‹ Le Christianisme de RuskinChapitre 3 sur 9 · FIG J · texte numérisé non relu

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Moïse, pour entendre Jéhovah, montait sur le Sinaï. Elie s'enfuyait sur l'Horeb. Ruskin chercha aux pieds des AJpes l'inspiration, et voici ce qu'il vit :

« La terre fut ébranlée, les cieux aussi se fondirent en la présence de Dieu ». (II a mis son arc dans les nuées » ; « c'est d'elles qu'Il a fait le tabernacle du soleil »..…. Par le firmament des nuages le pavé d'or est étalé le matin, pour que passent les roues de son char ; par le firmament des nuüages, le temple est bâti pour sa présence, afin qu'il l'emplisse de lumière à midi ; par le firmament des nuages, le voile de pourpre est refermé, le soir, autour du sanctuaire de son repos... Comme Créateur de tous les mondes et habitant de l'Eternité, nous ne pouvons concevoir Dieu, mais comme Juge et comme Protecteur de l'homme, les cieux sont, en vérité, le lieu de Sa demeure. «Ne jurez, ni par le ciel, car c’est le trône de Dieu, ni par la terre, car c'est Son marchepied. » Et toutes ces allées et venues de pluie fécondante et d'ombre délicieuse, toutes ces visions de palais d'argent bâtis sur l'horizon, et la voix des vents plaintifs et des tonnerres menaçants, et la splendeur des robes colorées et des rais aux faisceaux brisés n'ont qu'un but: rendre plus profond en nos cœurs 16 sentiment de tout ce que renferment de librement consenti, de positif et de précieux ces simples mots : «Notre Père qui es aux cieux..…..! »

Le Dieu de Ruskin est bien celui des patriarches qui se souviennent des mythes assyro-babyloniens, celui des prophètes qui châtient, celui du Christ qui nourrit et qui aime.

Nous sommes ioin des questions artistiques dont Ruskin voulait nous entretenir dans ses écrits ; pas si loin qu'on peut le penser, car tout grand artiste doit imiter la nature, or Comment la rendre parfaitement sur la toile sans la comprendre et sans l'aimer ? Comment l'aimer sans posséder toutes les qualités qu'un tel amour réclame ! Etre un artiste, c'est aimer la nature et lui être fidèle, aucune science, qu'il s'agisse de la géométrie, de la perspective ou de l'anatomie ne peut remplacer je sentiment artistique.

! Modern Painters, tome #4, part. 5, chap. 6.

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La science et l’art diffèrent par la nature de leurs Jonclions, la première sait, la seconde crée. La science s'occupe des choses telles qu'elles sont, l'art de l'effet produit sur l'homme. Deux vérités en dérivent : «la vérité essentielle » et la « vérité d'aspect ». La science se sert de la raison, l'art de la perception et du sentiment, etdans ce dernier domaine «rien ne doit s’interposer entre la natvre et l'œil de l'artiste entre Dieu et l'âme de l'artiste ». Le peintre ou le sculpteur ne doit ni savoir, ni philosopher, mais voir, sentir, fixer l'idée qui va s'évanouir, immortaliser sur la toile ce qui n’a pas de durée et trouver, par simple intuition et subitement, ce que les savants mettent cinquante ans à découvrir à force de raisonnement.

L'artiste qui exprime toute la joie qu'il a ressentie en contemplant l'œuvre de Dieu trouvera dans les Seven Lamps of Architecture toutes les lois qu'il devra respecter s’il veut produire un chef-d'œuvre architectural.

Il suffira d'en énoncer quelques unes pour en montrer le caractère moral. Le beau doit toujours être subordonné au vrai et au bien. La vérité doit être respectée. Les matériaux employés doivent provenir du lieu même où l'on construit et non de pays étrangers. Les imitations de la pierre ou du bois, les ornements et les murs inutiles sont des mensonges et doivent être bannis. Il doit se dégager de tout édifice une expression de force capable de frapper l'imagination et d'élever les pensées de l'homme. L'architecte doit enfin se souvenir queles murs des palais qu'il aura construits n’auront toute leur valeur qu'après avoir vu couler le sang des révolutions et des guerres el lorsqu'ils seront devenus les témoins des grandeurs passées.

Un exemple doit illustrer et prouver les théories de Ruskin : il le cherche à Venise. Venise fut forte et vaillante tant que son peuple religieux construisit des cathédrales en témoignage de sa foi et de sa confiance en Dieu, affirmant ainsi « qu'il existe un trésor que le marchand ne peut acheter à aucun prix et une jouissance plus précieuse que toutes les autres»et qu'un jour le Christ viendra « pour juger et rendre la justice ». Du moment où la cité oublia les vérités

qu'elie avait proclamées, rejeta toute honte et toute contrainte et dans sa folie commit ses crimes «en face de la maison de Dieu où brillaient les lettres de la Loi », le dôme blanc de Saint-Marce dit à l'oreille morte de Venise : («Sache que pour toutes ces choses tu seras jugée par le Seigneur » et la destruction vint,

Ainsi les Stones of Venice nous apprennent que la grandeur chevaleresque et artistique d'une nation dépend à la fois de la valeur morale de ses chefs et de son peuple.

Il reste une brochure à examiner pour connaître toute la pensée religieuse de Ruskin à cette époque. Nofes on the construction of Sheepfolds.. Comme elle se trouve analysée dans un autre chapitre nous rechercherons immédiatement quels signes font prévoir la rapide évolution de la pensée de Ruskin.

La révolution de 1848 ne trouble pas seulement la France et les gouvernements européens, Ruskin qui vogue sur les eaux de Venise ne trouve plus la paix. Sa conscience s'éveille il se demande si cette vie de douce quiétude et d'égoïsme est bien la vie qu'il doit mener. « Notre époque, dit-il, n’est pas un temps où l'on peut regarder les nuages ou rêver près des eaux tranquilles. Il faut travailler à quelque chose de plus sérieux ». W. Collingwood, son biographe, relate qu'à la même époque il écrit à l'un de ses amis que ce n’est plus l'heure de philosopher car «les blasphèmes de la terre deviennent chaque jour plus forts, et les misères chaque jour plus lourdes ».

En 1851 Ruskin est toujours l'homme profondément religieux qui rêve d’unir tous les protestants en un seul troupeau, mais les chagrins familiers viennent déposer un peu d'amertume dans son cœur, la paix qu'il aime est troublée par des incompréhensions et des doutes de toutes sortes, qu'il n'ose même pas formuler. La lutte se prépare quand par bonheur il rencontre Carlyle.

Les deux écossais étaient faits pour se comprendre et combattre ensemble. Ruskin lit Carlyle, Carlyle lit Ruskin, ils s’admirent et s'encouragent mutuellement, et l’auteur des Héros proclame qu'ils marchent «vers une nouvelle humanité plus large... ou vers la mort. »

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Celte amitié vient en son temps et donne une orientation nouvelle à l'activité de Ruskin. En composant les Stones of Venice, Ruskin avait appris à Connaître le peuple, à l'aimer, à se souvenir de son influence dans la destinée d'une nation, Carlyle achève cette éducation en initiant l'auteur de Fors Clavigera aux questions sociales.

La lutte pour les Préraphaélites ne peut pas nous intéresser dans cette étude, elle nous montre simplement la franchise de Ruskin et son besoin ardent de défendre ceux dont il a reconnu l'effort sincère et qui surtout appliquent sans le savoir ses théories artistiques.

Abandonné par la femme qu'il avait épousée quelques années auparavant, il retourne chez sês parents qu'il ne quittera plus. Sa mère revit les années passées où elle lisait la Bible avec son cher John qui est revenu. Le père trouve bientôt que son fils perd la tête en se passionnant pour les questions sociales et l'économie politique. La douce influence familiale n'est qu'apparente, Ruskin est engagé dans la grande lutte économique qui passionna tous les écrivains anglais du dix-neuvième siècle et dont il doit devenir le principal champion.

En 1854, il s'inscrit sur la liste des professeurs volontaires du Working Men's College pour y enseigner le dessin. Il. s'aperçoit bientôt que tout ce qu'il enseigne est inutile si l'on ne rend pas les classes ouvrières (plus heureuses, plus sages et meilleures ». Il découvre toutes les misères ouvrières et les théories des économistes lui apparaissent comme fausses. Il le proclame, et celui qui hier encore rêvait sur les bords du Lido et nous charmait par son style, emploie aujourd'hui son éloquence pour nous crier que : « Tant qu'il y aura des hommes sans couverture pour -leurs lits, sans linge pour leur corps, ce sont des couvertures et des vêtements qu'il faudra demander à nos ouvriers et non des dentelles ».. Les hommes restent aveugles volontairement et ne veulent pas voir sur les («joyeuses robes blanches des taches sombres et étranges; des dessous écarlates que l'on ignore, des taches d'un rouge que l'Océan ne saurait laver », et, les têtes blondes couronnées de jolies fleurs « sont enroulées d'une herbe à

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laquelle on ne songe pas, celle qui pousse sur les tombeaux ».

La foi presbytérienne pourra-t-elle s’allier à ces idées socialistes ? Ruskin est une âme ardente et les doutes viennent comme une tempête, mais le ciel s'éclaircira de nouveau au déclin du jour. Dans Prœæterita il nous raconte une pénible discussion qu'il eut à cette époque avec Denison Maurice sur la Bible au Working Men's College et il termine ainsi : « Pour ia première fois de ma vie je me trouvais face à face avec l'infidélité religieuse, chez un homme sans vanité comme sans ambition, mais qui instinctivement et inconsciemment ne se fiait qu'à lui pour interpréter tous les sentiments des hommes el des anges. »

En 1858, il entre dans une Eglise de Turin pour prier, il voit «un petit idiot, qui prêchait à quinze vieilles femmes et trois bonshommes, leur déclarant qu'eux seuls, à Turin, étaient les vrais enfants de Dieu ». Il sort en disant : «ma foi maternelle et protestante vient de s'éteindre, que me reste-t-il ? » Il a perdu sa foi protestante, a-t-il été converti au catholicisme par quelque St François inconnu rencontré dans un couvent d'Italie ? Non, il ne croit pas plus au Pape qu'au Khan de Tartarie. Il continue à lire la Bible chaque matin, les grandes vérités sociales il les retrouve dans les prophètes, mais il ne les a jamais entendues prêcher du haut d'une chaire protestante et c’est pour cela qu'il se dépouille du manteau usé du formalisme religieux.

Il prêchera simplement une honnête morale et accomplira son devoir sans se demander «(si nous descendons du singe, ou si nous deviendrons des anges. » Les hommes l'ont fait douter de Dieu.

I se retire sur la montagne pour méditer sur toutes ces questions et écrire les premiers chapitres de sa Bible de l'Economie politique.

La légende nous raconte qu'un jour Ruskin rêva qu'il était devenu moine franciscain et se dévouait à la grande communauté. Comme il montait l'escalier du Pincio quel-

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que temps après ce songe, un vieux mendiant lui tendit la main ; il lui donna son offrande et allait continuer sa route Icrsque le mendiant lui saisit la main pour la baiser, Ruskin alors se pencha et cembrassa le vieillard.

Le lendemain il vit entrer chez lui le loqueteux, les larmes aux yeux, qui le pria d'accepter une relique précieuse, un morceau de drap brun provenant de la robe de saint François. N'était-ce pas le saint lui-même, disent les biographes, qui était apparu à son disciple dans l'art d'interpréter les voix de la nature ? Quoi qu'il en soit, Ruskin se rappela son rêve et courut aussitôt en pèlerinage au couvent d'Assise, espérant y faire de grandes choses.

On était au temps de la fenaison, il y fit les foins.

Voilà le nouveau Ruskin qui autrefois chantait la nature dans les Modern Painters, la grandeur d’un peuple heureux dans les Siones of Venice et qui maintenant va proclamer «que la seule condition possible de la paix et du bonheur pour ceux qui sont en haut comme pour ceux qui sont en bas, pour les riches et pour les pauvres, est dans la sauvegarde de leur dignité première sous un seul «despote » Dieu, qui retient ici-bas celui qui tombe, ange ou homme dans l'horreur visible des chaînes de ténèbres jusqu'au jugement du grand jour et qui donne à celui qui le sert la parfaite liberté, l'héritage de tout ce qu'un Créateur aimant peut don: ner à ses créatures, de tout ce qu'un Père éternel peut donner à ses enfants. »

Voilà l'homme, nouveau disciple du Poverello d'Assise qui s'élèvera contre l'esprit sectaire de toute religion et donnera comme son maître tout ce qu'il possède pour réaliser le rêve de sa vie.

La réforme qu'il entreprend est toute évangélique. «Ce n'est pas de l'amour de la fresque dont nous avons besoin, c'est de l'amour de Dieu et de ses créatures, c'est de l'humilité et de la charité, de l’abnégation ét du jeûne. Qu'une nation soit saine, heureuse, pure dans ses jouissances, brave dans ses actions et grande dans ses affections, et l’art jaillira en elle et autour d'elle aussi librement que l'écume d'une source jaillissante. »

Voilà l'homme qui prononcera les conférences si pleines de douceur et de charme réunies sous les titres de Sesame and Lilies, The Ethics of the Dust, The Crown of Wild Olive.

La mere avait raison de préparer son fils à la lutte en lui apprenant à lire les Prophètes, car l'heure est venue où lui aussi devra prophétiser. Ecoutons-le pour comprendre la valeur de ses doutes, justes révoltes d'un homme qui s'aperçoit que les hymnes adressés au Seigneur ne sont que mensonges, les sermons, l'écho de cœurs desséchés et les lois économiques actuelles («un décalogue à l'envers. »

Mais pour comprendre exactement sa pensée aux environs de 1870, il faut nous souvenir qu'à cette époque elle est sous l'influence exclusive de Carlyle et qu’à tout moment nous retrouvons le maitre et l'ami encourageant celui qui livre le combat. Le maître et l'élève ont abandonné les croyances presbytériennes, se sont dégagés de «l'orgueil de la foi qui s'imagine que la nature de la divinité peut être définie par des convictions », et «de l'orgueil de la science qui s'imagine que l'essence de la divinité peut être expliquée par des analyses », et cependant Ruskin reste ce qu'il a été et sera toute sa vie, un prédestinatien.- « Notre rang intellectuel est fixé au jour de notre naissance. »

Ceux qui lisent Ruskin s'aperçoivent combien le style de Unto this last ou de Fors Clavigera diffère de celui de ses premiers écrits ; parfois nous retrouvons les mêmes longueurs et les mêmes digressions inattendues, mais la phrase a gagné en netteté et le Lon est devenu plus âpre. L'homme n'a plus le temps d'analyser ses sentiments pour les exprimer en des formes artistiques.

Réclamant la justice pour tous, il dit simplement « Comme depuis longtemps ilest reconnu et proclamé que le pauvre n'a pas droit à la propriété du riche, je désire qu'il soit aussi reconnu et proclamé que le riche n'a pas droit à la propriété du pauvre. »

Dans Unio (his last son premier manifeste socialiste, il essaie, après avoir étudié la question du capital, des salaires, de l'honneur, de la justice, etc., d'élaborer les lois qui lui

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paraissent justes, lois où nous retrouvons la sagesse humanitaire de celui qu’il appelle le vieux marchand juif auquel les Vénitiens ont élevé une statue, Salomon.

Dans cet écrit il ne s'élève pas contre la charité que les s0cialistes modernes trouvent dégradante, il préche la justice qui précède toujours la charité, car sans justice la charité est impossible. Il prend, en effet, le mot charité dans le sens paulinien.

La justice même n'est qu'une forme inférieure ou fragmentaire de la charité évangélique, et s’il la prêche, c'est qu'il est profondément convaincu que sans elle aucune joie, aucun bonheur, aucune parcelle de beauté n'est possible. Il n'y a rien de paradoxal à soutenir qu'à partir de l'apparition d'Unio this last Ruskin prêche partout et quand même l'Evangile du Christ dans toute sa pureté et dans toute sa rigueur.

Les questions dogmatiques, les questions des formes extérieures du culte sont passéés sous silence, ou critiquées. L'essentiel pour lui consistera à déduire et à appliquer toutes les lois sociales et morales du Sermon sur la Montagne.

Son enseignement s'adresse aux riches et aux pauvres et aux uns comme aux autres il reproche leurs fautes. Aux pauvres il dit : « Troupeau sans pasteur, ce n'est pas le pâturage qui vous a été fermé, mais la présence du pasteur qui vous à été enlevée. La nourriture ! peut-être pourrez: vous plaider votre droit à l'avoir, mais d’autres droits doivent être d'abord plaidés. Réclamez les miettes de la table si vous le voulez, mais comme des enfants et non comme des chiens, proclamez votre droit à être nourris, mais proclamez plus fort vos droits à être saints, parfaits et purs. »

Aux riches, cet amant de la beauté prêche la simplicité et blâme le luxe que l'ignorant peut seul goûter car il n'ose pas lever le voile qui cache toute la détresse et toute la souffrance des ouvriers.

Les économistes trompent le peuple en formulant des lois injustes, il les combattra en fournissant des exemples de l'application de leurs théories. Voici entre autre comment il

critique le principe : acheter le meilleur marché et vendre le plus cher. « Vous avez bien vendu votre pain aujourd'hui et le plus cher possible ; était-ce à un mourant qui a donné pour cela sa dernière pièce de monnaie et n'aura plus jamais besoin de pain, ou à un homme riche qui demain achètera votre ferme par-dessus votre têle, où à un vagabond en route pour piller la banque où vous avez mis votre fortune ? » Il conclut plus loin dans Unio (his last. «Pour devenir riche scientifiquement il faut devenir riche justement, et pour cela savoir ce qui est juste. »

Vous chercherez en vain chez ce grand socialiste une seule colère révoltée; même aux instants où il est le plus violent lorsqu'il se sert de la langue des prophètes d'Israël et s'exprime avec puissance, appuyant toute son argumentation sur un texte ou principe biblique, il conserve toujours un reflet de la douceur évangélique.

Tout prophète est un trouble-fête, tout prophète est haï

“dans son pays, Ruskin s'en aperçoit lorsque les revues ne consentent plus à imprimer ses articles et que ses parents se désespèrent en voyant leur grand fils tourner à l'hérésie moderne.

Nous l’appelons volontiers prophète, il mérite ce titre car au XIx° siècle il prophétise dans la langue des prophètes du vire siècle avant Jésus-Christ, se sert des mêmes images et comme eux connaît la solitude spirituelle, l'accepte et par cet ostracisme se trouve fortifié dans ses convictions. Les Ezéchiel ne ménagérent pas toujours leurs adversaires, comme eux, celui qui chantait la course des nuages et la douceur angélique des primitifs, et que l'Université d'Oxford vient d'appeler commeprofesseur, forcé par les événements écrira en 1871 : « Les vrais voleurs de l'Europe, les auteurs responsables de toute guerre néfaste, sontles capitalistes qui vivent du tant pour cent prélevé sur le salaire des autres, au lieu de vivre de leurs propres'salaires. La vraie guerre européenne, celle dont ia Commune de Paris est le commencement, est entre eux et les ouvriers. Les capitalistes ont maintenu l'ouvrier dans la pauvreté, l'ignorance et l'immoralité pour pouvoir, sans qu'ils'en aperçoive, garder pour

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eux le produit de son travail. Le sentiment encore vague de sa misère commence à l'éclairer : tel que les capitalistes l'ont fait, il lutte contre eux, et il luttera. »

Il est bien de prêcher aux autres, mais encore mieux de se prêcher à soi-même. Ruskin pousse la franchise jusquelà : « J'essaie de réformer le monde, au lieu de commencer par me réformer moi-même. J'essaie de travailler autant que saint Benoît et j'oublie que je devrais commencer par être un saint. »

Il a prêché le sacrifice aux autres et à lui-même, il s'obéira, etles millions que son père, mort en 1864, lui avait légués, ses magnifiques collections de tableaux, seront dissipés pour apporter un peu de soulagement aux pauvres, un peu de beauté à ceux qui vivent dans la misère, pour appliquer ses propres principes d'économie politique et d'organisation sociale. Il créera des logements d'ouvriers, des dépôts de thé, des librairies, ouvrira des musées, des expositions de dessins. Il essaiera de rétablir les industries rurales qui doivent assurer la moralité des campagnes et la stabilité de leur population, d'organiser une cité communiste. Tous ses essais ne réussiront pas, car il est seul pour tout entreprendre, mais, logique, conséquent avec ses principes, malgré ses échecs, il restera optimiste et avouera franchement que ce n'est ni par sainteté évangélique, ni dans l'espérance d'une céleste récompense qu'il prend plaisir à bien faire, mais simplement parce qu'il ne peut nipeindre, ni lire, ni admirer la lumière du ciel, tant qu'il sent autour de lui, dans Londres ou ailleurs, la juste haine du pauvre qui gémit dans sa misère:

En décembre 1871, Ruskin perd sa mère âgée de quatrevingt-dix ans. Maintenant seul, orphelin, sans épouse, sans famille, il comprend l’amertume de la solitude et la tristesse de découvrir le profond amour qu'ont eu pour vous ceux qui ne sont plus.

Dans sa lettre de Noël de Fors Clavigera, quelques jours après ce deuil il écrit : « Pourquoi fête-t-on Noël ? Vos petits « enfants répondraient sans doute et sans crainte : Parce « que l'enfant Jésus est né ce jour ; mais vous, plus sages

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