CARE
que vos enfants peut-être comme cela se devrait, pourriez-vous répondre la même chose ? Et, s'il est né ce jour-là, qu'est-ce que cela peut vous faire ? Je répèle, êtes-vous vraiment sûr qu'il est né ? Je veux dire, croyezvous réelles toutes les étranges choses qui ont accompagné cet événement et que l'on vous a racontées, l'apparition des anges, l'étoile s'arrêtant au-dessus de sa tête? Vous êtes sûrs de cela, dites-vous ? J'en suis heureux et souhaiterais qu'il en soit ainsi pour moi; mais j'ai été si embarrassé dernièrement par bien des choses qui autrefois me semblaient claires que je ne suis presque plus sûr de rien maintenant.»
Ces paroles écrites dans la douleur ne sont pas des paroles
de doute, mais de tristesse et de lassitude, car voici ce quil écrit huit jours plus tard! :
« Dans le courant de l'année qui finit ce matin, je me suis efforcé, plus que jamais, d'agir pour les autres plus que pour moi-même et en jetant un regard sur ces douze mois, je suis satisfait d'avoir en quelque mesure fait le bien... Que la chance ait voulu, dans le cours de cette même année, que j'aie eu à supporter la plus grande peine qui m'ait jamais été infligée de ma vie, — de passer par une maladie presque mortelle, — ec d'écrire votre lettre de Noël auprès du lit de mort de ma mère; voilà des attributs de la force cachée, la Destinée, dont je veux vous retracer le pouvoir. dans l'histoire el dont les raisons sont indéchiffrables, mais suivent d'une façon palpable certaines lois orageuses qui sont au plus haut degré merveilleuses et majestueuses ?. » Pendant toute cette période de lutte, d'essais philanthropi-
ques, où les conférences succèdent aux conférences, où les étudiants se pressent aux cours de l'ancien gradué d'Oxford, Ruskin se trouve seul à soutenir le combat malgré ses succès littéraires. [l avait pensé un moment que les chrétiens se réveilleraient à ses appels et luttéraient avec lui pour réaliser ses projets ou simplement vivre la vie idéale et cependant
l Fors Clavigera, décembre 1871.
3 Fors Clavigera, janvier 1872.
Hoos
possible, révélée au monde par les Evangiies. Mais, paroles, exhortations, prophéties, ne semblent être entendues par personne. Ruskin se détache alors complètement de toute église et dit : «Etre membre d'une congrégation n’est qu’une € complaisance pour la mode du jour, mais ce n’est pas du € tout «confesser Christ». 11 est bien vu d'assister au culte et « cela vous rend respectables aux yeux des autres, mais cela « ne vous dispense pas des autres services imposés par les « lois évangéliques. Peu importe que vous soyez catholiques, & protestants, byzantins ou orthodoxes, pourvu que votre « religion soit un culte en vérité et que vous ayez la convic- € tion que votre adoration a été acceptée par le ciel en rece- € vant une approbation manifeste de Dieu par un changement « de vos vies. »
Sa méfiance est très grande pour les ecclésiastiques, qui se donnent le nom de prêtres, ce qu’ils ne sont et ne doivent pas être, et n'osent pas s'appeler prophètes, ce qu'ils devraient être.
Certains puritains, choqués par les affirmations ou les critiques religieuses de Ruskin-expriment leurs blâmes.
Alors, l'homme qui a donné sa vie et ses biens dans un esprit évangélique se redresse et ose élever la voix : « Misé- « rables que vous êtes, si en effet, vous appelant chrétiens, « vous pouvez trouver la moindre crainte de Dieu, ou le « moindre amour languissant pour Christ, mélangé aux « restes de vous-mêmes : Alors, pour l'amour de Dieu ap- « prenez au moins ce qu'est la prière et apprenez-le d'Ezé- « chiel et d'Esaïe et non pas du dernier cockney à queue « frisée qui mord et aboie en plein xIx° siècle et pour « l'amour du Christ apprenez la charité du Seigneur qui « donna sa vie pour nous et non pas de la dame patronnesse « du dernier bal de charité!. »
En 1875, Ruskin croit que son professorat d'Oxford ne lui impose pas seulement le devoir de donner des leçons à Oxford, mais aussi celui d'orienter, autant qu'il lui est possible, les voyageurs en Italie, nous ajouterons — et dans lavie —
1 Fors Clavigera, lettre 82, 13 septembre 1877.
LONOS
car, tout en leur décrivant, dans le guide intitulé les Mornings in Florence, une fresque de Giotto, il leur tient ce discours :
« Le premier devoir d'un enfant est d'obéir à ses père et mère, comme le premier devoir d'un citoyen est d'obéir aux lois de la cité : et ces devoirs sont si rigoureux que, d'après moi, leurs seules limites sont celles que fixèrent Isaac et Iphigénie. D'autre part, les père et mère ont également à remplir un devoir bien déterminé envers l'enfant, en ne l'incitant pas à la colère. Il est curieux que je n'aie jamais entendu expliquer ce texte aux pères et aux mères du haut de la chaire. Pourtant il me semble que Dieu réclame plus instamment des parents qu'ils comprennent leur devoir envers leurs enfants, que des enfants qu'ils connaissent le leur envers leurs parents.
€ Il y a plus. Le devoir d’un enfant est d'obéir à ses parents. Il n’est dit nulle part dans la Bible, et il n'a jamais été dit nulle part dans aucun livre bon et sensé, que ce soit là le devoir de l'homme ou de la femme. On ne peut pasplus préciser le moment où un enfant devient homme ou femme que celui auquel il se tient pour la première fois debout ; il est pourtant évident que ce moment arrive un jour. Chez les peuples illustres, les enfants s'efforcent tou. jours de rester enfants, et les parents tendent constamment à en faire des hommes et des femmes. Chez les peuples avilis, les enfants désirent sans cesse devenir des hommes et des femmes, et les parents veulent les garder enfants. Il peut arriver — et heureuses les maisons où cela se passe ainsi ! — que l'intelligence au moins égale du père el sa plus longue expérience guide ses enfants jusqu'à la fin de leur vie, non par contrainte, mais par obéissance parfaite et par parfait amour. Mais ce cas est rare, souvent impossible. Il est aussi naturel pour les vieux d'avoir des préjugés que pour les jeunes d'être présomptueux, et dans le cours des siècles, chaque génération a à se prononcer sur un sujet qui la Concerne.
« Mais cette scène, sur laquelle Giotto insiste avec tant d'énergie, représente non l'affirmative de l'indépendance de l'enfant, mais le choix qu'il fait d'un autre Père,
« [1 ne faut pas confondre le désir de cet enfant d'Assise d'obéir à Dieu plutôtqu'aux hommes, avec ledésir denotre jeune cockney Plein-d'Espoir de disposer de la cief de la maison et de jouir d'une rente. Il n'y a aucune question de morale que les faux prêtres de toutes les églises aient fait dévier et pervertie davantage que celle du choix d'un maitre. Mais cette question ne s’en pose pas moins et si le Christianisme recèle quelque vérité, il viendra un temps où tous les vrais disciples devront prendre à cœur cette parole : « Celui qui aime mieux son père ou sa mère que moi, n'est pas digne de moi. »
« Aime, notez-le bien ; il n’est pas question de désobéir à un père ou à une mére que vous n'aimez pas, ou de vous enfuir d'une maison où vous préférez ne pas rester, mais de quitter le foyer qui est votre paix et d'être en inimitié avec ceux qui vous sont le plus chers. C'est cela qui sera demandé, un jour ou l’autre, à tous les vrais disciples du Christ, si ses paroles ont un sens.
«€ I1 y a un sens dans les paroles du Christ, quelque mauvais usage que l’on en ait pu faire, quel que soit le nombre des faux prophètes — etle Ciel sait qu'il y en a eu beaucoup — qui ont appelé à eux les jeunes enfants, non pour que ceux-ci soient bénis, mais pour qu'ils soient maudits. Un fait reste certain, c'est que, si vous voulez obéir à Dieu, il viendra un moment où la voix des hommes s'élèvera contre vous avec toute son autorité naturelle et sacrée. L'amiet le sage conseiller, le frère et la sœur, le père et le maître, la voix de tout notre entourage prudent et avisé, et de tout son poids, le mépris stupide du vulgaire, un jour, seront Contre vous, tous ensemble. Vous devez obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. La race humaine avec toute sa sagesse et son amour, toute son indignation et sa folie, d’un côté. Dieu seul de l’autre : vous avez à choisir.
« Tel est le sens de la renonciation de saint François à son héritage ; c'est le début de l'Evangile des Œuvres de Giotto. Si, tout d'abord, cet héritage de Mammon et du monde n'est rejeté, si, tout d'abord, cet acte, le plus péni-
« ble de tous, n'est accompli, tous les autres sont inutiles. « Vous ne pouvez pas servir Dieu et Mammon, vous ne pou- « vez pas obéir à Dieu et à Mammon. Aucune œuvre de « charité, aucune obéissance, aucun renoncement ne sont « de quelque utilité si vous êtes encore en conformité de « cœur avec le monde. Vous allez à l’église, parce que le « monde y va. Vous observez le dimanche parce que vos « voisins l’'observent ; mais vous vous habiilez ridiculement « parce que votre voisin le demande, et vous n'osez pas « faire une œuvre rude parce que vos voisins la méprise- « raient. Vous devez renier votre voisin dans sa richesse et « dans son orgueil, el vous souvenir de lui dans sa détresse. & Voilà la désobéissance de saint François »".
Il est difficile d'entendre dans un temple exhortation plus évangélique.
Après une vie d'apostolat et de surmenage, cet homme que nous avons vu si délicat pendant son enfance et sa jeunesse, se retire dans la solitude de Brantwood, non pour se reposer, — il ne croil pas «à toutes ces histoires de surmenage » — ilsent qu'il doit «faire encore de belles choses, mais le cœur lui manque. » L'intelligence’ s'obscureit aussi par moment, Au commencement de sa retraite il compose une série d'écrits intitulés Our Fathers have told us dont nous ne possédons qu'un chapitre : The Bible of Amiens. De 1885 à 1889 il publie ses P/'æterila, autobiographie en trois volumes écrite dans les instants où l'intelligence et la mémoire ne font point défaut à l'écrivain.
En 1880 et 1882 il voyage encore et de retour dans sa retraite il enseigne l'Evangile aux siens, aux enfants du village, com- | mente la Bible, compose des prières. Le cardinal Manning espère que Ruskin reviendra dans le giron de l'Eglise romaine et lui fait des avances, Ruskin bavarde avec lui de l'art au Moyen-Age, préfère sa cuisine à sa théologie et rassure ses amis d'Ecosse en leur écrivant : « J'étais, je suis et ne puis être qu'un chrétien catholique, dans le sens large et éternel du mot... mais je ne suis pas plus près
! Mornings in Florence. Devant le Soudan.
Lime
de devenir Catholique romain que Quaker, Evangélique ou Turc.»
Pour la dernière fois en 1888, il revoit la France, le Mont Blanc, l'Italie. Il ne peut plus chanter leurs beautés, il contemple en silence et ses pensées sont des secrets qu'iln'a plus la force de dévoiler, les couleurs mêmes qu'il a tant aimées, « Comme elles sont pâles et ternes maintenant ». Il ne les distingue plus.
Il attend la mort sans crainte ni tristesse, elle vient le chercher le 20 janvier 1900.
Cette brève esquisse de la pensée religieuse de Ruskin doit ser vir à l'analyse de sa dogmatique.
Ce mot dogmatique aurait effrayé Ruskin ; ne renfermet-il pas en effet pour nos Contemporains l'idée de quelque chose qui s'impose, qui opprime, qui étouffe, dont il faut se débarrasser à tout prix. Vivre sans dogme est une règle moderne.
Si un dogme est l'énoncé clair de ce que l'on croit, tout homme qui pense est dogmatique et dans ce sens Ruskin l'est. Si un dogme est une formule concrétisant la pensée d'une époque lointaine, imposée par une congrégation d'hommes, Ruskin n’est pas dogmatique car il n'impose ni ne se laisse imposer aucune idée ou squelette d'idée.
Tous les critiques de Ruskin se sont aperçus combien il était difficile de dire exactement ce qu'il pensait et croyait car l'évolution de sa pensée dura ce que dura sa vie. Luimême nous dit : « Mon système n’est ni le mien, ni celui de Kant, ni celui de Comte, mais celui que le Ciel a enseigné à tout cœur d'homme sincère et prouvé par toute œuvre humaine sincère, depuis le commencement des temps jusqu’à nos jours. » Cette définition a besoin d'être précisée et le but de cette étude est, après avoir retracé sa vie, d'en condenser les grandes idées religieuses pour montrer en Ruskin le type du chrétien détaché de toute église, vivant à une période de crise dogmatique.
Ruskin n'est pas un théologien, ses études à Oxford n'influencèrent guère sa pensée, jamais il ne s'est recommandé d'un de ses maîtres, la philosophie allemande n'eut jamais ses préférences. Lorsqu'il s'intéressa aux mouvements de la High Church et de la Low Church ce fut en simple laïque étranger aux luttes ecclésiastiques, désirant simplement voir les principes évangéliques appliqués dans leur pureté. Ses critiques exégétiques sont celles d'un bon humaniste et non d'un théologien. L'histoire de l'Eglise ne lui est de quelque utilité que pour ses études artistiques et souvent même ce sont les sculptures et les peintures qui lui aident à déchiffrer l'histoire.
Ruskin n'est pas un protestant, — c’est lui qui nous ie dit. — Il a plusieurs raisons de ne pas l'être. Le puritain d'Ecosse aimait la liberté de pensée, habitué par sa mère à juger tout conformément à la Bible, il s’aperçut bien vite que la prédication contemporaine protestante, qui se réclamait cependant des Ecritures, ne prèêchait pas les vérités qui y étaient contenues, mais recommandait une vie religieuse toute de surface, aux rites nombreux enseignés par un clergé usurpant les droits sacerdotaux du Christ.
L'étude du Moyen-Age révéla à Ruskin que la foi sincere, profonde, évangélique, avait fleuri depuis les temps apostoliques jusqu'à l'époque de saint François et qu'il était bienfaisant de vivre dans le Commerce de tous les saints dont les effigies et les statues ornent les cathédrales gothiques. Cette recherche sincère de la vie et de la sève religieuse au sein du catholicisme fut blâmée par ses compatriotes qui avaient la haine de Rome et ne voulaient pas comprendre que la personnalité s'enrichit à découvrir la pensée et la valeur de ceux que l'on ne connaît pas, qui vous ont persécutés et que l'on haïit encore, — oublieux de l’enseignement du Christ. — Cette différence entre lui et ses contemporains fut involontaire mais explique son éloignement de l'Eglise protestante. Ne pas vouloir comprendre la pensée d'une génération c'est refuser de juger à leur juste valeur ses productions artistiques. Ruskin ne put jamais pardonner la légèreté d'esprit, l'ingratitude de l'Angleterre de son temps qui parcourait la France, l'Italie, la Suisse sans s’y arrêter pour contempler
leurs cathédrales ou les chefs-d'œuvre de leurs écoles de peinture. Dans les S{ones of Venice il nous dit n'avoir jamais rencontré un chrétien «qui se souciàt le moins du monde de l'art ». En effet, ceux qui aiment l'art avec passion connaissent des doutes et des luttes que le chrétien à courte vue mais Confiant dans le Seigneur ne peut jamais connaître. » Quant aux peintres qui ont encore le plus d'influence sur l'esprit protestant, ce sont : « Carlo Dolci, Guerchin, Benjamin West et John Martin. Raphaël dont on parle tant, est, je crois rarement admiré par les esprits pieux ; encore moins son maître et tous les peintres vraiment religieux de jadis ; mais une Madeleine de Carlo Dolci, un Saint-Jean du Guerchin, ou une illustration des Ecritures par West ou bien encore un nuage noir traversé par un éclair, de Martin, manquent rarement de produire une impression profonde pour notre temps ».
(€ [1 y à, pour cela des raisons très plausibles. La princi- « pale est que tous les peintres réellement religieux étaient « de cœur avec l'Eglise romaine dont ils ont souvent repro- « duit les doctrines.
« L'esprit protestant l'a remarqué, il s'en est offensé et il « est devenu incapable d'examiner leur œuvre à fond et d'y « découvrir des manifestations d’un esprit largement chré- « tien et non catholique romain. Nombre de protestants pé- « nétrant pour la première fois dans le («Paradis » de l'An « gelico, seraient tellement blessés de voir que le premier « personnage que leur présente le peintre est saint Domini- « que, qu'ils sortiraient au plus tôt d'un tel Paradis sans se « donner le temps de remarquer que, habillés de noir, de « blanc ou de gris, et quels que soient les noms du calen- « drier qui leur appartiennent, les êtres dont Beato Ange- « lico peupla son Paradis sont plus saints, plus purs et plus « pénétrés d'amour divin que tous ceux que la main hu- « maine avait pu retracer jusqu'alors et qu'elle a retracés « depuis. Et les protestants, n'ayant sottement admis que « les œuvres des peintres non soumis aux doctrines catholi: « ques, ont été réduits à se contenter de ceux qui, ne « croyant ni au catholicisme, ni au protestantisme, ont lu la
« Bible uniquement pour y trouver des motifs de tableaux. « Il n'y a peut-être pas de peinture plus répandue chez les « protestants que «la Pythonisse d'Endor » de Salvator « Rosa, bien qu'il ait choisi son sujet parce que, sous le « nom de Saül et de la Sorcière il put prendre pour modèles « un chef de brigands et une mégère napolitaine ! ».
[l était impossible pour Ruskin de retourner chaque dimanche écouter une prédication infidèle et tenter de s'associer à une congrégation avec laquelle une communion complète d'esprit lui était devenue impossible.
Ruskin ne devint jamais catholique romain. Son esprit était trop libre pour se laisser imposer une dogmatique provenant directement de saint Thomas. flne pouvait pas accepter l'autorité d’un clergé interprète des volontés divines, vicaire du Christ, souverain sacrificateur d'une religion rappelant quotidiennement la mort du Maître et oubliant sa vie, renijiant la pensée des sculpteurs du Moyen-Age qui représentaient le Christ comme un des leurs, non Comme un bambino dans les bras d'une Vierge toute puissante, ou comme une dépouille polychrôme, languissante sur une croix, sans vie et sans force.
Le catholicisme actuel qui use des artifices des Mages et des Brahmines, par toute la mise en scène de ses superstitions, de ses idoles et de ses images, afin de frapper le sentiment populaire, dévoile une-chrétienté frappée de paralysie, et les sentiments religieux que le peuple peut alors éprouver dans l'atmosphère alourdie par les fumées d'encens ne doivent pas (nous inspirer plus de respect que nous n'en aurions accordé aux adorateurs d'Eleusis, d'Ellosa ou d'Edfou. »
Pour Ruskin, devenir catholique romain c'était accepter l'autorité papale et renoncer à l'autorité des Ecritures : cela, il ne le pouvait. Aussi si nous devions définir d’un mot la religion de Ruskin, nous dirions qu'il fut un homme de la Bible.
fi ne pouvait pas rejeter toute dogmatique protestante,
1 The Stones of Venice, St Marc,
aucun homme ne peut se dégager entièrement des idées de son Milieu. La théologie moderne qui était pour lui une science dangereuse, les écoles critiques allemandes et anglaises, influencèrent sa pensée malgré lui. Il est pourtant juste de dire que Ruskin est le type du chrétien moderne qui rejette toute formule de credo élaboré par les siècles passés, et qui n'accepte pour vrai que l'Évangile mis à l'épreuve dans la vie actuelle. Lorsqu'il étudiera un texte biblique il ne recherchera pas les interprétations données par Athanase, Augustin ou Luther, il se demandera, — comme sa mère, — ce que cela veut dire en bon anglais, quel sens exact actuel nous devons donner aux passages des Evangiles où le Christ demande à son Père «que Ton Règne vienne » et «que Ta Volonté soit faite sur la terre Comme au ciel ». L'action doit suivre immédiatement la réponse afin de l'éprouver ; toute idée qui n'est pas appliquée et vécue n'a aucune valeur. Ruskin prêche constamment sur ce texte « Faites la volonté de mon Père et vous verrez si Ce que je vous disest vrai ». Croire que les paroles du Christ sont vraies et que ce qu'il dit vient du Père, et croire qu'en mettant en pratique ses enseignements on reconnaitra qu'il parle bien selon l'inspiration divine, n est pas un cercle vicieux pour Ruskin, mais une même vérité.
Son besoin de tout concrétiser, de tout envisager d'une façon pratique en bon anglo saxon qu'il est, n'est pas la seule raison qui fait de son enseignement religieux un écho du Sermon sur la Montagne et des Prophètes du huitième siècle. Nous souvenant de la crise économique de l'Angleterre à la fin du xixe siècle, nous comprendrons facilement que tout évangile prêché au sein d'un peuple martyr du machinisme moderne et des classes riches, devait apporter un remède immédiat et puissant, rétablir la liberté de penser et de vivre, non seulement la liberté, mais encore la permission. L'inspiration d'un tel évangile ne pouvait venir que du Christ.
Ruskin ne craint pas de grossir la foule des «utopistes » du siècle dernier. Il eroit que la tranquillité avec laquelle Jes hommes sont toujours prêts à admettre quil est impossible que les choses se passent bien, parce qu'elles se sont
toujours passées mal «est l'une des sources de misères et de crimes les plus fatales, dont souffre ce monde ». «Chaque fois, dit-il, qu'un homme voudra nous dissuader de tenter de bien faire sous prétexte que la perfection est (utopique » défiez-vous de cet homme. Rayez ce mot de votre vocabulaire. Nous n’en avons pas besoin. »
. Les essais utopistes de la fin du siècle dernier, quidevaient réformer ia société, ne faisaient appel qu'au peuple, aux classes opprimées ou à la législation. Ruskin comprit que la haine des classes et les germes de misère et de révolution, ne proviennent pas seulement de la médiocrité des salaires, mais du fait que les hommes ne trouvent plus aucune joie dans leur travail. «Les hommes ne sont pas froissés du mépris des hautes classes, dit-il, mais ils ne peuvent pas endurer le leur propre, car ils sentent que l'espèce de travail auquel ils sont condamnés est vraiment dégradant et qu'il fait d'eux moins que des hommes. Jamais les hautes classes n'ont eu tant de charité et cependant jamais elles ne furent tant haïes. C'est qu'autrefois la séparation entre le noble et le pauvre était simplement un mur bàati par la loi, aujourd'hui c'est une différence véritable dans le niveau de la dignité humaine, un abîme entre les hauts plateaux et les vallées profondes de l'humanité, et au fond de l'abime, l'air qui règne est empoisonné ! » Pour que le règne du bonheur vienne il faut prêcher la paix et l'amour, non seulement aux pauvres maisaux riches, ii faut trouver une autorité qui s'impose ou qui puisse être acceptée par les uns et par les autres, un message qui, par son Contenu ne tienne pas compte des différences créées par les hommes mais leur fasse comprendre que tous sont responsables .de leur situation actuelle, de l'avenir de la race humaine et que tous ils ont droit aux mêmes espérances. Cet évangile, Ruskin le retrouva pendant sa retraite de 1860, c'était celui que sa mère lui avait révélé dans son enfance. Ille prêcha jusqu'à la fin de sa vie, avec fidélité et abnégation. Essayons de dégager de ses paroles les idées fondamentales qui sont à la base de cet évangile prèché aux masses populaires d'Angleterre par le professeure d'esthétique d'Oxford.
Dieu est le créateur du cielet de la terre, de toute créature, de toute chose visible et invisible. Son premier attribut est d'être infini et par conséquent inconcevable pour la raison humaine. Notre imagination, même lorsqu'elle essaie de se le représenter, est comme perdue dans un vide immense qui entoure les sphères célestes et limite notre pensée. Nous ne percevons que les preuves de son action sur le monde et sur nous, ce qui nous permet d'induire son existence. Cet attribut de l'infini de Dieu nous est encore révélé dans les extases que peut nous procurer la contemplation de la nature et des chefs-d'œuvre de l'humanité ; à ces heures où l'âme s'élève, où le cœur bat plus vite et éprouve le besoin de dévoiler l'inconnu que nous devinons tout près de nous, qui nous enveloppe, qui s'empare de nous et auquel nous nous abandonnons. Dieu a créé le monde d'une matière unique, qu'il a différenciée, afin que chaque créature remplisse une tâche particulière appropriée aux besoins de l'ensemble. Après avoir créé l'Univers, Dieu en est devenu la Providence. Le monde est soumis au changement, à l'évolution, à l'effort, à la souffrance ; Dieu est permanent, immuable. La créature est l'incessant «Je deviens » Dieu est « Je suis celui qui est », la science suprême qui ne peut être surprise, la force suprême qui ne peut travailler, la volonté suprême qui ne peut changer. Cette définition essaye de condenser l'idée de l'infini divin et de nous montrer qu'il possède en lui toutes les pensées actuelles ou possibles, toutes les forces agissantes ou susceptibles d'agir, toutes les volontés pouvant modifier l'état actuel du monde.
L'idée de la paiæ est associée à l’idée de puissance infinie, et le désir de paix éprouvé par la créature est le besoin d'être maîtresse d'elle-même et du temps qui s'écoule, et de participer à la puissance divine.
Dieu est la justice suprême. L'histoire d'Israël comme celle de tous les peuples de la terre, de Venise entrautres, nous révèle cette justice constamment à l'œuvre. Dans la nature elle se révèle dans la symétrie et l'équilibre des forces naturelles, Dans la race humaine par la supériorité morale des
hommes qui se sont soumis-à une haute discipline et qui ont respecté toutes les lois fondamentales de la vie.
Dieu, maître de l'univers, roi de la création, possède au plus haut degré la modération. Nous ne trouvons rien de heurté, aucune couleur crue dans la nature, les hommes vraiment saints, ceux qui se sont approchés le plus près de Dieu par l'union mystique, ont reflété cette qualité divine. Comparant saint Martin à saint Firmin, il dit : « Le caractère propre de saint Martin est une charité sereine et douce envers toutes les créatures. I n’est pas un saint qui prêche, — encore moins qui persécute, pas même un saint inquiet, De ses prières nous entendons peu, de ses vœux, rien. Ce qu'il fait toujours, c'est seulement la chose juste au juste moment ; la rectitude et la bonté ne faisant qu'un dans son àme ; un saint extrêmement exemplaire à mon avis. » |
« Dans cette douceur était sa force, et l’on ne peut mieux en apprécier l'efficacité pratique qu'en comparant la portée de son œuvre à celle de l’œuvre de saint Firmin. L’impatient missionnaire tapage et crie comme un énergumène dans les rues d'Amiens, insulte, exhorte, persuade, baptise, met tout sens dessus dessous pendant quarante jours : après quoi il a la tête tranchée et son nom n'est plus jamais prononcé hors d'Amiens. Saint Martin ne contrarie personne, ne dépense pas un souffle en une exhortation désagréable, comprend, par la première leçon du Christ à Juimême que des gens non baptisés peuvent être aussi bons que des baptisés, s'ils ont le cœur pur ; il aide, pardonne, console. »
Des banquiers, des hommes politiques, des clergymen prétendent que les progrès de la civilisation sont dûs aux victoires économiques ou législatives, que jamais la Providence n'a gouverné les affaires humaines « que toutes les actions vertueuses ont des motifs égoïstes et qu'un égoisme scientifique avec des communications télégraphiques appropriées et une connaissance parfaite de toutes les espèces de bactéries; assureront d'une manière complète le futur bienêtre des classes supérieures de Ja société et la résignation respectueuse des classes inférieures. »
He Male
« En attendant, dit Ruskin, les deux influences laissées de côté, la Providence du ciel et la vertu des hommes ont gouverné et gouvernent le monde et non d'une façon invisible ; et elles sont les seules puissances au sujet de qui l'histoire ait jamais à nous apprendre quelque vérité profitable. Cachée sous toute douleur, il y a la force de la vertu ; au-dessus de toutes lesruines, lacharité réparatrice de Dieu. Ce sontelles seules que nous avons à considérer : en elles seules nous pouvons comprendre le passé et prédire l'avenir, la destinée des siècles. » De telles notions de la divinité sont rares à notreépoque, Ruskin ne s’en étonne pas car, lorsque la religion ne vient qu'en second lieu, ce qui est le cas à l'heure actuelle, elle ne vient pas du tout. «Dieu tolère bien des choses dans le cœur humain, mais il en est une qu'Il ne tolère pas : c'est un rang secondaire. Celui qui n'offre à Dieu qu'un rang secondaire ne lui en offre aucun et celui qui fait de la religion, son premier but en fait son seul but, et ne peut travailler pour rien au monde que pour l'amour de Dieu. »
Dieu a créé le monde et le dirige, mais il délègue une partie de sa puissance aux hommes justes et droits. Dans certains écrits de Ruskin, nous retrouvons la théorie néo-platonicienne du Logos et nous voyons le Christ préexistant travail lantavec Dieu à la création du mondeet servantencoreàl'heure actuelle d'intermédiaire entre son Père et l'humanité, entre le Créateur et la Création. Dans la christologie ruskinienne nous devons nous demander souvent si le Christ historique ne fut pas l'apparition terrestre de ce Christ préexistant, quoique Ruskin n'accepta jamais la théorie de la rémission des péchés par le sacrifice de la croix. Analysons en premier lieu la notion du Christ historique qui s'obscurcit à mesure que nous nous éloignons de l'époque où vécut le charpentier de Nazareth. Nos vies modernes, notre tournure d'esprit sont pour nous autant de difficultés de nous représenter des faits aussi lointains ; d’où il découle pour les esprits superficiels une facilité de se tromper sur le véritable caractère des croyances enseignées. Au cours des siècles, les légendes ont embelli ou faussé l’histoire, les manuscrits eux-mêmes ont
perdu leur pureté.