A. Baron, Œuvres complètes, tome V, p
Les temps, hélas, sont bien changés !
Us devaient changer.
Victor Cousin, Jules Simon, Paul Janet en France ; Tiberghien, Frère-Orban, Bara, Van Humbeek, chez nous, — je cite les noms les plus populaires, — avaient la naïveté de penser que leur philosophie rationaliste suffirait à l'éducation morale de la nation. Ils se rendaient compte qu'un peuple ne vit pas sans morale, qu'une morale sans Dieu n'aurait ni l'autorité imprescriptible d'un devoir absolu, ni la garantie d'une sanction effir cace, et ils étaient demeurés fidèles, dans l'intérêt de la société autant que par conviction, au Dieu souverain de la philosophie.
Sous Tinfluence de Kant, le libéralisme fit un pas de plus dans la voie de la séparation.
Le philosophe allemand avait tenté de faire du Devoir moral un impératif absolu, indépendant de la religion naturelle. Pavait délié de ses attaches avec l'ordre objectif des vérités métaphysique^ et s'était bercé de l'espoir de lui conserver toute sa puissance en Tappuyant exclusivement sur le sentiment personnel. « Fais ton devoir parce que c'est ton devoir », disait-il stoïquement, « comporte-toi de façon que ton acte serve de norme à la collectivité ».
La philosophie non catholique du xix® siècle souscrivit quasi unanimement au divorce kantien : elle tenta mille essais de morale sans religion, mais voici que partout le Devoir descendu de l'autel où Tavait placé l'Homme-Dieu, et ravalé aux proportions mesquines d'une œuvre faite de mains d'hommes, se révèle fragile comme une idole,
s'effrite et tombe en poussière dans le pêle-mêle des intérêts.
Je vous épargne le récit des déconvenues des moralistes sans religion : je ne vous lirai que la dernière page de cette lamentable histoire, la page qui s'écrivait hier, qui s'écrit aujourd'hui.
Hier, un des hommes les plus écoutés du personnel enseignant officiel de France, M. Bayet, disait dans ses Leçons de morale : « La morale enseignée dans ce manuel est indépendante de toute confession religieuse et de tout système métaphysique sur l'inconnaissable. Elle est fondée sur V intérêt social. y>
On dit quelquefois, ajoute-t-il : « 11 faut respecter le devoir, parce que c'est le devoir; obéir à la règle, parce que c'est la règle. »
Ëh bien, non, il ne faut pas se laisser éblouir par le mot de « Devoir » comme s'il était par luimême sacré et intangible. Ce qui doit nous être sacré, c'est le bonheur de l'humanité, et les devoirs ne sont sacrés eux-mêmes qu'autant qu'ils peuvent servir à mieux assurer ce bonheur.
Vous suivez, je pense, les étapes de la décadence :
Plus de religion positive ni de secours de la grâce, mais une religion exclusivement naturelle, un déisme spiritualiste : première étape, celle du rationalisme naturaliste de la Révolution de 1789.
Plus de religion naturelle : une morale sans religion, le respect du Devoir pour lui-même, parce que c'est le Devoir ; deuxième étape, marquée par la philosophie kantienne.
Plus de Devoir absolu, hiais exclusivement l'in-
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térêt; troisième étape, celle de la philosophie positiviste.
Les hommes qui représentent Tautorité voudraient bien que, sous le nom intérêt^ la foule comprît rintérêt général auquel devrait se subordonner celui de l'individu .
Mais les esprits logiques en philosophie et dans renseignement même primaire ne l'entendent plus ainsi. Nous voici à l'aboutissant fatal, à la ywatrième et dernière étape^ celle de Tégoïsme jouisseur : « Nous subordonnons, écrit M. Dufrenne, auteur d'un Nouveau cours de pédagogie, nous subordonnons la société à l'individu et la morale à la société.
« C'est rindividu qui nous importe. C'est lui que nous prétendons instituer, et lui, à son tour, instituera la société et la morale, soit qu'il conserve la morale et la société actuelles, soit qu'il édifie une autre société et élabore une autre morale * . »
Après quoi, le pédagogue tire de ses prémisses sa conclusion pratique : « Désormais, écrit-il, toute l'attention que nous mettions à moraliser, nous la mettrons à éviter de moraliser. »
Faut-il s'étonner alors que le culte de l'idéal disparaisse et que la criminalité monte d'une façon effrayante parmi les jeunes générations? Faut-il s'étonner que, dans le pays qui fut le premier foyer et est resté le plus puissant propagateur du naturalisme, le nombre des criminels âgés de moins de vingt ans ait plus que doublé en moins de dix ans, de 1882 à 1892, et soit, hélas, toujours