L'évolution créatrice, pp
VERS l'unité intérieure 275
réparer les ruines accumulées par les excès de l'esprit critique.
Mais à la reconstruction elle-même, Fauteur de V Essai sur les données immédiates de la conscience et de l'Evolution créatrice aura-t-il positivement collaboré ?
La théorie de Timmanentisme est-elle autre chose qu'un poème ouvragé avec élégance sur une trame fictive ?
M. Bergson récuse l'interprétation intellectuelle des données immédiates de la conscience, parce qu'elles lui apparaissent dans l'espace, sous Faspect de la matérialité : gagneront- elles en valeur, parce qu'il veut les voir sous l'aspect physiologique d'un élan vital ?
Quoi qu'il fasse, qu'il pense réflexivement ou spontanément, le philosophe ne peut dépouiller sa nature : il pensera humainement : or, penser humainement c'est, malgré qu'on en ait, abstraire des concepts, les composer ou les dissocier ; c'est faire cela, rien que cela.
Tantôt, emporté par l'élan de sa nature et livré à la plénitude harmonieuse de ses puissances cognitives, le sujet pensant jettera sur la totalité superficielle du réel une vision d'éclair à peine consciente ; tantôt, il arrêtera, avec une lenteur voulue^ son attention sur chacun des éléments qui composent l'objet de sa pensée spontanée, à l'efiet d'en pénétrer les profondeurs et les replis : mais la première opération, que l'on appellera, si l'on veut, « intuition », aussi bien que la seconde, la réflexion, ne sont que deux modalités d'exercice d une môme activité. Elles sont donc inéluctablement soumises
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l'une et Tautre à la loi naturelle et, par conséquent, uniforme et constante, de Tabstraction.
Le « morcelage conceptuel », c'est-à-dire le caractère abstractif de l'objet perçu peut n'être pas ou n'être guère apparent dans « l'intuition », parce que, en effet, à raison de la célérité avec laquelle eUe s'exerce et de la fréquence de ses expériences répétées, l'activité spontanée peut échapper et souvent échappe au regard distinct de la conscience ; le « morcelage » est, par contre, manifeste dans l'analyse réflexive, parce que celle-ci implique des actes de délibération et de choix : mais le plus ou moins de netteté, de distinction, dans la perception du phénomène n'en change pas la nature.
Certes, l'impossibilité où nous sommes de saisir tout le réel d'une seule étreinte accuse une infériorité relative de l'intelligence, mais l'opération abstractive apporte à la conscience des compensations : elle nous renseigne sur la provenance de nos concepts et nous reporte avec sécurité vers cette réalité objective à laquelle l'immanentisme nous laisse forcément étrangers; elle nous permet d'envisager l'être en lui-même et pour lui-même-» et prête à la raison discursive le point d'appui nécessaire et suffisant pour affirmer l'existence d'une réalité transcendante, Acte pur, Principe et Fin de ce monde qui évolue.
M. Bergson a reconnu en M. Edouard Le Roy un interprète fidèle de sa pensée, et M. Le Roy, de son côté, attribue à la philosophie de Bergson a une importance exceptionnelle, une infinie portée ». « On peut ne pas la comprendre, dit-il, mais Tave-
nir est là ; en dépit des méconnaissances, en dépit des incompréhensions, là est désormais le point de départ de toute philosophie spéculative *. »
Avec M. Poincaré et M. Duhem, M. Le Roy a fait le procès du scientisme en montrant, disons plutôt en forçant la part de Tartifice utilitaire que comprennent les notations et les conventions de la terminologie constitutive des sciences positives. Il a ainsi, hâté la « phase organique » dans laquelle semble rentrer la pensée philosophique et sociale, mais il ne s'est pas défendu de transporter arbitrairement, à la façon de Tyrrell, son symbolisme aii dogme catholique, tandis que, sur le terrain de la philosophie pure, il voudrait nous retenir dans un fieriy où la vérité ne s'affirme jamais par une conquête définitive. « La vérité absolue, écrit-il, ce n'est ni un système particulier, ni la somme de tous les systèmes, ce serait plutôt leur enveloppe, la courbe dont ils sont tangentes ; disons mieux ; c'est leur mouvement, leur progrès, leur devenir, leur vie, leur évolution, leur convergence*. »
M. Joseph Wilbois et M. Maurice Blondel, à leur tour, partent de la critique de l'idéalisme et « du positivisme d'il y a vingt ans ».
MM. Bergson et William James ont montré ce qu'il y a de factice dans le sens commun ; Henri Poincaré, Duhem et Le Roy ont mis à nu les artifices symboliques de la physique ; l'auteur du récent ouvrage, Devoir et durée^ a pris à tâche de dénoncer
1. Ed. Le Roy. Une philosophie nouvelle, p. 208. Paris, Alcàn,