Étude sur Jouffroy^ p
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il faut. Qu'on aille à la recherche de la vérité avec une âme mutilée, c'est ce que je ne puis comprendre... Si la philosophie est la théorie de la vie totale, elle n'est pas elle-même la vie totale, et dès lors il faut la constituer sous cette réserve dominante : on doit vivre et vivre normalement avant de philosopher normalement sur la vie, et avant de vivre légitimement de sa philosophie*. »
Celui qui faisait passer dans son jeune auditoire le souffle de ce noble langage était un éducateur, plus encore qu'un maître. Il fut l'initiateur qui suscite des élans, il ne fut pas chef d'école. Ses élèves emportèrent, de leur contact sympathique avec lui, une tendance synthétique commune, — c'est elle et elle seule qui nous attache dans cette étude historique, — mais l'empreinte dont il marqua leurs esprits ne fut ni assez profonde ni assez cohérente pour les déterminer à collaborer efficacement à une œuvre doctrinale collective.
M. Henri Bergson ne nous a pas dit expressément jusqu'à cette heure, ce que « l'intuition » lui fait press^tir dans le double domaine moral et religieux. Il veut sérier les questions, et déclare ne pas prévoir encore ce que pourrait être son éthique ou sa théologie. Essayons d'esquisser l'œuvre du psychologue et du métaphysicien.
Le monde est ce qui évolue ; l'homme est le dernier terme actuel de son évolution.
L'évolution agissant dans des intentions utilitaires, la nature de rintelligence doit se comprendre
1. Eloge du p. Gratry, pp. 10-11. Cf. Ollé-Laprune, par M. Maurice Blondei, pp. 31-53.
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par son utilité, c'est-à-dire coinme un moyen d'agir sur la matière. Au fait l'intelligence n'est que cela; une faculté de décomposer, par des coupes instantanées, le flux de la conscience, de déposer dans le moule des concepts les fragments qu'elle a artificiellement immobilisés, à l'effet de les ranger l'un à la suite de l'autre dans le champ mort de l'espace. D'où la géométrie, le géométrisme, le mécanisme universel de l'ancienne philosophie.
Or, celle-ci est la dupe d'une méprise fondamentale. Car la réalité est mobilité.
Témoin ma conscience qui me dit qu'« exister » c'est couler; vivre, évoluer. Cette coulée, que William James appelle le courant de la conscience {the stream of consciousness) ce temps, cette durée est quelque chose d'indivisiblement continu.
Témoin aussi la nature : même la matière « inerte », considérée comme un tout (l'Univers) est mobile ; la vie est la mobilité même, le soulèvement du poids de la matérialité.
C'est ce flux universel qu'il faudrait pouvoir saisir.
Qu'est-il ce flux universel et comment l'étreindre?
Ce qu'il est?
Un élan vital, sans finalité; une action immanente qui se déroule imprévisiblement, alogiquement, amoralement. Le fleuve coule, il ne nous fait apercevoir ni sa source ni son embouchure. A-t-il une source? Existe-t-il quelque part un océan où il se déverse ?
Réussirons-nous à saisir cet élan vital?
Ne comptons pas y réussir par l'intelligence qui taille ses concepts en unités discontinues et Agées,
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mais espérons mieux de « Tintuition » de « l'esprit » — celui-ci désignant la totalité de la puissance cognitive aux prises avec le réel — qui s'installe, tant qu'il le peut, dans le flux de la durée.
Aussi bien, le fait que l'Evolution a suivi deux voies divergentes pour aboutir ici à l'intelligence, là à l'instinct, nous donne le pressentiment qu'autour du noyau de l'intelligence il y a une frange d'instinct.
La poussée qui éveille l'intuition est la loi profonde de l'esprit.
L'effort analytique de la conscience distincte saisit naturellement les choses, mais celles-ci, dès qu'elles sont devenues telles, appartiennent au passé; pour pénétrer le réel, il faudrait que l'observateur intérieur se détachât du « tout fait », pour saisir au vol le « se faisant » ; il faudrait que « se retournant et se tordant sur elle-même, la faculté de voir ne fît plus qu'un avec l'acte de vouloir. Effort douloureux que nous pouvons donner brusquement en violentant la nature, mais non pas soutenir au delà de quelques instants » ^
Que tous les penseurs fassent cet effçrt : à ce prix seulement, ils retiendront et s'assimileront quelque chose du flot de la vie.
La dialectique intellectuelle est ce qui assure raccord de notre pensée avec elle-même. Mais par la dialectique, bien des accords différents sont possibles et il n'y a pourtant qu'une vérité. L'intuition, si elle pouvait se prolonger au delà de quelques