CHAPITRE II
Une des grandes causes de l'isolement scientiiSque des catholiques tient à une différence de points de vue dans la façon de considérer la science.
Pour beaucoup d'entre nous, la science consiste surtout à apprendre^ à collectionner les résultats déjà acquis, et à tenter de les synthétiser sous la direction de la Foi ou de la métaphysique spiritualiste. La science contemporaine n'a plus ces visées compréhensives, ces allures synthétiques ; elle est avant tout une science d'observations partielles, minutieuses, une science d'analyse. Notre siècle a conçu une défiance extrême pour les conclusions générales et les constructions d'ensemble; les nouveaux moyens d'investigation mis à sa disposition ont fait naître un désir intense de reprendre Texamén des choses par l'observation patiente de leurs éléments. Nous, au contraire, sous l'influence de notre éducation théologique qui part de principes immuables pour en déduire des conclusions, par respect pour une tradition dont nous avons
1. Fragment du Rappcn^t sur les études supéineures de Philosophie {y s plus haut, p. 31).
Tbonneur de garder le dépôt, par crainte peut-être de certaines surprises de l'inconnu ou de hardiesses téméraires, nous sommes restés avant tout des hommes de synthèse.
De cette différence de point de vue dans la façon de considérer la science, résulte cette conséquence, que les catholiques se résignent trop facilement au rôle secondaire A'adeptes de la science et que trop peu parmi eux ont l'ambition de travailler à ce que Ton a nommé la science à faire ; trop peu visent à rassembler et à façonner les matériaux qui doivent servir à former dans Ta venir la synthèse rajeunie de la science et de la philosophie chrétienne. Sans doute cette synthèse finale s'harmonisera avec les dogmes de notre Credo et avec les principes fondamentaux de la sagesse chrétienne, mais, en attendant que cette harmonie éclate dans tout son jour, les objections que Tincrédulité soulève la voilent aux yeux du grand nombre, et parce que les nôtres ne sont pas toujours là pour y opposer avec la compétence et Tautorité voulues la réponse directe et immédiate qu'elles réclament, les doutes surgissent et les convictions s'ébranlent ; les matériaux sont groupés, rangés, classés sans nous et trop souvent contre nous, et l'incrédulité accapare à son profit le prestige scientifique qui ne devrait servir qu'à la propagation de la vérité.
Gomment remédier à cette situation ?
Former des hommes, en plus grand nombre, qui se vouent à la science pour elle-même, sans but professionnel, sans but apologétique direct, qui
travaillent de première main à façonner les matériaux de rédifice spientifique et contribuent ainsi à son élévation progressive : créer les ressources que ce travail réclame, tel est le double but auquel doivent tendre aujourd'hui les efforts de ceux qui se préoccupent du prestige de TEglise dans le monde et de Tefficacité de son action sur les âmes.
Former des hommes, fournir à TEglise des travailleurs qui défrichent le terrain de la science, comme jadis les moines d'Occident ont défriché le sol inculte de FEurope chrétienne et préparé la civilisation matérielle dont elle jouit aujourd'hui ; montrer le respect que l'Eglise a pour la raisonhumaine et le fruit qu'elle attend de ses œuvres à la gloire de Celui qui s'est proclamé le Maître des sciences, tel est le but élevé que s'est proposé Léon XIII en recommandant au monde, dans ses Encycliques JEterni Patris^ LibertaSy l'étude des sciences spéculatives et des sciences sociales, et tout particulièrement en instituant à l'Université catholique de Louvain une école supérieure de philosophie placée.sous le vocable de saint Thomas d'Aquin.
Un champ immense est ouvert à l'observation scientifique. Les cadres de l'ancienne philosophie sont devenus trop étroits, il faut les élargir.
Depuis le xiii'* siècle*, l'homme a multiplié la puissance de sa vision, il pénètre dans le mondé des infiniment petits et dans l'immensité des cieux ; l'analyse spectrale lui révèle la nature intime de ce