'a rien perdu de l'entraînante jeunesse qu'il communique à tous ceux qui l'approchent.
Sa parole avait dès lors un charme dont on avait peine à découvrir le secret, car le timbre de sa voix n'avait rien de musical, un débit un peu pressé ne faisait point valoir sa phrase, ses gestes étaient simples et sans recherche. Mais ses discours avaient une force d'émotion à laquelle on ne résistait pas,
4 LE CHMSTlAlflSHK ET LA VIE MODBRlfE
ils étaient animés d'une vigueur de conviction, d'une énergie de résolution qui entraînait l'auditeur . Dans les discussions d'idées, s^ii parvenait à éveiller un intérêt intense, ce n'était point seulement par la justesse et la logique de sa pensée, qualités froides qui n'agissent qu'à la réflexion, mais plutôt par le tour original et personnel qu'il savait lui donner.
C'était bien là, je crois, ce qui nous frappait et nous séduisait en lui : Tintense vérité personnelle de ce qu'il faisait et de ce qu'il disait. Rien de conventionnel, rien d'apprêté, rien de guindé, mais la communication toujours libre et spontanée de sa vie intime, de ses sentiments les plus vrais, de ses pensées les plus sincères, l'invitation la plus pressante à une même sincérité, à une même vérité personnelle et ardente, telle était la méthode constante de son enseignement et de sa direction.
Ce n'est pas une recette commode et qu'il faille indistinctement recommander à tous les éducateurs . Pour se livrer sans voiles, il faut être, sinon parfait, du moins exempt de ces faiblesses qui déconsidèrent et qui ruinent toute autorité; il faut avoir la pensée scrupuleusement droite, il faut être exempt de toute servitude et de tout amour-propre, il faut avoir l'âme jeune et fraîche, dévouée sans réserve, prête à s'oublier toujours et à se donner sans compter.
Il avait en lui cette jeunesse, ce dévouement, cette droiture, ce zèle de l'idéal, et c'est pourquoi
nos âmes de vingt ans s'attachaient à la sienne. C'était, et c'est encore, le trait le plus saillant de sa personnalité, et le secret de son influence. S'il est un grand entraîneur d'hommes, c'est qu'il est, dans toute la force du mot, un grand idéaliste. S'ilréussitàenflammerautourdeluil'enthousiasme, c'est qu'il estlui-même un enthousiaste. Dédaigneux des contingences, oublieux des détails et des risques, il ne songe qu'au but élevé qui le passionne et il vous enseigne, par son exemple, à faire comme lui. Ne venez pas lui opposer des calculs de prudence, des difficultés d'exécution. Petitesses que tout cela, vous dira-t-il, il faut « aller de l'avant ». C'est un mot qu'il affectionne : il le peint bien. Lorsque ses décisions sont prises, rien ne l'arrêtera, ni conventions, ni usages, ni susceptibilités. Rien non plus ne le rebutera. A travers les critiques, les peines ou les dangers, il ira jusqu'au bout sans rien craindre.
Ce n'est point à dire qu'il ignore la souplesse et la prudence. L'Evangile a joint dens une formule profonde ces traits antinomiques : Prudentes sicut serpentes, simplices sicut columbse. Le professeur d'hier, Févôque d'aujourd'hui pourrait en illustrer l'application. Tantôt il étonnera quelque jeune étudiant ou quelque humble prêtre par la simplicité et la franchise avec laquelle il s'ouvre à lui de ses espérances ou même de ses soucis. Mais il saiu*a, l'instant d'après, retrouver toutes les ressources de la diplomatie la plus déliée pour déjouer les ruses
d'un juriste retors et pour rivaliser de finesse avec un politicien de métier. La seule prudence qu'il ignore est celle qui détourne de l'idéal pour s'arrêter aux vaines inquiétudes, aux soucis matériels, à la recherche des avantages personnels ou à la loi du moindre effort. D'une tendre bonté pour ceux qui souffrent et pour ceux qui se trompent, il sait être dur aux jouisseurs, aux calculateurs, aux paresseux* Il en a le droit, car le détachement le plus absolu a toujours dirigé tous ses actes, Taustérité de sa vie et son ardeur au travail sont un exemple d'une irrésistible éloquence.
Dirons-nous qu'il est un saint prêtre? S'agissant d'un évêque, on pourrait croire à un éloge de style. Il faut insister cependant, car le mot est à entendre dans son sens le plus plein. Les conseils qu'il donne à ses amis, les discours qu'il tient, ses écrits même s'imprègnent d^une mysticité profonde dont l'accent personnel et la chaude émotion portent la marque de l'expérience intime et vécue, Nous disions à l'instant l'austérité de sa vie. On la voit et surtout on la devine. On voit de même la ferveur de néophyte avec laquelle il célèbre les rites de l'Eglise et l'on devine l'intensité de vie intérieure qui se déroule dans les longues oraisons auxquelles il consacre sans compter une bonne part de son temps. Sa piété, toute simple, mêle volontiers aux effusions mystiques les formes naïves de la dévotion populaire, et on le voit aujourd'hui dans sa ville épiscopale visiter avec assiduité le pèlerinage
urbain de Notre-Dame d'Hanswyck, tout comme on le voyait à Louvain conduire les jeunes abbés de son entourage au pèlerinage agreste et nocturne de Montaigu ou encore les rassembler, à une heure de difficultés, devant Fautel de saint Antoine de Padoue.
L'idéal qui Tinspire et que ces pratiques révèlent est bien d'essence catholique la plus traditionnelle. Mais cet idéal est aussi généreusement humain. Imprégné comme il Test d'idées surnaturelles, je Tai toujours connu enthousiaste de la nature et de la vie, ami passionné de Tart, de la liberté, de la science, largement accueillant à tous les progrès et à toutes les initiatives. Y a-tril, à gauche ou à droite, des esprits que ces harmonies étonnent? Ce n'est pas le moment de discuter les malentendus qu'ils subissent ou qu'ils exploitent. A cette heure de souffrance et d'angoisse les bonnes volontés se rapprochent, elles regarderont vers cet évêque de la vieille Eglise dont l'attitude se révèle, avec l'indiscutable sincérité de l'héroïsme, si largement sympathique aux meilleures aspirations de la conscience moderne. Peut-être son exemple leur sera-t-il un sujet de réflexion fructueuse.
Ai-je réussi à mettre en lumière les traits qui caractérisent la personnalité de l'archevêque de Maline8?Ils permettront de mieux comprendre des événements qui sont trop connus et que je n'ai pas besoin, ici, de rappeler. Ils se préciseront si nous jetons un rapide regard sur les œuvres de son passé.
LE GHRISTUmSME ET LK VIE MODERNE
Sa vie est un tissu peu banal de succès et d'épreuves. La confiance sereine avec laquelle il s'abandonne à la Providence au milieu des désastres publics n'est sans doute que le fruit des luttes moins connues où il lui fallut toute Ténerçie d'une âme d'airain pour tenir et triompher.
Des deuils et des revers avaient assombri sa jeunesse. Son premier enseignement au séminaire de Malines fut un brillant succès, bientôt interrompu par une mission des plus inattendues.
Léon XIII, presque au lendemain de son couronnement, avait prôné par l'Encyclique JEterni Patris le retour de l'enseignement catholique à la philosophie de saint Thomas d'Aquin. Il ne se contentait pas d'énoncer des vues théoriques, il voulait voir des réalisations. De divers côtés il s'adressait aux institutions catholiques d'études supérieures pour que Ton y fît place au thomisme. Il demandait ainsi aux évêques de Belgique, par un bref du 25 décembre 1880, de créer à l'Université de Louvain une chaire consacrée à approfondir les doctrines du Docteur Angélique.
L'idée était heureuse et se rattachait, chez le pape, à des pensées dont il contait plus tard, luimême, l'origine bien ancienne. Nonce en Belgique au début de sa carrière, il avait connu de près l'Université de Louvain, et son génie avait com-
pris d'emblée Timmense intérêt de cette institution. Seule dans le monde, elle unissait ces deux caractères d'être à la fois catholique et libre et de former cependant une grande université complète, foyer séculaire d'éducation nationale, douée de tous les droits des institutions d'État et donnant avec souveraineté tous les enseignements, littéraires, scientifiques et professionnels, à l'élite intellectuelle d'un pays placé au centre de la civilisation moderne. Quel avantage pour Tétude des problèmes religieux que l'on pouvait poursuivre à la lumière de recherches faites immédiatement, dans tous les domaines scientifiques, par des autorités de premier ordre ! Quel bienfait d*autre part, pour ces recherches scientifiques ellesmêmes, que l'atmosphère de catholicisme large et élevé qui anime une institution de telle ampleur ! Le nonce de Belgique avait vu dès lors tout ce que pouvait donner cette pénétration mutuelle de la pensée chrétienne et de la vie scientifique. Conquis plus tard aux projets des restaurateurs italiens du thomisme qu'il a rassemblés autour de lui dans son diocèse de Pérouse, il s'est persuadé que la philosophie de saint Thomas d'Aquin pourrait se mêler à la pensée moderne, se rattacher aux sciences d'aujourd'hui, présider à une fusion nouvelle de la science et de la foi, guider les réformes dont il prévoit le besoin, guérir l'anarchie sociale en remédiant à l'anarchie des idées. Lorsqu'il s'agit de réaliser son rêve, il songe
iO LE GHEISTUNISMB ET LA VIE MODERNE
aussitôt à Louvain. N'est-ce pas le milieu qui s'indique pour cette œuvre de salut intellectuel ?
Les évoques de Belgique appréciaient sans doute la grandeur de l'idée pontificale. Ils doutaient un peu du succès. Ils savaient les préoccupations financières que leur donnait l'Université et redoutaient les fondations de luxe. Ils pensaient aussi que le souci des besoins immédiats et l'orientation très pratique de son robuste bon sens préparaient peu le jeune étudiant belge à la spéculation désintéressée. Mais Léon XIII insistait, les évêques se mirent à la recherche d'un candidat qui pût le satisfaire et ils choisirent le jeune professeur de philosophie du séminaire de Malines.
Celui-ci avait parcouru à l'Université le cycle régulier des études théologiques. Ces études sont à Louvain très longues et embrassent un programme formidable. Il connaissait assurément de ce point de vue les doctrines thomistes ; il s'était habitué, dans son cours de Malines, à les envisager sous un angle plus spécialement philosophique. Mais pour les présenter au monde laïque de T Université, pour intéresser à ces idées du xin® siècles des milieux habitués à des conceptions d'un style tout difiérent, comment s'y prendrait-il? Ayant fréquenté de très près de nombreux étudiants en droit, en philosophie, en sciences, en médecine, il savait l'orientation de leurs esprits. L'idée du pape pouvait lui paraître d'une réalisation bien ardue. Il avait au contraire trouvé au
séminaire le plus vif succës, son âme pieuse s'attachait avec joie à la tâche de cultiver des vocations ecclésiastiques. Le sacrifice était dur, le résultat chanceux. Il accepta cependant et se mil à Tœuvre.
Aussitôt nous voyons se révéler et la largeur de son esprit et Taudace de ses résolutions. Il se rend compte que la philosophie thomiste ne peut revivre que si elle est mise sérieusement en contact avec la pensée moderne. Nous sommes en 1880.
Il se plonge dans Tétude des positivistes, il dévore les productions récentes de la psychologie anglaise et française. Mais il les trouve nourries de théories médicales, fondées sur des expérience^ de clinique. II faudrait, pour juger en connaissance de cause, s'assimiler ces données scientifiques. Qu'à cela ne tienne. Nous le retrouvons bientôt à Paris, au quartier latin. Le professeur de séminaire est devenu étudiant en médecine et il suit assidûment les leçons de Charcot. Plus tard il fréquentera à Louvain des cours de physiologie, de chimie, de mathématiques, tout en poursuivant son propre enseignement . Entre temps il est allé à Rome voir Léon XIII. Le pape lui a exposé ses vastes conceptions, il encourage le rapprochement du thomisme et des sciences, il accepte l'idée d'un enseignement français. Le faible de Léon XIII pour les lettres latines, le rêve qu'il caressait de voir la langue de l'Église redevenir comme autrefois la langue internationale de la science, son
désir que la pensée thomiste fût étudiée de première main et à fond, tout cela l'empêchait un peu de voir qu'un enseignement latin n'avait aucune chance quelconque de réussir dans les milieux laïques et scientifiques auxquels il voulait pourtant le destiner. Il se rend heureusement aux observations pratiques de Tabbé Mercier, et celuici, fort de Tapprobation pontificale, peut ouvrir son cours en octobre 1882.
Le succès dépasse aussitôt toute espérance. A ce cours libre et placé hors des programmes, Télite des diverses facultés vient s'inscrire. Le jeune professeur devient rapidement une des personnalités marquantes de l'Université. Les étudiants lui demandent, avec une confiance croissante, aussi bien une direction morale qu'une direction intellectuelle.
Ce résultat fait naître des projets plus larges. Le cours nouveau a parcouru en quelques années les branches philosophiques, il a confronté les idées de saint Thomas avec celles de Taine, de Spencer ou de Kant, il les a montrées en harmonie avec les données des sciences les plus diverses. Mais l'horizon des recherches s'élargit à mesure qu'elles avancent, on aboutit à des suggestions qu'on ne peut poursuivre, à des esquisses dont on ne peut remplir le cadre. Quelle que soit sa force de travail, la tâche est trop vaste pour un seul homme. D'ailleurs il faut à chaque discipline une mentahté propre qu'on n'acquiert que par une
longue spécialisation et sans laquelle on ne peut se livrer à ces recherches personnelles qui permettraient seules d'aboutir aux conclusions très enveloppantes que la philosophie voudrait posséder. En somme^ pour faire la philosophie des sciences, il faudrait avoir creusé toutes les sciences à fond et chacune d'elles demanderait une vie d'homme tout entiëre, sans compter celles qu'on pourrait consacrer à l'histoire approfondie des systèmes philosophiques et des théorie des sciences. Goinment résoudre la difficulté ? Il faut réunir des représentants des diverses disciplines et les faire collaborer à une œuvre commune de synthèse. Il faut créer un milieu où le contact s'établisse entre les recherches, où les savants puissent poursuivre les projets des philosophes et les philosophes réunir les conclusions des savants.
Telle ^st ridée qui germe dans l'esprit du professeur de Louvain et d'où va sortir la fondation de l'Institut supérieur de philosophie ou Ecole Saint-Thomas d'Aquin. Idée grandiose on le voit, inspirée non seulement des intérêts catholiques, mais des intérêts de la pensée humaine pris au sens le plus large. Comte ou Fichte ont conçu des rêves semblables. Depuis quelques années, on en a envisagé de plus près la réalisation dans quelques grandes universités. Il est assez remarquable que le premier essai pratique et concret ait été tenté, il y a un quart de siècle, dans l'Université catholique belge comme développement
de la pensée d'un pape et par le futur archevêque de Malines.
La réalisation devait être dure et semée d'épreuves. Sans doute, Léon XIII approuvait le projet avec enthousiasme. Dès le 15 juillet 1888, il en demandait aux évoques belges la réalisation, il la redemandait avec insistance, contribuait luimême aux frais de l'entreprise, donnait au chanoine Mercier une prélature romaine, intervenait de tout le poids de son autorité pour ouvrir à l'œuvre nouvelle les voies les plus larges. Mais, en même temps, des méfiances s'élevaient, des intérêts froissés s'irritaient, se groupaient, trouvaient dans l'entourage du pape un appui inattendu. A l'heure même où le succès semblait certain, les collaborateurs trouvés, les ressources réunies, l'intérêt éveillé dans le monde scientifique, un réseau de difficultés surgissait et menaçait de tout faire sombrer.
Malgré le recul que les événements d'aujourd'hui impriment à cette histoire déjà ancienne, il serait encore prématuré d'en dévoiler tous les détails, mais rien n'empêche de rappeler ceux qui furent publics. Le 7 mars 1894, un bref pontifical octroyait à l'Institut supérieur de philosophie sa charte définitive et réglait sa situation au sein de l'Université. Les locaux existaient, les cours fonctionnaient et réunissaient de nombreux auditeurs. Mais, en même temps, des prescriptions malheureuses et choisies comme à dessein venaient
couper Tafflux des étudiants, paralyser la marche de renseignement. Le pape lui-même, sur un malentendu habilement suscité, suspendait la collation des grades au sein de TEcole à peine fondée. Pendant plusieurs années, celle-ci dut végéter, condamnée, à ce qu^il semblait, à disparaître bientôt.
C'est à rheure de cet effondrement soudain que les rares élèves restés dans la maison branlante^ eurent le loisir d'admirer de près l'énergie tenace de M*' Mercier et de ses premiers collaborateurs ^ Malgré tout, ils enseignaient, ils multipliaient avec une activité merveilleuse les recherches, les publications. Une nouvelle tempête menaçait de les arracher de force à leur œuvre. Ils s'y cramponnaient et la remettaient à flot. Le pire de l'épreuve était passé. Lentement, la justice devait venir, les efiorts dépensés dans le silence et Fabandon mûriraient en floraisons plus belles, les dévouements cimentés par une Souffrance commune assureraient l'avenir, l'exemple d'endurance, de foi, de vaillance, donné par leurs maîtres, resterait pour les quelques disciples de ces dures années une inoubliable leçon. Et ce n'est pas sans émotion qu'il leur semble aujourd'hui revivre ces souvenirs. La scène est agrandie, les intérêts en jeu sont les plus graves qui
i. Il3 étaient quatre^ choisis parmi les premiers auditeurs MM. Deploige, De Wulf, Nys et Thiéry.
soient, le drame nouveau répète dans un autre domaine le même effondrement» les mêmes péripéties et il retrouve le cardinal aussi ferme dans la conviction de son droite aussi courageux dans Tunique poursuite du devoir, aussi sereinement confiant dans Taide divine et dans l'avenir. Lorsqu'en 1906, Pie X appela le professeur de Louvain au siège primatial de Belgique^ ce fut un triomphe éclatant et, pour ceux qui savaient, un de ces retours des événements comme il semble que les œuvres d'imagination peuvent seules les offrir. Mais depuis longtemps TEcole Saint-Thomas, libre et florissante, brillait à l'Université du plus vif éclat. Sous la main de M^'' Deploige, elle devait poursuivre son développement. A la veille de la guerre, elle comptait plus d'une centaine d'étudiants réguliers, une dizaine de professeurs spécialement attachés à son enseignement, aidés par d'autres professeurs de l'Université, plusieurs conférenciers étrangers. L'enseignement que ses maîtres donnaient aux facultés légales multipliait son action*. Elle publiait quatre revues. Elle possédait trois laboratoires, une série de cours pratiques, donnait asile à cinq ou six sociétés d'études, dirigeait une maison d'éditions et une imprimerie.
i. Les universités belges, qu'elles soient libres ou organisées par rÉtat, ont les mêmes droits. Dans les quatre universités, il y a des cours légaux conduisant & des examens légaux dont le programme est fixé par une loi. Les universités organisent & leur gré des grades complémentaires pour une élite d'étudiants ; les cours légaux s'adressent èi la masse.
Ses anciens élèves étaient près de six cents. Il y en avait sur les bancs du Conseil des ministres, d'autres enseignaient la philosophie aux quatre coins de l'Europe et de l'Amérique, et des universités aussi cotées que celle de Londres faisaient appel à leur concours.
Tel est le cadre dans lequel a mûri la pensée de M^' Mercier, Les écrits de Tévêque comme ceux du professeur tiennent, de ce point de départ, leur allure et leur direction. Aussi bien la première de ses œuvres, c'est son œuvre vivante, l'Ecole qu'il a fondée, les disciples qu'il a formés, le mouvement dont il est l'initiateur et qui s'est propagé à travers le monde catholique tout entier. C'est pour lancer cette œuvre, pour entretenir ce mouvement, qu'il a écrit, presque toujours dans la fièvre de l'action, au milieu des tracas d'administration, dans Tencombrement de visites et de correspondances qu'amenait une influence de plus en plus élargie. Il écrivait, avec une rapidité étonnante, un article de revue ou un chapitre de livre en entier, d'un seul jet. Après avoir achevé la préparation des matériaux et des idées, une fois cellesci mises au point, il se recueillait, s'enfermait, consignait sa porte et travaillait sans s'interrompre jusqu'à ce que tout fût achevé.
Parmi les écrits de cette période on connaît assez bien, dans le monde de l'enseignement catholique, ses manuels de. philosophie. On connaît beaucoup le Traité élémentaire à V usage des classes
OÙ des mains diverses ont condensé et résumé la doctrine contenue dans ses grands traités : la Psychologie, la Logique, la Critériologie, VOnto^ logie. Des raisons d'ordre pratique lui ont fait adopter le cadre de ces œuvres didactiques, mais sa pensée n'avait pas le tour figé et impersonnel de la philosophie de manuel. Souvent une discussion Tentraîne, ou bien il se laisse aller au développement de ses idées maîtresses; ce sont les pages qu'il faut lire. A côté d'elles, il faut placer les très nombreux articles publiés dans la Revue néO'Sco/asliçue, qu'il dirigea jusqu'en 1906; il faut placer aussi quelques brochures : la Dé fimtio7i philosophique de la vie, les Origines de la psychologie contemporaine.
M.^"" Mercier représente de la façon la plus brillante ridée de la restauration thomiste. Il ne faut point séparer ses écrits de l'enseignement vivant dont ils sont sortis ni des travaux ultérieurs de TEcole qui poursuit l'œuvre du maître. Il convient aussi de noter la date qu'ils portent et l'on se rappellera en les lisant qu'aux environs de 1890 certaines idées qui dominent les débats d'aujourd'hui niaient pas encore été émises. Ces œuvres n'en restent pas moins actuelles par les directions générales qu'elles indiquent et qui s'adaptent d'eUesmêmes aux conditions nouvelles.
mistrcô^^l'' ^r^ V^ ^^^ "^^«^ ^^ restauration tho- ZiL lïL^^^ i'exhumation idolâtre d'une pensée îossile. Moins encore a-t-il poursuivi la chimère
d'un rapprochement définitif entre de soi-disant résultats des sciences et la lettre de saint Thomas. Il a cru que la doctrine du maître médiéval n'était point périmée et que Ton y trouvait des inspirations fécondes. Mais ces inspirations devaient nourrir et guider des pensées nouvelles.
Ce programme cependant ne pouvait être réalisé d'emblée. Comme les disciples de Ruskin, pour retrouver les sources de l'effort créateur, ont voulu se remettre à l'école des bonnes traditions oubliées et les suivre docilement pour en saisir Tesprit, ainsi fallait-il renouer le lien de la grande tradition aristotélicienne. Mais on y chercherait des lumières pour résoudre les problèmes d'aujourd'hui. On se mêlerait aux discussions contemporaines et aux recherches qu'elles suscitent. Et puisque ces discussions et ces recherches vivent et progressent, on vivrait et on progresserait avec elles. De cette vie et de ce progrès, le fondateur de l'école de Louvain espérait, dès ses premiers efforts, un avenir meilleur. Après trente ans d'études il lui semblait naguère que quelques pas avaient été feits dans ce sens ; avec la double autorité de sa science et de sa dignité cardinalice, il tendait une main fraternelle aux représentants d'un spiritualisme nouveau et il saluait de ses vœux le jour qui verrait tous les esprits sincères se retrouver dans l'unité.
Loin donc de se draper dans un isolement farouche, loin de formuler en tous sens des excom-
munications et d'accentuer les divergences par une attitude agressive, le thomisme se ferait accueillant et tâcherait de se faire accueillir. Il chercherait dans les discussions présentes les points d'insertion par où la vieille doctrine pourrait s'insinuer, se montrer féconde, nouer des alliances, et se rajeunir elle-même en se gonflant d'une sève nouvelle. Telle était la tendance générale de son œuvre; elle a trouvé plusieurs applications fort heureuses. En adaptant le vitalisme aristotélicien à la biologie, il précédait de vingt ans des thèses auxquelles les milieux scientifiques font aujourd'hui le plus grand honneur; en affirmant la convergence nécessaire de l'observation externe et de l'observation interne, de la science et de la morale, il se plaçait au point central d'où s'expliquent et se jugent les évolutions des systèmes modernes ; en interprétant la théorie thomiste de la vérité il indiquait le moyen de refondre la pensée du Docteur Angélique et d'en reconstruire tout le système, sur un plan dont la théorie de la connaissance ferait l'entrée, à la façon des grands systèmes contemporains; le sens qu'il donnait à la notion de substance prévenait les difficultés qu'elle présente pour beaucoup d'esprits.
En même temps qu'il donnait à l'école de Louvain son orientation théorique, il organisait le défrichement de certains domaines scientifiques où pouvaient germer de grandes espérances. Dès le début il poussait ses collaborateurs, puis ses dis-
ciples, à Fétude de la psychologie expérimentale, science encore jeune où son Institut tient aujourd'hui une place d'honneur. Sous la direction de M. Thiéry et ensuite de M. Michotte, le laboratoire de psychologie de Louvain était devenu l'un des mieux montés et des plus actifs d'Europe.
L'activité de M»' Mercier ne s'enfermait pas dans les limites de ses travaux scientifiques. Adoré des étudiants, il était le confident d'un grand nombre et, tandis que des générations nouvelles accouraient sous sa direction^ les anciennes lui restaient fidèles. Son influence ainsi s'élargissait toujours, elle gagnait les cercles dirigeants de la politique belge, du barreau, de l'industrie. Elle s'exerçait aussi de plus en plus dans le clergé. Son passage au séminaire de Malines avait laissé des traces profondes. A Louvain, il avait adjoint à son Institut un séminaire où quelques jeunes ecclésiastiques de choix se formaient à la piété tout en se livrant aux études de philosophie. Au milieu de tous ses travaux, il trouvait moyen de leur consacrer un dévouement sans mesure, vivant avec eux, partageant jusqu'à leurs délassements.
Ainsi il se faisait qu'au jour où s'ouvrit la vacance du siège primatial, la Belgique catholique reconnut aussitôt en lui son chef prédestiné:
Le 7 février 1906, les familiers de llnstitut de philosophie apprenaient la nomination qui faisait à la fois leur fierté et leur peine. Ils ont gardé le souvenir des impressions qu'ils pouvaient lire, en
22 LE CHRISTIANlSUe ET LA VIE MODERNE
ces premières heures, sur le visage du nouvel élu. Plus que jamais, dans Toubli total de lui-même, transparaissait la force divine qui le soutenait et ^inspirait.
Quelques jours plus tard, l'Université entière, maîtres et élèves, se réunissait pour une séance d'adieux L'archevêque y prononçait les premières paroles de sa carrière pastorale.
<c Les émotions, nous disait-il, se pressent en mon âme, à l'idée que bientôt doit sonner l'heure du départ.
« Malgré ma répugnance à m'en convaincre, mes jours à l'Université de Louvain sont comptés. Je sens que, si je cédais à mes premières impressions, la tristesse ne tarderait pas à m'envahir.
« Puis, lorsque je porte mes regards vers l'avenir ; lorsque résonnent les chiffres : deux millions deux cent mille âmes, plus de deux mille prêtres ; lorsque je songe aux écoles, aux collèges, à l'Université, aux paroisses avec leurs œuvres religieuses et sociales, j'ai parfois le cœur serré, comme si je prenais peur.
« Mais, je ne veux pas avoir peur.
« Oh! le joli petit livre que je me rappelle avoir lu avec charme, il y a quelque vingt ans, et qui m'a fait du bien. Je vous invite à y puiser une leçon de force, aux heures inquiétantes de votre vie. Il est de Mosso, professeur de philosophie à Turin; il. a pour titre La Paura [La Peur).
« Dans une lutte à armes égales, le vaincu est
Draitized bvLnOOQlC
celui qui a peur, telle est la thèse, scientifiquement démontrée, du physiologiste italien ; >par contre, la conscience d'être fort rend plus fort encore. Lisez ce livre, vous y verrez comment la physiologie est à la base de la psychologie et celle-ci à la base de Téducation de la volonté et du caractère.
« Mes étudiants en philosophie et lettres se rappelleront ce que j'avais coutume de leur dire, la veille des examens : « Surtout, ne tremblez pas. » A égalité de science, Tétudiant timide échouera, l'étudiant résolu, qui double son énergie en se disant, fût-ce avec une pointe d'exagération : « J'en « sais autant que mes juges », réussira. »
« Dieu me connaît tel que je suis, avec mes défauts et mes qualités; Il a daigné me choisir; tel que je suis. Il m'aidera. Fiducialiter agam et non timebo.
a Je ne veux ni gémir sur le passé qui n'est plus, ni rêver follement de Tavenir qui n'est pas.
« Le devoir de l'homme se concentre sur un point, l'action du moment présent.
« A quoi donc se réduit, pour chacun de nous, le jeu des causes secondes dont la Providence tenait, dans notre passé, les fils? A une chose unique, à préparer le moment présent. C'est ce moment, donc ; c'est la disposition providentielle d'aujourd'hui que nous voulons adorer, bénir et, fût-ce avec des serrements de cœur ou même des frissons, intrépidement réaliser. »
Nous ne pouvions deviner, ce jour-là, quelles
épreuves surhumaines se préparaient, dans les brumes du lendemain, pour l'homme qui nous faisait cette émouvante confession. Nous ne songions qu'aux responsabilités immédiates qu'il énumérait et que nous connaissions. Que serait ce professeur soudain descendu des sphères de la raison pure dans le domaine de l'action la plus concrète, de l'administration la plus délicate? Nous ne doutions pas qu'il y porterait le hiême esprit de sainte audace que nous admirions en lui. Nous attendions de grandes choses, et nous ne fûmes pas dégus.
Bousculant avec sérénité les habitudes faciles, secouant les timidités, encourageant les initiatives, il a fait passer dans le diocèse et dans le pays, un souffle de renouveau. Le besoin de vie sincère, vraie, intense, qui inspirait son enseignement, se retrouve dans les réformes qu'il introduit partout. Autour de lui, cependant, les uns sont pris de vertige dans le tourbillon inusité où il les entraîne, d'autres s'efiarent sous la pluie des instructions nouvelles, une vague d'étonnement passe sur le diocèse. Il sent alors le besoin d'entrer en un contact plus intime avec chacun de ses prêtres et il se décide à donner lui-même les retraites ecclésiastiques. Pendant cinq semaines, quatre fois le jour, il prêche au séminaire devant les divisions successives de son armée de trois mille prêtres. Et au bout de chaque semaine, une ovation spontanée et enthousiaste lui prouve qu'on l'a compris, qu'on
est gagîlé par son zële ardent, qu*on le suivra désormais à travers tout.
Lui cependant, plus que jamais, il « va de l'avant ». Et quel champ merveilleux s'offre à son activité dans cette Belgique dont la vie débordante et magnifique multiplie toutes les initiatives, tandis que monte à l'horizon Torage qui va rehausser du plus sombre des contrastes l'éclat de sa prospérité. Pays le plus libre du monde, les luttes politiques y sont violentes, mais la longue éducation d'une démocratie qui date du moyen âge, fait que- les vraies volontés du peuple souverain y sont plus cohérentes qu'ailleurs et moins travesties. L'intensité de la vie économique pose avec force les problèmes sociaux, mais nulle part on n'est mieux outillé pour les résoudre. La Constitution de 1830, expression achevée d'un libéralisme sincère, a fait de la liberté d'association, de la liberté d'enseignement, de la liberté religieuse, des principes intangibles, et quatre-vingts ans d'expérience en ont fait de solides réalités. Si l'Église de Belgique a de rudes batailles à mener, rien ne paralyse son action, rien n'arrête la floraison de ses œuvres, rien ne l'empêche de mêler l'esprit chrétien à toutes les formes d'une vie nationale la plus moderne et la plus progressive de l'Europe.
Primat d'un pays qui compte plus de 7 millions de catholiques, chef d'un diocèse^de 2.300.000 âmes, l'archevêque de Matines trouve, dans son ressort immédiat, et dans ceux de ses suffragants, un
enseignement libre de tous les degrés égal en droits, en puissance» en valeur technique à celui de TEtat, un réseau d'associations,"de patronages, de confréries, de syndicats agricoles et ouvriers qui enserrent de leurs mailles le pays entier et toutes les classes sociales.
Ainsi chaque jour naissent sous ses pas des occasions nouvelles de faire luire aur les questions les plus diverses la lumière de TEvangile. Apostolus Jesu Christi, c'est la devise où il aime à rappeler la charité dévorante de saint Paul. Et qui exerça jamais un apostolat plus varié, plus universel que le sien ?
Réforme de l'action paroissiale, retour à des formes de piété plus liturgiques, introduction de la communion fréquente ou du chant collectif : à côté de ces entreprises toutes religieuses voici qu'il mène de front des tâches bien différentes. A Louvain, il active les progrès rapides des études et de l'outillage scientifique qui mettent l'Université au rang des grandes écoles internationales. Dans les collèges, il réclame le rajeunissement des méthodes pédagogiques. Aux hommes d'œuvres il propose Une lutte énergique contre l'alcoolisme et il les invite à entrer à pleines voiles dans la voie de ces organisations syndicales qui effrayent encore les timides. Renouant une tradition glorieuse, il réunit à Malines le congrès général des catholiques, il est l'âme de la vaste assemblée. Voici qu'un jour, on aperçoit la robe rouge du cardinal parcourant les taudis
miséreux de Bruxelles, au grand émoi des organes socialistes. La même robe rouge siège à l'Académie royale de Belgique où chacun s'incline devant une supériorité intellectuelle incontestée. Au delà de nos frontières, sa haute silhouette se dresse aux assemblées catholiques de la France du Nord, aux congrès eucharistiques de Londres et de Vienne, aux fêtes de Bossuet à Meaux, au congrès de TEvangile à Montmartre. A Rome, enfin, dans les conseils suprêmes de TEglise, on ne peut douter que ce savant, doublé d'un apôtre et d'un saint, n'exerce une influence' de plus en plus écoutée. ^
Ainsi, dès avant la guerre, au pays belge ou dans les milieux informés des choses catholiques, Tépiscopat de M^' Mercier rappelait, en des formes et dans un cadre très modernes, les grands évêques du passé.
Eux aussi, les Augustin, les Ghrysostome, les Athanase, ont vu la Providence mettre sur leur vie si pleine le suprême sceau de la souffrance. Et voici que cette austère visiteuse a reparu dans la carrière du Cardinal. Quels lendemains lui prépare-t-elle? C'est le secret dont il faut attendre l'accomplissement, comme il l'attend lui-même, les yeux fermés et l'âme abandonnée aux souverains vouloirs du Maître éternel.
Cependant, dès à présent, compensation mystérieuse d'un divin paradoxe, l'excès même de son martyre a érigé, pour ce pasteur d'un peuple sub-
jugué et muet^ la plus entourée et la plus retentissante des chaires. On le voit « parler et agir, devant Tunivers attentif, comme le véritable maître de rheure ».
M. Georges Goyau, à qui j'emprunte cette phrase, a dit avec toute la magie d'un style incomparable, le sens de cette grande carrière.
« Il y a, dit l'écrivain français, des grands hommes qui visent à gouverner les circonstances ou même à les créer... Loin d'eux, très loin d'eux, dans une ombre que brusquement certaines heures d'histoire illuminent, voici surgir d'autres grands hommes : ils ne sont point, ceux-ci, des orgueils qui sans le vouloir se livrent à Dieu comme des jouets; ils sont des dévouements qui, de propos délibéré, se donnent à Dieu comme des auxiliaires ; ils aspirent à servir plutôt qu'à dominer ; ils font au jour le jour ce qui doit être fait... Le cardinal Mercier se dresse devant nous comme un exemplaire magnifique de cette façon de grandeur... Des hommes sont réputés grands, que de grands événements eussent peut-être montrés fort petits. Mais ces événements, lorsqu'ils surviennent, se chargent eux-mêmes de reviser la mesure des hommes... et beaucoup se rapetissent, et quelquesuns grandissent... Ceux qui grandissent n'avaient pas attendu, pour être vraiment grands, Tinstant d'histoire qui les montre tels. Ils sont grands parce qu'ils Tétaient ; ils paraissent plus grands parce que le devoir est plus haut, d'une altitude
à laquelle sans effort leur grandeur s'élève*. » C'est la pensée qui nous inspira de recueillir les pages que voici. Le monde entier a lu les protestations courageuses émises par le cardinal Mercier au nom de son peuple. Mais à côté de ces pages désormais célèbres, que d'autres pages, écrites aux jours sereins d'autrefois, méritent d'être lues et relues par tous ceux qui se demandent comment la foi catholique peut s'harmoniser avec les exigences de la pensée et de la vie moderne.
Au cours de ces quelques années d'épiscopat, sa parole suit, d'heure en heure, le rythme fiévreux de l'activité belge. Grands événements nationaux» luttes politiques, efforts de Fart et de la science, conflits économiques, œuvres de progrès social ou d'éducation, sur tout cela il met le sceau d'une pensée à la fois lumineuse et ardente, inspirée des clartés précises du thomisme et de la chaleur brûlante de son cœur d'apôtre. Discours de circonstances le plus souvent, mais où se dégagent des vérités dont la portée est universelle.
En même temps ses lettres pastorales se multiplient, insistant sur la pratique sérieuse et sincère de la vie chrétienne et portant, avec une sainte audace, le fer rouge dans les plus tristes plaies de notre civilisation. Il arrive que des journaux anticléricaux, essayant de le narguer, reçoivent des
i. G. Goyau. Le cardinal Mercier. Revue des Peux Mondes, 15 août 1917, p. 797-798,
30 LE GHRISTUNISKE ET LA VIE KODERNE
« droits de réponse )> que le meilleur journaliste voudrait avoir signés et que ses contradicteurs eux-mêmes ne peuvent se défendre d'applaudir. A ses prêtres et à ses séminaristes, il expose, dans Tefiusion de son âme mystique, les secrets de la vie intérieure. Et ce n'est pas tout, reprenant à certaines heures les habitudes et les pensées de sa vie professorale, il ajoute à ses œuvres philosophiques de précieux compléments.
Trois volumes à'Œuvrespastoraàs^ deux volumes de sermons prêches au clergé, avaient réuni, jusqu'en 1913, la plupart de ces discours ou de ces écrits, qui s*ajoutent aux œuvres professorales dont nous parlions plus haut.
De tout cela nous n'avons pu extraire que des fragments trop courts. Le lecteur voudra chercher, dans les œuvres auxquelles nous les empruntons, le détail technique des doctrines philosophiques, le développement des pieuses méditations ; il s*attachera aux mille circonstances qui se reflètent dans les homélies de Tévêque et apportent le parfum vivant et réel, et mélancolique aussi, de l'heureuse Belgique d'hier. Ici nous devions nous restreindre aux points de vue les plus généraux, à ceux qui pouvaient faire entrevoir les larges perspectives par lesquelles se meut une pensée attentive à tous les problèmes, à tous les besoins de l'âme moderne, et anxieuse de lui offrir les infinies ressources de la charité du Christ.