L'ISOLEMENT SCIENTIFIQUE DES CATHOLIQUES
Les catholiques vivent isolés dans le monde scientifique ; ils sont frappés de suspicion, traités avec indifiérence; leurs publications ont grand'peine à franchir l'enceinte du monde croyant et, si elles la dépassent, elles y sont sans écho.
Nous avons dans tous les pays des revues importantes. Cependant où sont-elles citées ? Les recueils protestants ou rationalistes d'Italie, de France, de Belgique, d'Angleterre, d'Allemagne ou d'Amérique s'occupent-ils jamais d'elles?
Le clergé représente par état et publiquement la classe dirigeante de TEglise catholique : or,
1. Nous reproduisons ici tout d'abord une partie du Rapport sur les études supéiHeures de Philosophie présenté par M»* Mercier, en 1892 au Congrès catholique de Malines. Ce rapport exposait les idées qui devaient présider à. la fondation de Tlnstitut Supérieur de philosophie & FUniversité de Louvain. Nous nous permettons de remplacer certaines parties de ce texte par un développement emprunté à. des discours plus récents.
n'est-il pas vrai que Tidée courante que Ton se forme du clergé, en dehors des fidèles qui l'entourent de plus près, c'est qu'il est pieux, zélé, généreux, mais étranger sinon hostile aux préoccupations de la science ?
Cet état d'isolement intellectuel est fatal à la Foi et à la science.
Il est fatal à la Foi : Il accrédite le préjugé que la Foi et la science sont en opposition mutuelle ; il contribue à parquer en deux fractions antagonistes les croyants auxquels on se plaît à prêter une piété aveugle, et les croyants qui s'arrogent le monopole de la pensée libre et du savoir; insensiblement TEglise est ainsi exposée, au grand péril de la foi et des âmes, à perdre le prestige scientifique dont jadis elle était entourée.
C'est l'argument d'autorité qui guide la plupart des hommes dans le choix de leurs convictions ou de leurs croyances. Autrefois, parce que l'élite de la société était croyante, le peuple croyait ; aujourd'hui, parce que beaucoup de ceux qui passent pour les représentants de la science sont devenus incrédules ou indifférents, le respect de la vérité catholique est entamé et l'autorité de l'Eglise n'est que trop mise en question.
Qui dira combien l'action du clergé sur la société a perdu de son efficacité, depuis que l'on s'est habitué à le regarder comme formant une caste à part, éminemment respectable à d'autres égards, mais étrangère à la science?
Il y a aujourd'hui deux aristocraties puissantes,
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celle de la finance et celle du savoir. La force du prêtre vis-à-vis du peuple, c'est qu'il n'appartient pas à la première; sa faiblesse, c'est qu'il n'est pas, selon l'appréciation générale, assez haut placé dans la seconde.
On se tromperait grandement, si Ton s'imaginait que, même dans les couches inférieures de la société, la science n'exerce pas un prestige séducteur. Naguère, un jeune apôtre, désireux de connaître par lui-même les sentiments intimes dont vit le peuple ouvrier, voxilut, avant de se vouer au soin de ses intérêts, prendre la vareuse du travailleur et se mêler pendant deux ans, à Berlin et à Hambourg, à sa vie, à ses labeurs et à ses fêtes. C'est chose étonnante, écrit-il, combien ces masses aux mains calleuses, que la matière semble écraser, se relèvent fièrement devant l'idole de la science, et vibrent à Tunisson lorsqu*on articule devant elles le nom fatidique de « Wissenschaft ».
Le fait que l'Eglise a beaucoup perdu de son prestige scientifique est donc fatal à la Foi et aux âmes ; il est aussi fatal à la science elle-même.
Nous le savons, nous chrétiens, la raison et la Foi, la science et la doctrine révélée sont faites pour être unies. La raison prépare la Foi et y conduit les âmes sincères, la Foi affermit les 'pas de l'homme de science, l'arrête à temps au bord du précipice, et lui trace les limites entre lesquelles se trouve renfermée la vérité qu'il cherche à se démontrer ou qu'il essaie de découvrir. Le préjugé que nous signalons va à Tencontre de cet accord providentiel, et il en résulte que souvent de nobles
et puissantes intelligences s'égarent en des hypothèses hasardeuses ou des rêves insensés, pour s'être coniiées exclusivement à elles-mêmes et avoir manqué de l'appui que TAuteur de Tordre surnaturel a mis au service de notre pauvre raison humaine.
Je le sais, il serait naïf d'espérer que nous ramènerons en masse les hommes de science qui ont rompu avec l'Autorité chrétienne, mais à côté de ceux-là il y a tous ceux qui suivent avec intérêt, quoique de loin peut-être, la marche de la pensée ; il y a la jeunesse, l'élite directrice de la société de demain.
Quelles sont donc les causes de cet état d'isolement que nous déplorons et dont nous venons d'entrevoir les conséquences désastreuses? Quels sont les remèdes à y apporter ?
Il y a plusieurs causes à cette situation.
Signalons d'abord, chez quelques-uns, une opposition voulue à tout ce qui est chrétien, une hostilité systématique à tout ce qui n'est pas imprégné d'incrédulité, ou un parti pris d'organiser autour des œuvres signées du nom d'un croyant la conspiration du silence.
Toutefois, hâtons-nous de le dire, les sectaires ne sont que l'exception dans le monde savant. Encore se rencontrent-ils beaucoup plus parmi les vulgarisateurs de deuxième ou de troisième ordre que parmi les savants vraiment dignes de ce nom. Quoi qu'il en soit d'ailleurs, contre une hostilité déclarée ou déguisée, il n'y a rien à faire, la bonne volonté et la droiture sont désarmées.
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Une seconde cause, dont l'influence est plus générale, c'est cette idée préconçue que le savant catholique est un soldat au service de sa foi religieuse, et que la science ne peut être, entre ses mains, qu'une arme pour la défense de son credo. Il semble, aux yeux d'un grand nombre, que le savant catholique soit toujours sous le coup d'une excommunication, enlacé dans des dogmes gênants, et que, pour rester fidèle à sa foi, il doive renoncer à l'amour désintéressé et à la culture libre de la science. De là la défiance qui l'accueille : une publication qui émane d'une institution catholique — les institutions protestantes sont jugées plus favorablement, sans doute parce qu'elles ont donné par leur révolte contre l'autorité religieuse des preuves d'indépendance — est traitée comme un plaidoyer pro domo^ comme une thèse d'apologétique à laquelle on refuse a priori les honneurs d'un examen impartial et objectif.
Que faire en présence de ce préjugé? Cacher notre drapeau et nous faire honteusement accepter sous les dehors d'une neutralité impossible et par conséquent mensongère ?
Dieu nous garde d'une pareiUe abdication.
« Je ne veux pas, disait, il n'y a pas longtemps, Jules Simon à la Chambre Française à propos de renseignement même primaire, je ne veux pas du professeur neutre : je n'en veux pas, parce que je ne l'estime pas. La neutralité en matière d'opinions est tout ce qu'il y a au monde de plus déshonorant. »
« J'e vous demande, poursuivait-il, ce que c'est qu'un homme qui veut enseigner, faire des hommes,
et qui n'a pas une croyance, que ce soit celle-ci ou celle-là... L'école neutre est une école déshonorée... Il n^ a pas d'école véritablement neutre et, s'il y en avait, il faudrait en rougir. »
A combien plus forte raison la neutralité, c'est-àdire l'indifférence doctrinale est-elle impossible dans les études supérieures.
Aucun homme qui pense n'est neutre, aucun ne peut l'être, le voulût-il, et nous, moins que personne, nous ne nous sentons l'envie de renoncer à l'affirmation de nos convictions et de nos croyances.
Grâce à Dieu, nous n'avons pas à rougir de notre Foi...
Mais la profession de la foi chrétienne ne doit pas faire obstacle aux généreuses initiatives du savant, aux hardiesses même du génie.
Il y a des heures S celles de la recherche scientifique, où la neutralité nous est commandée. Une faut pas aborder les problèmes de la physique, de la chimie, de la biologie, ceux de l'histoire ou de l'économie sociale avec le dessein préconçu d'y chercher une confirmation de nos croyances reli- ^ gieuses.
Considérer un objet au point de vue scientifique, qu'est-ce, en effet, sinon l'isoler mentalement pour le regarder en face et le saisir, seul, d'une perception plus nette?
Chaque fois que le progrès de la pensée, conditionné par la division du travail, fait surgir du pêle-mêle des observations empiriques l'objet d'une
1. Nous ajoutons ici quelques lignes empruntées & un discours prononcé par le cardinal à l'Université de Louvain, le 8 décembre 1907.
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science nouvelle, c'est qu'un homme de génie a su dégager de Tencombremenl inordonné où d'autres tâtonnent, un aspect nouveau, isolable, inaperçu jusqu'à lui, de la réalité. Les anciens i^colastiques appelaient cet aspect distinct du réel, objet d'une science à part, Tobjet « formel » de cette science. Dès lors, considérer une science sous un autre angle que celui que présente son objet formel, apporter à la considération de celui-ci une attention partagée entre cet objet et autre chose, entre cet objet et un problème ressortissant à une autre discipline, entre cet objet et une tâche apologétique, c'est méconnaître Tessence même de la spéculation scientifique, c'est marcher à rebours du progrès que le chercheur est censé poursuivre.
Quoi qu'en disent tels ou tels incrédules superficiels qui n'entendent rien à nos certitudes religieuses, plus la foi du chrétien est sincère, plus elle le met à l'abri des préoccupations qui troublent l'esprit ou paralysent la volonté.
Le savant catholique est certain de la vérité de sa foi.
Vous, qui ne partagez pas sa foi, dites, si vous le voulez, qu'il a tort de croire : peu importe pour l'heure; mais le fait est là : le catholique est certain que sa foi ne le trompe point, et ne peut le tromper ; sa certitude va croissant à mesure que sa foi s'affermit. Aussi est-il certain, inébranlablement certain que jamais la découverte d'un fait nouveau ne contredira l'objet de sa croyance. Dès lors, le savant chrétien qud troublerait la préoccupation de l'avenir éventuel de la science, manque-
rail ou de foi ou d'esprit scientifique, sinon de Tune ou de l'autre à la fois.
L'incrédule, au contraire, qui s'est bâti ses théories philosophiques ou religieuses sur le sable mouvant de la spéculation personnelle ou d'une autorité humaine, n'est jamais sûr de ne pas les voir ébranler par la découverte de demain. Plus ses théories lui sont chëres, plus vif sera son désir de les confirmer, plus agitant son souci de les protéger, plus fortes en un mot, seront pour lui les émotions de Y « a priori » qui troublent la sérénité de la pensée scientifique...
La première condition * de la recherche fructueuse, c'est la liberté scientifique. Il faut que Fhomme d'études soit libre de ses mouvements. Si vous lui interdisez de fixer son attention sur l'objet de ses recherches ; si vous le condamnez à avoir constamment une oreille ouverte pour écouter s'il ne lui arrive pas du dehors une condamnation ou un conseil, vous portez gravement atteinte à sa liberté.
L'erreur est la devancière et la compagne habituelle de la vérité ; une conclusion vraie n'est souvent que l'aboutissement d'une longue suite d'erreurs ; il est bien rare qu'une découverte soit achevée d'un coup par un trait de génie ; la loi commune du progrès, c'est que les générations qui se suivent s'approchent, par des inductions fragmentaires, et souvent au prix de plus d'une méprise, de ce qui doit finalement constituer un progrès pour la pensée. Vous ambitionnez les con-
1. Le fragment qui suit est emprunté au discours sur la conscience moderne dont les parties principales sont reproduites plus loin.
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quêtes de la science : mais alors, sachez donc suppopter que celui qui a une idée la pousse dans ses conséquences ; c'est la seule façon de soumettre une hypothèse au contrôle de l'observation ou de la discussion ; ne vous hâtez pas de récriminer s'il ne marche pas toujours droit au but ; les sentiers détournés où vous croyez qu'il s'éj^are sont la voie la plus pratiquable pour lui, et peut être en somme la plus droite de toutes, vers la vérité.
Si TËglise catholique avait la mission de couper toutes les erreurs dans leurs racines, aussitôt qu'elles se font jour, il vaudrait mieux qu'elle proscrivît d'un coup la recherche scientifique, car ces interventions incessantes de l'autorité rendraient la science impossible. « Ne vous embarquez pas, dit le cardinal Newman, si vous ne veniez pas courir les risques d'une mer houleuse, affronter des courants contraires, braver vents et marées, les bancs de sable et les récifs. Dormez plutôt en paix dans l'inaction, si vous ne savez pas vous, résigner sans frayeur ni impatience aux retards, aux hésitations, aux inquiétudes insépa< râbles du travail de l'esprit. Renonçons pour de bon et une fois pour toutes à l'histoire profane, aux sciences, à la philosophie, si nous ne pouvons avoir l'assurance que la Révélation est assez vraie pour n'avoir rien à redouter des conflits et des complications des opinions humaines. N'est-ce pas le sort de la vérité religieuse de ne conquérir définitivement les intelligences qu'après avoir triomphé des objections que l'on peut soulever contre elle^ »
i . Ne^man. University subjects^ VIU.
Mais non, TEgMse ne contrôle pas ainsi pas à pas les investigations du savant.
Il y a, dans le domaine moral et religieux, des points de doctrine de nature fort différente ; quelques-uns sont certains, les autres ne représentent que des opinions traditionnelles plus ou moins autorisées, des croyances populaires plus ou moins probables. Les premiers ne préoccupent plus Thomme de foi, parce qu'ils sont entrés dans sa façon habituelle de penser, ils sont devenus comme une partie intégrante de sa nature intellectuelle ; ils n'empêchent pas plus le libre mouvement de sa pensée que les lois de l'optique et de la mécanique n'empêchent les mouvements de notre corps.
Quant aux seconds, rien ne l'oblige à les tenir constamment en vue ; du moment qu'il a la modestie de ne pas présenter comme doctrine acquise et s'imposant à tous, ce qui n'est que son opinion personnelle, peut-être encore prématurée; du moment qu'il prend garde d'effaroucher les faibles par une attitude agressive, irrespectueuse, il a le droit de pousser ses recherches avec hardiesse, sans devoir songer sans cesse à regarder autour de lui, et de marcher résolument eh avant avec la confiance inébranlable que la vérité se mettra toujours tôt ou tard d'accord avec la vérité.
Gardons-nous* aussi de demander à des hypothèses hasardées des confirmations, du reste superflues, de nos croyances.
Naguère, un illustre astronome français émit, sur les origines de notre système solaire, une