‹ Le christianisme dans la vie moderne: pages choisies de S.E. le Cardinal MercierChapitre 73 sur 76 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

A toutes les époques tourmentées de l'histoire, il s'est trouvé de ces consciences inquiètes, à qui l'effondrement catastrophique et final des choses est apparu comme Tunique solution des énigmes obscures qui les épouvantaient ; et il n'est pas rare que des esprits supérieurs, même des saints, se faisant les interprètes de l'agitation des foules dont inconsciemment peut-être ils subissaient Tentraînement, aient cherché, eux aussi, dans un pressentiment désespéré de la fin prochaine des événements terrestres, une quiétude imaginaire.

Il est notoire que déjà les premières générations chrétiennes, se méprenant sans doute sur la portée de l'avertissement du Christ qui leur avait annoncé la ruine de Jérusalem et de son temple, vécurent, en nombre plus ou moins considérable, dans l'attente immédiate de la fin du monde, qu'ils sentaient secoué par la puissance naissante du christianisme.

Le grand pape saint Grégoire croyait lire dans

1. Extraits du discours prononcé à. la clôtura du Congrès général des œuvres catholiques à. Malines (1909). Les réunions de Malines ont joué un grand rôle dans l'histoire catholique, en Belgique et môme au dehors. Voir l'Histoire des Congrès de Malines de M. Defourny.

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les troubles atmosphériques et dans les désordres des mœurs de son époque la réalisation àeÈ signes avertisseurs du Dernier Jugement.

Saint Pierre Damien, au x® siècle, tient un langage analogue.

Une même commotion profonde ébranla la chrétienté lors du Grand Schisme d'Occident. Et voici que, depuis un demi-siècle, le malaise social qui nous travaille fait surgir coup sur coup, soit des révélations imaginaires qui annoncent, pour une date fatidique, dont la crédulité populaire recule, d'ailleurs, complaisamment Téchéance, un triomphe soudain et miraculeux, soit des visions apocalyptiques, désespérées, sur la ruine fatale de nos sociétés décrépites.

Eh! assurément, les maux qui nous rongent sont profonds et ils sont plusieurs.

L'égoïsme de la passion tarit les sources de la vie; Talcool empoisonne les masses et prépare cruellement les voies à la tuberculose, à l'idiotie, à la criminalité ; l'obscénité gangrène la jeunesse et même l'enfance ; le jeu et ses excitations factices prennent la place de Fériergie laborieuse ; la diffusion des doctrines matérialistes ruine le tempérament moral des nations, et l'amoindrissement de leur vie religieuse les rend impuissantes à réagir.

Le mal est grave, très grave et il offre à l'heure présente ce caractère distinctif que, s'il n'est pas général, il se généralise.

Aussi s'explique-t-on l'angoisse des âmes honnêtes, et nul, je crois, n'est toujours à l'abri des frissons naturels de l'épouvante.

Qui ne se souvient du regard mélancolique pro-

mené sur le inonde par noire Saint-Père le pape Pie X le jour où, placé inopinément au gouvernail de la barque de Pierre, il mesura la fureur des flots qui agitaient le frêle esquif sur lequel il était porté et qu^il était chargé de conduire, avec le poids de nos âmes, au port du salut ? El qui de nous a rencontré ce regard chargé de douleur sans en être remué à fond ?

Mais relisez la seconde partie de TEncyclique E supremi apostolatus. Le Vicaire du Christ s'y redresse dans la majesté sereine de sa puissance surnaturelle, il gravit les hauteurs où l'appelle sa foi inébranlée et, de là, dominant le monde et Fhistoire, il voit mieux que le sillon tracé par les siècles chrétiens est partout, ou taché de sang ou imprégné de sueurs ou de larmes. Et cependant, ce sillon, l'Eglise Ta fécondé ; de riches moissons y ont grandi et chaque génération chrétienne, qui prête l'oreille aux chants d'allégresse qu'elle entend retentir dans les cieux, s'aperçoit que toujours l'Eglise militante de la veille est devenue TEglise triomphante du lendemain.

Quelle est donc la solution chrétienne de l'énigme troublante qui sort de la crise morale et sociale des temps actuels ?

La gravité du sujet autorise, je crois, l'emploi d'une formule d'allure solennelle dans laquelle je voudrais condenser la thèse, à la fois dogmatique et historique, dont je m'efforcerai d'esquisser ici rapidement la preuve :

La société contemporaine écrit, en une page mouvementée d'histoire, la preuve expérimentale

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d'une doctrine catholique authentiquement proclamée par le Concile du Vatican.

Il est de foi chrétienne et catholique que la Révélation surnaturelle et les secours de la grâce conquise par le sacrifice de notre divin Rédempteur sont non seulement nécessaires, de nécessité absolue, à chaque individu, pour lui permettre d'arriver au terme surnaturel de sa destinée, mais qu'ils sont, en outre, moralement nécessaires à la société pour conserver en elle les principes naturels de direction et d'action sans lesquels aucun ordre social ne peut subsister.

La preuve positive de cette affirmation doctrinale se trouve dans ce fait universel, si éloquemment interprété par Brunetifere dans sa conférence sur le Progrès religieux dans le catholicisme y à savoir qu'aucune société barbare n'a pu, depuis vin^t siècles, s'élever d'elle-même, sans le secours du christianisme^ à la civilisation.

« Non seulement, disait le vigoureux dialecticien, ridée de progrès ne semble être apparue dans le monde qu'avec le christianisme ; mais, depuis le christianisme, elle ne s'est réalisée que dans les sociétés chrétiennes ; et les autres, toutes les autres, sauf peut-être l'arabe et pendant un court moment, se sont montrées incapables de progrès. C'est un lieu commun de dire que l'Orient est le pays de l'immobilité, et ni les anciennes religions, celle de la Chine, par exemple, — et en admettant que ce soit une religion", — ni les religions de nouvelle formation, prosélytiques ou conquérantes, l'islamisme ou le bouddhisme, n'ont réussi à secouer cette espèce de torpeur. Quelques Arabes ont fait de l'algèbre, de la

chimie, de la médecine ; ils ont traduit, commenté, et je crois, déformé Aristote ; mais, à Gonstantinople comme au Maroc, et pas plus en Perse qu'en Turquie, la civilisation n'a fait de progrès qui ne fussent des importations d'Occident. Elle n'en a pas fait d'autres en Chine, ni surtout d'une autre nature.

« Il semble donc, ainsi poursuit Brunetiëre, qu'entre le christianisme et le progrès lui-même^ il y ait une liaison de fait. Pas de progrès avant le christianisme, ou bien peu, de bien lents qui, de Miltiade à Jules César, n'ont modifié un peu profondément ni l'aspect de la civilisation, ni la « mentalité » de Têtre humain. Et, d'un autre côté, pas de progrès en dehors du christianisme. »

Et le savant académicien conclut sa conférence en montrant que cette liaison de fait est une solidarité dé fond*.

Taine traduisait le même sentiment lorsque, subjugué par le spectacle de l'action du christianisme sur le monde, il écrivait cette page célèbre que l'on ne se lasse pas d'admirer : « Aujourd'hui, après dix-huit siècles, écrivait-il, le christianisme opère, comme autrefois dans les artisans de la Galilée, de façon à substituer à l'amour de soi l'amour des autres; il est encore, pour 400 millions de créatures humaines, l'organe spirituel, la grande paire d'ailes indispensables pour soulever l'homme au-dessus de lui-même, au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés, pour le tîonduire, à travers la patience, la résignation et l'espérance, jusqu'à la sérénité, pour l'emporter

4. Bmnetière^ Discours de combat. Nouvelle série, pp. Î97-I899.

par delà la tempérance, la pureté et la bonté, jusqu'au dévouement et au sacrifice. Toujours et partout, depuis dix-huit cents ans, sitôt que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs publiques et privées se dégradent. En Italie, pendant la Renaissance, en Angleterre sous la Restauration, en France sous la Convention et le Directoire, on a vu riiomme se faire païen comme au f^ siècle ; du même coup, il se retrouvait tel qu'au temps d'Auguste et de Tibère, c'est-à-dire voluptueux et dur : il abusait des autres et de lui-même ; l'égoïsme brutal ou calculateur avait repris Tascendant; la cruauté et la sensualité s'étalaient, la société devenait un coupe-gorge et un mauvais lieu. Quand on s'est donné ce spectacle, et de près, on peut évaluer l'apport du chistianisme dans nos sociétés modernes, ce qu'il y introduit de pudeur, de douceur et d'humanité, ce qu'il y maintient d'honnêteté, de bonne foi et de justice. Ni la raison philosophique, ni la culture artistique et littéraire, ni même l'honneur féodal, militaire et chevaleresque, aucun code, aucune administration, aucun gouvernement ne suffit à le suppléer dans ce service.

« 11 n'y a que lui pour nous retenir sur notre pente natale, pour enrayer le glissement insensible par lequel incessamment et de tout son poids originel notre race rétrograde vers ses bas-fonds ; et le vieil Evangile, quelle que soit son enveloppe présente, est encore aujourd'hui le meilleur auxiliaire de rinstinct social ^ »

4. Taine, Origines de la France contemporaine. (Régime moderne, pp. 118-419.) Taine rapproche ici en un vivant tableau les conclusions de

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Et voici que, en effet, les nations latines, qui ont ofûciellement apostasie, corroborent l'expérience du passé et apportent, à leur tour, à l'histoire , par le témoignage de leur déchéance religieuse et morale, la contre-épreuve de la doctrine conciliaire.

Les nations protestantes avaient répudié, sans doute, la suprématie de Rome, mais n'avaient pas entendu rompre avec le christianisme.

Les Encyclopédistes du xviu® siècle, au contraire, les inspirateurs et les protagonistes de la Révolution de 1789 élevèrent à la hauteur d'un dogme qui, depuis un siècle, se répand, à la façon d'un mal épidémique, chez toutes les nations croyantes du globe, la prétention de soustraire l'organisation sociale à Tinfluence positive du Christ, de ses enseignements, de ses bienfaits. Cette prétention qui, dans le domaine des idées, s'appelle le rationalisme, dans celui des mœurs le naturalisme^ se recouvre des étiquettes trompeuses de sécularisation, de laïcisation, de neutralité.

la science social qui s'imposèrent avec un irrésistible empire à l'auteur consciencieux des Ouvriers Européens, a Le rang qu'une société occupe, écrivait Frédéric Le Play à la fin de son ouvrage, dépend assurément des conditions matérielles où elle est placée et des institutions politiques qui la régissent ; mais ses éléments essentiels de prééminence appartiennent é, l'ordre moral. Kt si, pour conclure l'analyse qui fait l'objet de cet ouvrage, il fallait indiquer la force qui, en agissant & chaque extrémité de l'échelle sociale, suffit à la rigueur pour rendre le peuple prospère, nous n'hésiterions pas à, signaler, au bas la prévoyance, au sommet la religion. Que la aeience multiplie ses découvertes, que la liberté déploie ses ressources et l'autorité son pouvoir, que la société tout entière accumule ses grandeurs et ses merveilles, leur labeur ne sera qu'impuissance si, sans rien abandonner des droits de la raison, elles ne maintiennent fermement dans les âmes la loi de Dieu. » Les Ouvriers Européens, i^* édit., fin.

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Quelque nom qu'elle porte, elle est la revendication orgueilleuse de l'indépendance absolue de la raison naturelle, Taffirmation que la nature laissée à elle-même suffit aux sociétés comme aux individus.

C'est à cette prétention que le Concile du Vatican oppose ce solennel démenti : « fl est faux que l'humanité puisse et doive d'elle-même, sous l'empire d'une loi de progrès continu, arriver à la possession de toute vérité et de toute bontés »

Dans la condition historique faite par Dieu à rhumanité, la divine Révélation . seule rend aisément accessibles à tous, et garde à l'abri du doute et de l'erreur les vérités religieuses qui sont théoriquement à la portée de la raison naturelle ^.

Or, disions-nous, Taffaissement moral, la désorganisation progressive des sociétés qui se sont mises officiellement en révolte contre Tordre établi par le Christ, démontrent que la doctrine promulguée par l'Eglise est l'expression douloureuse mais indiscutable de la vérité.

« Oportet haereses esse », il faut qu'il y ait des hérésies, disait saint Paul, il faut qu'il s'en produise, afin que la sainteté de ceux qui restent fidèles à la vérité chrétienne éclate d'ans tout son

1. « Si quîs dizerit hominem ex seipso ad omnis tandem veri et boni possessionem jagi profectu pertingere posse et debere, anatbema sit. » Gonet. de fide catholica, de Rev, Ganone 3.

2. « Huic divinae revelationi tribuendum qaidem est, ut ea, qnae in rébus divinis humanae rationi impervia non sunt, in praesenti quoque generis humani conditione ab omnibus, expedite, firma certitudîne et nulle admixto errore cognosci possint. » Ibid., Gap. â.

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jour, a Oportet haereses esse ut et qui probati sunt mani/esti fiant in vobis^. »

Les philosophes non chrétiens du xix"" siècle niaient, les uns avec audace, les autres avec une confiance naïve, que la raison humaine fût incapable de se suffire.

Victor Cousin s'indignait que Tépiscopat français mît en doute Tefficacité du spiritualisme éclectique que le philosophe orateur professait avec éclat.

Le ministre Jules Ferry bannissait le catéchisme catholique de l'école, mais plaidait pour la morale appuyée, disait-il, « sur Tidée du Dieu commun à toutes les religions reconnues en France ».

Les fondateurs et les premiers maîtres de l'Université libre de Bruxelles protestaient du caractère religieux de leur libéralisme, et dans le discours qu'il prononça, lors de l'installation de l'Université, le 20 novembre 1834, Baron s'attachait à rassurer ses auditeurs en leur disant : « J'espère que cet exposé suffira pour bannir tout scrupule des esprits même les plus timorés, et pour les bien convaincre qu'il ne s'agit pas ici de déployer une bannière ennemie à ce qu'ils se sont fait un devoir et une habitude de respecter et de chérir, tant dans Tordre politique que dans l'ordre religieux ^ »

Il finissait son discours en priant Dieu de venir en aide à l'Université naissante.

Le plus briilant représentant du libéralisme en Belgique, Frère-Orban, se disait, avec fierté, rationaliste, mais déiste spiritualiste...

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