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Ausixième siècle les humanistes profitèrent de la lutte entre catholiques et réformés pour donner un nouvelessor à la littérature antique, et amuser les hommes « à l'étude inférieure de la grammaire, de la logique et de la rhétorique, les rendant ainsi incapables des hautes pensées et des nobles émotions. »
On constata alors que l'enseignement du Christ manquait de rhétorique, celui de saint Paul de logique et que le grec du Nouveau Testament n'observait pas les règles de grammaire. L'étude de la Bible vint après celle des livres d'Horace. La mythologie etle christianisme occupant la même place dans l'esprit des hommes intelligents, eurent la même valeur religieuse. Le christianisme avait perdu sa puissance et « mieux eut valu adorer Diane et Jupiter que de traverser la vie en nommant un Dieu, en en imaginant un autre et en n'en craignant aucun. » Aujourd'hui l'église du Christ n'est représentée que par un petit noyau de chrétiens et ce qui est fatal c'est que les païens actuels se prétendent chrétiens et les croyances sont si variées qu'il est impossible de savoir où commence el ouù finit la foi. « Actuellement nous ressemblons aux paiens du seizième siècle, nous savons que si nous posions à notre voisin une question de croyance, nous reconnaïitrions que neuf fois sur dix il s'est fait un Christianisme adapté à sa conscience, et qu'il doute de beaucoup de choses, auxquelles nous ne croyons plus avec assez de force pour que son doute ne nous ébranle pas. Alors nous appelons charité ce qui est tout simplement pusillanimité et manque de foi, et nous considérons comme une preuve dé bienveillance de pardonner parfois aux hommes leur manque de pratique en considération de leur foi reconnue et de leur pardonner parfois leur flagrante hérésie en considération QE leur admirable pratique ».
La littérature n'est pas seule responsable de cette désagrégation de la pensée religieuse, l’art ou plutôt certains prétendus artistes ont faussé l'idée du Christ dans l'âme populaire par de fausses représentations. Si vous allez à la cathédrale d'Amiens vous y découvrirez encore le Christ de Ruskin. Là, dans cette Bible de pierre les années nous l'ont conservé dans toute sa vérité évangélique.
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€ Le Christ n'y apparaît jamais comme le Crucifié, comme le Christ mort, ni n'en éveille un instant la pensée ; mais comme le Verbe incarné, comme l'Ami présent, comme le Prince de la Paix sur la terre, et comme le roi éternel dans le Ciel. Ce que Sa vie est, ce que Ses commandements sont, et ce que Son jugement sera sont les choses ici enseignées ; non ce qu'Il fit un jour, ce qu'Ilsouffrit un jour, mais ce qu'il fait à présent, ce qu'Il nous ordonne de faire. Ceci est la pure, joyeuse, belle leçon du Christianisme, et les causes de décadence de cette foi et toutes les corruptions de ses pratiques stériles peuvent se résumer brièvement ainsi : l'habitude d'avoir sous nos yeux la mort du Christ, au lieu de sa vie, la méditation de ses souffrances passées substituée à celles de notre devoir présent. Quoique le Christ ne porte pas sa croix, les prophètes affligés, les apôtres persécutés, les disciples martyrs, portent la leur. Car s'il vous est salutaire de vous rappeler ce que votre Créateur immortel a fait pour vous, il ne l'est pas moins de vous rappeler ce que des hommes mortels, nos semblables, ont fait aussi. Vous pouvez, à votre gré, nier le Christ ou le renier, mais le martyre, vous pouvez seulement l'oublier ; le nier, vous ne le pouvez. Chaque pierre de cet édifice a été cimentée de son sang et il n’y a pas de sillon de ses piliers qui n'ait été labouré par sa souffrance. « Gardant donc ces choses dans votre cœur, retournezvous maintenant vers la statue centrale du Christ, écoutez son message et comprenez-le. Il tient le Livre de la Loi Eternelle dans Sa main gauche ; avec la droite Il bénit, mais bénit sous condition : « Fais ceci et tu vivras », ou plutôt dans un sens plus strict et plus rigoureux : « Sois ceci et tu vivras », montrer de la pitié n'est rien, être pur en action n'est rien, tu dois être pur aussi dans ton cœur. » Et avec cette parole de la loi inabolie. « Ceci, si tu ne le fais pas, ceci, si tu ne l'es pas, tu mourras ».
« Mourir — quelque idée que vous vous fassiez de la mort — totalement et irrévocablement. Il n'est pas parlé dans la théologie du x siècle du pardon (dans notre sens moderne) des péchés, et il n’est pas parlé non plus du Purgatoire. Au-dessus de cette image du Christ avec nous, du Christ notre Ami, est placée l’image du Christ au-dessus de nous, du Christ notre Juge. Pour cette présente vie — voici Sa présence secourable. Après cette vie : — voici Sa venue pour prendre connaissance de nos actes et des intentions de nos actes ; et séparer l'obéissant du désobéissant, l'aimant du méchant, sans espoir donné à ce dernier d'un recours, d'aucune réconciliation. Je ne sais pas quels commentaires adoucissants furent ajoutés ensuite et tracés en minuscules effrayées par la main des
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« Pères, ou chuchotés en murmures hésitants par les pré- « lats de l'Eglise moderne. Mais je sais que le langage de « chaque pierre sculptée, de chaque brillant vitrail, de ces « choses qui étaient journellement vues et universellement « comprises par le peuple, était absolument et uniquement « l'enseignement de Moïse au Sinaï aussi bien que de saint « Jean à Patmos, du commencement à la fin de la Révéla- « tion du Seigneur à Israël !. »
Mais à partir de cette époque, la théorie du Purgatoire, des prières pour les morts, la vérité des indulgences, la suprématie papale, remplacent au sein du peuple toute vie religieuse et toute étude de l'histoire du Christianisme. Ce qui est plus triste encore, c'est que les femmes et les enfants ne pouvant plus lire les Evangiles, ne prendront même plus la peine de contempler les traductions vivantes que les sculpteurs du Moyen-Age avaient écrites en langage de pierre. Sous l'influence des peintres réalistes, les femmes ne pleureront plus que sur « des agonies du Christ » dans lesquelles l'artiste s'est presque toujours efforcé de rendre l'horreur des blessures et l'épuisement physique, dégradant plus qu'ils ne l'animent, la conception de la douleur.
« Essayez, dit-il, de vous représenter la somme de temps « et d’anxieuse et frémissante émotion qui a été gaspillée « par les tendres et délicates femmes de la chrétienté « pendant ces derniers six cents ans. Comme elles se « peignaient ainsi à elles-mêmes sous l'influence d’une sem- « blable imagerie, ces souffrances corporelles passées de- € puis longtemps, qui, puisqu'on les conçoit comme ayant « étésupportées par un être divin, ne peuvent pas, pour « cette raison, avoir élé plus difficiles à endurer que les « agonies d'un être humain quelconque sousla torture ; et « alors essayez d'apprécier à quel résultat on serait arrivé « pour la justice et la félicité de l'humanité, si l’on avait « enseigné à ces mêmes femmes le sens profond des der- « nières paroles qui leur furent dites par leur Maître : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleu- & rez sur vous-mêmes et sur vos enfants », si on leur avait « enseigné à appliquer leur pitié, à mesurer les tortures « des champs de bataille, les tourments de la mort lente « chez les enfants succombant à la faim, bien plus, dans « notre propre vie de paix, l’agonie de créatures qui ne
l La Bible d'Amiens, Interprétations,
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« sont ni nourries, ni enseignées, ni secourues, qui s'éveil- € lent au bord du tombeau pour apprendre comment elles « auraient dû vivre, et la souffrance encore plus terrible de « ceux dont toute l'existence et non sa fin, est la mort : ceux « auxquels le berceau fut une malédiction, et pour lesqueis « les mots qu'ils ne peuvent entendre « la cendre à la cen- « dre » sont tous ceux qu'ils ont jamais reçu de bénédiction. « Ceux-là, vous qui pour ainsi dire avez pleuré à ses pieds « ou vous êtes tenus près de sa croix, ceux-là vous les avez « toujours avec vous ! el non pas Lui!. »
La critique allemande « a dernièrement fourni en matière d'étude sérieuse plusieurs vies du Christ, les unes critiques, les autres sentimentales. Mais il n'y a qu'une lumiere à laquelle vous puissiez lire la vie du Christ, — la lumière de vie que vous vivez maintenant dans la chair, non la vie naturelle, mais la vie rachetée : — « Néanmoins je vis non pas moi, mais Christ vit en moi. » Voilà la seule manière pour Ruskin de trouver la vérité sur le Christ : mettre en pratique ses paroles. Le Christ doit être présent à toute notre vie. Il doit être l'inspirateur de toutes nos actions. La croyance à l'influence directe du Christ n'est pas une déduction métaphysique mais le résultat de constatations historiques et pratiques ; aussi écrit-il à l’une de ses amies :
« Vous donnerez probablement un dîner aujourd'hui. « Faites, s'il vous plait, ce que je vous demande de faire « et remarquez que je vous le demande très sérieusement. « Tous ceux d’entre nous qui ont quelque foi dans le chris- « tianisme souhaiteraient que le Christ fut actuellement en « vie. Supposez qu’Il le soit. Supposez qu'Il vous a prévenue « par un mot qu'Il viendra diner avec vous aujourd'hui et « qu'il vous a priée de ne faire aucun changement parmi « vos hôtes à cause de Lui... Voici ce que je vous demande « de faire. Décidez d'abord ce que vous aurez pour diner. « Prenez une feuille de papier et écrivez à votre cuisinière « des ordres nouveaux, vous ne pourrez vous rendre suffi- « samment compte de la chose si vous n'écrivez pas. Cela « fait, réfléchissez à la manière dont vous placerez vos con- « vives : qui devra s'asseoir à la droite du Christ, à sa « gauche, en face de Lui, etc. ? Enfin considérez un peu de quoi « vous parlerez, supposez, — ce qui est fort possible, — que « le Christ vous dise de continuer à parler comme s’Il n’était
1 Lectures on Art,
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« pas là et de ne pas vous occuper de Lui. Vous ne pouvez faire « pareille chose, me répondrez-vous ? Alors, chère Madame, « comment faites-vous d'habitude ? Ne faites-vous pas pro- « fession de croire que Christ est loujours là ? Pourquoi Sa « présence visible ferait-elle semblable différence ? ! »
Dans Sesame and Lilies Ruskin invite ses auditrices à descendre dans les vallées pour voir la vigne fleurir, les grenades etles fruits mürir et contempler comment le Christ « conduit de sa main les petites vrilles de la vigne ; fait éclater les grenades où sa main a caché la graine couleur de sang; semer dans les champs le grain que les oiseaux du ciel et les hommes attendent. Elles verront en même temps que dans les collines et les forêts vertes d'Angleterre, les renards ont des tanières, les’oiseaux des nids et entendront venir des cités ce cri: «le Fils de l'Homme n'a pas où reposer sa tête. » Ruskin ne s'abandonne pas au lyrisme, il croit sincèrement que le Christ a été la Parole et la Main de Dieu, et que si dans son enseignement la nature intervient continuellement, c'est qu'il y a entre elle et Lui les rapports d'un Créateur à sa créalion. Il sait que la plus humble des graminées a la même valeur que l'épi de froment et peut servir d'exemple àa l'homme: Son rôle terrestre est de rappeler à l'humanité que Dieu a soin de toutes les créatures, des passereaux, des 1ys des champs et de l'homme qui doit mettre toute sa confiance en ce Dieu, qui l’a élevé au rang de fils. Si Jésus de Nazareth est le premier d’entre les hommes, S'Il préexistait à la création de la terre, et fut à l'œuvre avec son Père, les miracles s'expliquent, celui de Cana se renouvelle chaque année lorsque la rosée nourrit le cep et les sarments et donne à l'automne la grappe au jus savoureux. Le miracle de la multiplication des pains, nousle voyons se reproduire chaque été lorsque le maître du champ dit à ses ouvriers : « Venez, la moisson est prête ».
Le Christ devient aussi la synthèse de toutes les pensées et de tous les désirs de Ruskin, il est l'homme idéal, l'hommedieu, celui qui a réuni en lui toutes les qualités et toutes les possibilités humaines, celui qui fut juste et vrai, celui qui sut
1 Fors Clavigera.
aimer les hommes jusqu'au sacrifice et qui, tout en priant Dieu à Gethsémané, se souvint que ses genoux reposaient sur l'herbe et la mousse. Christ est l'idéal de Vérité, de Pureté, de Beauté, divin exemple que Ruskin essaie d'imiter et de prêcher. Dans une de ses dernières retraites, à Chamonix, il résume ainsi sa pensée : « La connaissance de ce qui est beau est le vrai chemin et le premier échelon vers la connaissance des choses qui sont bonnes et d'un bon rapport et les lois, la vie et la joie de la beauté, dans le monde matériel de Dieu, sont des parts aussi éternelles et aussi sacrées de sa création que dans le monde des esprits, la vertu, et dans le monde des anges, l’adoration. »
Christ nous est révélé principalement dans les Ecritures. Nous avons déjà vu précédemment ce que pense Ruskin des Evangiles, il convient d'y revenir. Dans une lettre du 7 mars 1867 il examine les différentes théories sur l'inspiration scripturaire et trouve que les théologiens se divisent en quatre écoles. La première croit que chaque mot du livre appelé «la Bible » fut dicté par l'Etre suprême et est, syllabe par syllabe, « Sa Parole ». La seconde admet des «erreurs verbales », mais est convaincue que la collection des livres. bibliques est, par son contenu la somme de l'inspiration divine et que sa rédaction même fut influencée par l'esprit de Dieu. La troisième ne croit pas qu'un guide divin a présidé à la rédaction et à la réunion des livres des deux Testaments, afin de les garder de toute erreur. Le faux s'est mélangé au vrai, les pensées injustes aux pensées justes, mais la valeur de la Bible provient du fait que nous avons en elle les récits fidèles des rapports du Dieu unique avec les premières races d'hommes, et dans les temps plus rapprochés ses rapports avec l'humanité par l'intermédiaire du Christ. Les miracles sont authentiques et prouvent la résurrection des morts et l'existence du monde à venir.
La quatrième et dernière théorie possible, selon Ruskin, est que l'Ecriture contient simplement les meilleurs efforts connus, accomplis par une race humaine « pour découvrir les relations qui peuvent exister avec le monde spirituel ». L'Ecriture sainte est mise au niveau des écrits religieux des
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Egyptiens, des Perses et des Indiens car dans toutes ces littératures nous reltrouverons les mêmes visions et les mêmes enthousiasmes des hommes oppressés par l'obscurité du monde et cherchant à découvrir l'inconnu.
Ruskin pouvaitil être impartial dans une telle controverse, lui qui dès sa plus tendre enfance fut nourri de la Bible et qui la cite continuellement ? Pouvail-il en toute liberté d'esprit la comparer avec les autres littératures religieuses ? Il répond par l'affirmative, car, dit-il : « Je ne suis pas un contempteur de la lillérature profane, si peu que je ne crois pas qu'aucune interprétation de la religion grecque ait jamais été aussi affectueuse, aucune de la religion romaine aussi respectueuse que celle qui se trouve à la base de mon enseignement de l'art. »
La Bible même lui révéla les symboles d'IHomère et la foi d'Horace. Sa coutume de lire les Livres saints comme écrits par la main de Dieu, lui donna l'habitude d'étudier avec. une attention respectueuse les auteurs profanes « frivoles pour d'autres lecteurs, mais toujours profondément graves pour lui. » Il lui est donc permis d'affirmer qu'aucune littérature historique ou didactique n'a eu une étendue pareille à celle de la Bible. « Essayez, dit-il, autant qu'il est possible à chacun de nous — qu'il soit défenseur ou adversaire de la foi — de dégager vos pensées et vos principes moraux de toute influence biblique et demandez-vous quelle littérature pourrait avoir pris sa place et rempli sa fonction, quand même toutes les Bibles de l'Univers seraient restées intactes ? » La valeur de la Bible provient, non de ses rédacteurs, mais de son influence. « Vous reconnaîtrez l'arbre à ses fruits. » Pour comprendre exactement la vénération de Ruskin pour la Bible, il faut se souvenir que Chaque jour, pendant toute sa vie, il Consacra des heures à sa lecture et à sa méditation. Ses pensées, ses actes, sa vie y prenaient leur source. Toutes les lois mosaïques ou prophétiques, toutes les paroles du Christ trouvant un écho dans son cœur et pouvant être saisies par sa raison devenaient pour lui lois fondamentales de la vie, et demandaient une application immédiate.
Parler de la Bible de Ruskin et se borner à l'étude du
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Nouveau et de l'Ancien Testaments est rendre inexactement sa pensée. La révélation divine déborde des Ecritures et se continue à travers les siècles. Chaque génération écrit son livre des révélations de Dieu. Les Eglises, les cathédrales, les tombes sont autant de Bibles de pierres où l'histoire de la création et les Evangiles sont éerits à nouveau. Ces Bibles révélèrent Dieu par leur prédication imagée aux âmes simples, aux pauvres chrétiens du Moyen-Age : et les saints dans leurs niches, les Christs, les Apôtres au portail des églises, les fresques de l'Angélico qui nous émeuvent encore, possèdent en eux une vie que le sculpteur et le peintre avaient puisée dans la prière et l'union mystique avec le Créateur. à
Ruskin eroit à la prière et lui-même priait. Pendant son enfance, sa jeunesse, ses études à Oxford il prie, assiste aux prayer-meelings. George Allen, son ami, nous raconte que chaque fois que Ruskin retournait dans les Alpes il se mettait dans quelque coin tranquille, tombait à genoux, glorifiait et adorait Dieu dans l'œuvre de sa création. (Je me rappelle, dit cet ami, avoir été avec lui en Savoie un dimanche de Pâques dans l’année 1863. Sa sympathie pour tout ce qui était humain le porta vers un paysan savoyard agenouillé en prière sur le bord de la route, et il S'agenouilla et pria avec lui. Il pensait que cela ferait du bien au pauvre homme et que cela le consolerait et le fortifierait lui-même. » A Oxford voyant la tombe fraichement creusée d'une jeune fille, clôturée de pierre taillée, il n’a pas honte de s’y agenouiller. Même à Venise il ne craint pas les quolibets des bons anglais protestants qui lui disent devant la tombe de saint Marc où il est agenouillé : « Tout cela, vous savez, ce sont des histoires, cela n’a jamais été le corps de saint Marc. »
La prière n’est pas un « service », un rite cultuel,c'est une demande adressée à Dieu. Lorsqu'un enfant a besoin de quelque chose, il le demande à son père, mais il ne lui vient jamais à l'esprit d'appeler cela rendre un (service » où un culte à son père. Dieu veut que nous lui demandions ce dont nous avons besoin. Les prières d'actions de grâces ont leur raison d'être — les enfants remercient leurs parents —, el-
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les doivent avoir toujours un caractère de joie et de bonheur que le cantique rend plus fidèlement. Dans la vie intime, l'homme ne peut être exaucé par Dieu que s'il est prêt à réaliser ses vœux et ses demandes. La volonté de la créature ne doit pas essayer d'influencer la volonté du Créateur ; le Christ disait : «(Que ta volonté soit faite et non la mienne. » L'homme foncièrement religieux, celui qui cherche Dieu et se laisse « conduire dans la voie éternelle » doit collaborer avec le maitre de l'Univers en soumettant, par une recherche continuelle, sa volonté à la volonté divine.
Tous les hommes doivent prier. Aux ouvriers qui ne peuvent répéter que le « Notre Père », Ruskin leur apprendra le sens profond de ce crihumain, et la nécessité de le pousser chaque jour : «Si vous ne voulez pas être nourris de pierres par un père Diable, dit-il, vous devez demander du pain à votre Père Dieu », c'est une nécessité quotidienne ; mais vous n'avez pas le droit d'ignorer le Dieu que vous implorez et le mal dont vous voulez être gardés. Si l'homme ne prie pas et ne fait pas d'effort pour que le règne de Dieu vienne. c'est le règne du «destructeur » qui viendra. L'enfer dont le peuple rit et sur lequel de graves théologiens discutent encore, existe pour Ruskin. Il n'y croit pas théoriquement en se représentant le Diable avec cornes et queue, mais il sait que partout où les hommes «sont arrivés au point de croire la verlu impossible sans la crainte de l'Enfer, ils y sont déjà. La terrible vérité est que sa présence et son pouvoir sont là ; sur la lerre avec nous, en nous.» La puissance sàtanique peut conduire l'homme à la mort éternelle, qui peut être envisagée Comme un perpétuel banissement de la face de. Dieu, où un anéantissement complet de la créature. :
La prière ne prouve pas que l'homme peut choisir entre la puissance divine et la puissance satanique. Ruskin n’a jamais cru à la liberté humaine. L'homme ne peut pas modifier son caractère : s’il essaie et réussit en quelque mesure «c'est que Dieu le voulait ; ni agonies, ni surmenages ne lui permettront de faire mieux ». La liberté ne saurait exister pour l'homme : « Les étoiles ne l'ont pas ; la terre ne l’a pas, la mer non plus et nous autres hommes nous n’en possédons
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que l'image et la caricature, comme notre plus lourd châtiment ». Pourquoi prêcher, pourquoi moraliser, condamner ies riches, les maîtres de l'économie politique, si en dernier ressort c'est Dieu qui est responsable ? Pourquoi? Parce que Ruskin croit à la noblesse de la nature humaine. Les fautes des hommes sont le résultat d'une maiadie, (il oublie d'analyser cette maladie et ses origines), nullement la conséquence de leur nature, elles sont une folie qui peut être évitée, jamais une nécessité qui doit être acceptée. Dans le plan du Dieu ruskinien, il devait y avoir une hiérarchie des âmes et le respect de ces différentes classes spirituelles, les unes pour les autres devait être la source de la joie et de la force vitales, tout comme dans un arbre il y a une relation harmonique entre les racines, le tronc, les branches, les feuilles et les fleurs.
La vie, image de la vie divine, telle que le Christ l'a vécue était la richesse que Dieu avait donnée à l'homme, ce dernier l’a dédaignée, il a préféré vivre et mourir pour les vaines et fallacieuses richesses terrestres. L'équilibre mondial a été rompu, il ne pourra être rétabli que si les hommes recherchent la sagesse, la justice et la sainteté et ne courbent plus la tête devant ceux qui possèdent des lingots d'or dans les caves de la Banque d'Angleterre. Tous ne deviendront pas des Christs, mais tous tendront vers cet idéal. Il y aura parmi les créatures vivantes un mouvement continu vers la perfection ; chaque être humain contemplera et essaiera de devenir semblable à celui qui lui paraîtra moralement supérieur, sans joindre à cet acte de volonté aucun sentiment d'amertume ou d'envie, mais de respect et d'admiration. Le temps ne sera pas loin alors où la Cité future, le Paradis céleste, d'utopies qu'ils étaient, seront devenus des réalités. Tous ceux sur qui le prophète avait le plus compté comme auxiliaires, lui ont fait défaut pour l'œuvre essentielle, quelques-uns s’en sont moqué, quelques-uns en ont eu pitié, quelques-uns l'ont blamé, tous ont fermé l'oreille à son appel. Ilavait espéré un temps qu'on l'écouterait, non pour luimême, mais pour son message même, celui de la Bible et des sages lois de l'antiquité religieuse. Il fut obligé de renoncer k G
à ses espérances, les ministres du Christ refusant de reconnaître en lui un véritable fils de l'église et disciple du Christ. Ruskin abandonna toute église.
Maisilest nécessaire, en terminant cette étude, de résumer ses pensées sur l'Eglise et ses rapports avec l'Etat. L'analyse de sa brochure Notes on {he construction of Sheepfolds condensera toute sa pensée.
En 1850 paraissail une petite brochure intitulée : Notes sur la construction des Bergeries. Un certain nombre de fermiers l’achetèrent. Après avoir lu les deux premières lignes annonçant que ee traité était l'appendice d'un Essai sur l'Architecture, quelle ne fut pas leur surprise en s'apercevant que les Bergeries dont il s'agissait, n'étaient autres que les Eglises d’Anglelerre que Ruskin rêvait de réunir en un seul troupeau.
Il commence par avertir ses lecteurs qu'il n'est pas professeur de théologie et que ces réflexions sont simplement la suite d'une étude sur les relations du Clergé et du Sénat Vénitiens. [1 leur demande de ne pas trouver vaine et impie l'idée de la Séparation de l'Eglise et de l'Etat, mais plutôt de rechercher avec lui une définition du mot Eglise, qui permette de discuter ce sujet. Prenant un des derniers sermons publiés à Oxford par un pasteur anti-tractarien, il trouve cette phrase ; (Il est clair qu'il appartient à l'Etat d'établir une Eglise Nationale, autrement dit, une institution visible, avec certaines formes du Culte. » Pour montrer le ridicule de cette définition, il la substitue au mot Eglise dans certains textes bibliques, et au lieu de lire dans l’Apocalypse « Ecris à l'ange de l'Eglise d'Ephèse » il lit « Ecris à l’ange de l'institution visible avec certaines formes du culte d'Ephèse. »
Noire auteur n'a nullement l'intention de demander aux hommes d'avoir les mêmes opinions religieuses, mais, ce qui est possible, les mêmes expressions religieuses. Parcourant la Bible, il trouve que le mot Egliseest employé cent quatorze fois dans le Nouveau Testament, dans quatre sens
différents, mais tous signifiant : Congrégation ou Assemblée d'hommes. il croit done pouvoir donner du mot Eglise les définitions suivantes :
1° Multitude des Elus, corps de Christ, épouse de l'Agneau, comprenant les Elus depuis Adam et tous ceux qui naïîtront (Eph. V. 25. Col. I, 18.).
2° La Multitude de ceux qui font profession de croire en Christ, vivant sur terre à un moment donné et comprenant les loups et les brebis galeuses {1 Cor. X, 32, XV, 9. Gal, I, 43, etc.).
30 L'assemblée des croyants d'une ville, d'un quartier ou d'une maison (Act. XIIE, 1, etc.).
4 Assemblée d'hommes (Act. XIX, 40).
Il y à deux sens douteux (Matt. XVI, 18et XVIII, 17), sur lesquels on ne peut établir une doctrine.
« Aucun pasteur anglais, continue:t-il, auquel on demanderait à brûle-pourpoint la définition scripturaire du mot Eglise, n'oserait répondre que cela veut dire Clergé. Et lorsque le Christ dit : « Dites-le à l'Eglise », ilest impossible de traduire : « Dites-le au Clergé. ». Peut-être quelqu'un pro posera une nouvelle définition, mais si elle ne correspond pas au sens apostolique, il n'aura pas le droit de baser son argumentation sur les Saintes Ecritures.
Voyons maintenant brièvement quelles conséquences nous devrons tirer des quatre questions suivantes si nous prenons le mot Eglise dans le sens apostolique et ruskinien :
1° Des caractères distinetifs de l'Eglise ;
20 De l'autorité de l'Eglise ;
30 De l'autorité du Clergé dans l'Eglise ;
4° Des rapports de l'Eglise et de l'Etat. ;
Les deux premières questions pouvant être relatives à l'Eglise Visible ou à l'Eglise Invisible. Nous aurons six questions au lieu de quatre à examiner.
10 Quels sont les caractères distinctifs de l'Eglise Invisible, c'est-à dire, à quoi, comment, reconnaît-on qu'une personne fait partie de cette Eglise bâtie sur («la fondation des Apôtres et des Prophètes et dont Jésus est la pierre angulaire » ? Voici, ceux qui meurent et ressuscitent avec le Christ, font
partie de cette Église, qui sera parfaite le jour où tous les hommes auront été sauvés, et Dieu seul les connaît.
Les membres de ce troupeau en se retrouvant sur les épaules du Christ et grâce aux sympathies qui existent entre eux (définies dans le symbole des Apôtres par le terme (communion des Saints. ») peuvent se reconnaitre.
2% L'Eglise Visible est aussi difficile à définir. Le baptème ne suftit pas comme signe d'admission, la plupart des baptisés ne sont-ils pas des coquins, ne croyant ni à Dieu ni au Diable, et ce serait blasphémer que de les appeler chrétiens. De plus, le Saint-Esprit a parfois été donné avant le baptême, et ceux qui l'on reçu ainsi ne peuvent être appelés « Chrétiens Invisibles. » Tout homme qui professe croire en Dieu et en Christ et observer sa loi est reconnu comme chrétien, et celui qui nie Christ dans ses paroles et sa conduite est tacitement reconnu Comme n'étant pas de Christ. Ruskin trouve que c’est une charité «dégoûtante », de ne pas dévoiler ces faux chrétiens qui restent dans l'Eglise, et tout en reconnaissant la difficulté de déterminer exactement ceux qui sont ou ne sont pas chrétiens, il s'étonne que l'on perde tant de temps à discuter sur la valeur des sacrements au lieu de purifier l'église de tous les voleurs, de tous les menteurs, de tous les avares et de tous ceux que l'on reconnaît comme n'étant pas le peuple de Christ. La làcheté seule de l'Eglise, nous empêche d'accomplir cette purification et d’ordonner que celui dont la conduite est malhonnèête et criminelle tombe sous le coup de l’excommunication de l'Eglise du Christ, église où il ne devrait être reçu à nouveau qu'après une confession publique de son crime et la déclaration de sa repentance. Si cette loi, continue notre auteur, était appliquée, le monde serait plus pur, et nous aurions moins de discussions entre la High et la Low Church. Mais avant d'avoir le droit d'appliquer cette loi, il faut définir et reconnaître l'autorité de l'Eglise en matière de doctrine et de discipline.
30 Quelle est l'autorité de l'Eglise Invisible ?
Nous ne connaissons pas les membres de l'Eglise Invisible. Elie s'en croyait le seul membre en Israël, il était cependant entouré de sept mille hommes en faisant partie. Aurions-
nous donc l'intelligence d'Elie que nous n'en connaîtrions qu'un septmillième.
S'il est une Eglise infaillible c'est assurément l'Eglise Invisible qui est le corps de Christ, nous dit notre auteur, et sans grande suite dans son argumentation, ni profondeur de vues exégétiques, il trouve que toutes les épîtres de Paul, excepté les Galates sont adressées à l'Eglise Invisible. L'épitre aux Romains est adressée « aux bien aimés de Dieu, appelés à être saints » ; la première aux Corinthiens « à ceux qui ont été sanctifiés en Jésus-Christ » etc.
Comme on pourrait lui demander s'il n'y aurait pas lieu de distinguer entre les appelés et les sanctifiés, question qui l'obligerait à discuter abstraitement, il préfère éviter cette passe d'armes théologique et tomber sur le Puseyisme, qui ne veut pas lire l'anglais et s'obstine à porter un bandeau sur ses yeux, se confiant dans sa propre clairvoyance, déclarant que tous les trous dans lesquels il tombe sont le septième ciel, qu'il est plaisant de se casser la jambe et avec lequel il est impossible d'être patient et de s'entendre. La difficulté est tranchée, nous passons à la quatrième question!
4° Quelle est l'autorité de l'Eglise Visible.
Faite-nous, dit-il, le pourcentage entre le petit nombre des membres de l'Eglise Invisible et la multitude des antichrétiens inconnus qui demeurent dans l'Eglise Visible et vous arriverez à la conclusion qu'en matière de doctrine,
‘ilne peut pas y avoir d'autorité de l'Eglise.
« En matière de doctrine, il n’y a pas d'autorité de l'Egli- « se. Nous pourrions aussi bien parler de l'autorité des « nuages de l'aurore. Il peut y avoir de la lumière en elle, « mais cette lumière ne vient pas d'elle ; elle se contente de « refléter en partie l'éclat qu'elle reçoit de Christ, son So- « leil. Un troupeau de moutons a autant d'autorité que l'Egli- « se, qui a besoin d'être enseignée et nourrie, mais dont la « mission n'est pas d'enseigner et de nourrir ; car de toutes « les brebis qui vivent sur terre, les brebis de Christ sont « les plus simples, (les enfants de cette génération sont plus « sages) ; se perdant toujours, faisant à peine autre chose « en ce monde que de se perdre ; ne se retrouvant jamais, « toujours trouvées par quelqu'un d’Autre, tombant tou-
ere
« jours dans des fondrières, dans les neiges, dans les ronces « prêtes à y mourir, si elles n'avaient leur Berger qui tou- « jours les trouve et les rapporte, la toison arrachée et les « yeux pleins de terreur. »
N'ayant pas d'autoritéen matière de doctrine, quelle doit être sa discipline. Ruskin a de la difficulté à répondre à cette auestion et il se sert d'une nouvelle parabole, montrant les brebis se réunissant en un groupe compact au moment du danger pour suivre toutes la même voie sans savoir au juste quelle est la brebis qui dirige, et se rendant instincetivement sur le côté de la montagne où elles seront à l'abri des mauvais vents, tout en chassant du milieu d'elles les brebis suspectes. Il croit cependant à la nécessité d'une délégation de pouvoirs à quelques membres de l'Eglise qui leur permette de recevoir les accusations et d'agir dans les cas difficiles.
5° Quelle est l'autorité du Clergé sur l'Eglise ?
D'abord qu'est-ce que le Clergé ? D'aucuns répondront : ce sont les évêques qui gouvernent l'Eglise, les prêtres qui sacrifient pour l'Eglise et les diacres qui la servent.
Nous pouvons donc définir le Clergé ainsi : «ministres spirituels de l'Eglise » ce qui correspond à l'expression de saint Paul, dans Rom. X11, 6.
Quel est le rôle et l'autorité du Clergé ? D'où lui vient cette autorité ? ,
La Bible ne nous donne aucune réponse exacte, elle nous fait simplement entrevoir ce qu'était le Clergé au I: siècle. Si Dieu ne répond pas à cette question que lui posent ses enfants, c'est que cette question doit être ridicule. Certes, si nous y avions réfiéchi, nous ne l’aurions jamais posée. Le travail du Clergé dépend des nécessités actuelles. Robinson Crusoé dans son ile n’a pas besoin d'évêque, un orage lui sert d'évangéliste. L'Université d'Oxford au contraire serait malade sans son évêque, mais elle a besoin aussi d'un évangéliste. Il faut poser notre question autrement : quelles sont les principales nécessilés et obligations d'une Eglise ? Etant fondée sur les Apôtres et le Christ, le travail quotidien doit être l'édification, lexhortation. L'Ecriture doit y être expliquée, les averiissements donnés, la charité administrée et
ceux qui font ces choses sont appelés diacres, évêques, anciens, évangélistes. Saint Paul s'appelle diacre, Pierre ancien, mais Ce qu il faut bien remarquer, c’est qu'ils ne se sont
jamais
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appelés prêtres.
« L aurait été tout aussi possible au Clergé de l'Eglise primitive de s'appeler Lévites que de s’appeler (ex officio) prêtres. Toutes les fonctions de la Prêtrise ont été pour toujours, au matin de Noël, réunies dans la Personne de Celui qui est né à Bethléem ; et de ce jour tous ceux qui sont unis à Lui et qui font avec Lui le sacrifice d'eux-mêmes, c'est-à-dire tous les membres de l'Eglise Invisible, deviennent au moment de leur conversion Prêtres, et sont ainsi appelés dans I Pierre II, 5 Apoc. I, 6 et XX, 6, où vous observerez qu'il est impossible de limiter l'expression au Clergé ; les conditions de la Prêtrise sont simplement d'être aimé du Christ et lavé dans Son sang.
« La prétention blasphématoire du Clergé à être plus prêtres que les laïques pieux —, c'est-à-dire, d’avoir une plus grande sainteté que là Sainteté d’être un avec Christ — est à la fois une hérésie romaine, sœur des autres hérésies, relatives au pouvoir sacrificateur du diguitaire ecclésiastique qui, en répétant le sacrifice de Christ a le pouvoir de pardonner les péchés. — Il faut y ajouter toutes les autres misérables faussetés de la hiérarchie papale, faussetés pour lesquelles il n’y a pas l'ombre d’une excuse, car dans tout le Nouveau Testament il a été ordonné par le Saint-Esprit qu'aucun ministre chrétien ne s'appellera jamais Prêtre, excepté avec son troupeau. Les apôtres mêmes étaient si loin de l’idée d’une sanctification particulière, propre au Clergé, que nous trouvons saint Paul se défendant contre la possibilité d’une imputation d'infériorité : « Si un homme perse en lui-même qu'il est de Christ, qu'il pense aussi que, s'il est de Christ, nous aussi nous sommes de Christ (2 Cor. X, 7) ». En ce qui concerne le maintien malheureux du terme de Prêtre, dans notre Prayer Book anglais, aussi longtemps qu'il ne voulait rien signifier d'autre qu'un ordre supérieur de dignitaire de l'Eglise, autorisé à dire à la Congrégation du haut de la chaire, ce qu’elle devrait savoir sans qu'on le lui dise, — que Dieu pardonne à tous ceux qui se repentent vraiment » — il y avait peu de mal ; mais maintement que cet ordre de Clergé commence à présumer sur un titre qui, s’il veut dire quelque chose, est simplement une abréviation d’Ancien et n'a pas plus à faire avec le mot Hiereus qu'avec le mot Lévite, il serait temps qu'on règle la question à la fois dans ie livre et dans le Clergé. »
Le laïque protestant n'admet pas facilement le pouvoir d'absolution du Clergé, mais son état supérieur de sainteté ; et oubliant conséquemment son propre caractère sacré, ses devoirs sacerdotaux sont négligés. Les laïques en arrivent à croire aussi qu'ils ont beaucoup plus le droit de pécher que leurs pasteurs et moins de responsabilités. IIS consacrent tout leur temps au monde et non à l'Eglise, oubliant que leur tâche première est le salut des âmes. La vie du laïque ne devrait elle pas être une prédication directe et indirecte ? La différence entre l'autorité du clergé et celle du laïque provient simplement de ce que l'on reconnait le premier comme meilleur et qu'un ouvrage fait par un homme vaut mieux que le même ouvrage accompli par plusieurs.
Mettant de côté les fonctions matérielles, quel est le rôle du Clergé ?
Premièrement, enseigner la doctrine,avertiret réconforter.
Deuxièmement, discipliner, réprimander et punir.
Il est naturel que quelques hommes soient mis à part pour consacrer leur vie à l'étude de la théclogie, de l'hébreu et du grec, des Saintes-Ecritures et de l'apologétique. A côté de ces études scholastiques, la théologie pratique doit trouver place, car la Bible et les vérités religieuses ne peuvent être comprises que si elles sont appliquées et un homme qui consacre son temps au ministère spirituel est plus capable de diriger le cœur humain que tout autre. Unir le savoir à l'amour dans le service de Christ et de l'Eglise, voilà le vériiable ministère chrétien, respecté par tous. Si tous les pasteurs remplissaient cette condition nous n'aurions pas à poser la question de leur autorité. Cependant, quelle que soit l'influence d'un pasteur, son autorité ne doit jamais se substituer à la conscience du plus simple fidèle. Il peut aider le fidèle à rechercher la vérité, il peut même lui assurer qu'il se trouve sur la route de la vérité, mais il ne peut jamais prétendre que son enseignement esi la seule vérité. La vérité doit être découverte et le pardon gagné par chaque homme. L'Ecriture nous dit que «le. royaume de Dieu est un trésor caché » et nous ne devons pas avoir confiance en ceux qui nous disent : « Voici, nous l'avons trouvé, nous l'avons, nous
vous en donnerons un peu», mais en ceux qui disent : (nous pensons que là le terrain est bon à creuser et qu'il faut s'y prendre de telle ou telle manière. » Celui qui cherche trouvera, même le plus simple, mais chaque personne ne trouvera que la part de vérité qui lui est nécessaire et qu'elle aura mérilée.
La vérité ne peut être dévoilée du haut de la chaire, ni écrite dans les confessions de Foi, ni méme « préparée et vendue en paquets, prêts pour l'usage. Dans quelle science peut-on apprendre à bon marché ? La vérité peut-elle être dite sur un coussin de velours, pendant une conversation d'une demi-heure tous les sept jours ? Apprend-on ainsi l'anatomie et la zoologie ? Et peut-on pénétrer ainsi le secret des secrets qui est plus précieux que tous les rubis. L'action, la recherche peuvent seules dissiper les doutes. Plus vous agirez, plus vous découvrirez la justesse de cette parole : « Celui qui fait la volonté de mon Père connaitra que ma doctrine vient de Lui. »
Ce n'est ni l'intelligent, ni celui qui écoute le pasteur le pius orthodoxe, ou dont la bibliothèque est remplie des livres les plus orthodoxes, qui trouve, mais celui qui cherche, écoute Dieu, et travaille «avant que la nuit arrive ». A celui-là Dieu révèle ce qu'aucun pasteur ne peut lui apprendre, et le prédicateur sera jugé par lui.
S'il reste encore dans l'esprit du lecteur quelque doute, Ruskin en appelle aux apôtres eux-mêmes qui ne craignaient pas d'être jugés par leur troupeau (2 Cor. V. T1
Quelle est maintenant l'autorité du Clergé en matière de doctrine et de discipline ?
« Elle doit être certainement très grande, même si elle « provient du peuple seul et n’est donnée aux officiers de « l'église que simplement pour appliquer leurs jugements « ecclésiastiques et surveiller l'Eglise. Mais en supposant, « comme nous le devons présentement, quele Ministre tient « sa fonction directement de Dieu, son autorité de disci- « pline devient très grande ; il me semble très difficile d'en « déterminer l'importance, car je ne comprends pas ce que « saint Paul veut dire par « livrer un homme à Satan pour « la destruction de la chair. » Laissons cette question comme
« trop difficile pour un examen casuistique; mais il semble « indiscutable que l’autorité des ministres ou assemblées de « ministres peut s'étendre jusqu’à prononcer l'excommuni- « cation d’un homme pour certains crimes contre l'Eglise, « aussi bien que pour tous les crimes punissables par la loi « ordinaire. »
Un tribunal ecclésiastique assisté d’un jury laïque devrait pouvoir juger d'après un code de lois religieuses, et tout homme convaincu de mensonge, de malhonnêteté ou de cruauté, refusant de confesser publiquement sa faute et d’implorer le pardon de Dieu, serait excommunié et le jugement rendu public. Ces propositions peuvent sembler étranges à certaines personnes, mais Ruskin analysant I CONAVAMAIES" 2 Thess. III, 6-14. 1 Tim. V, 8 et 20. Tit. III, 10, conclut à deux excommunications : une mineure et une majeure. L'excommunication mineure punit ceux qui offensent leurs frères ou commettent quelque faute mineure à leur égard et refusent de la confesser et de la réparer. L'Eglise devra s’efforcer de les convertir comme s’il s'agissait de païens. Quand aux railleurs, escrocs, idolätres, criminels, l'excommunication majeure est pour eux, nous n'avons plus le droit de manger avec ces ennemis de Christ et ces servileurs de Satan, mais notre devoir est toutefois de les aimer.
Ruskin examine ensuite l'ordre de puissance des ministres de l'Eglise en s'appuyant sur les Ecritures. Les mots évêque et ancien sont employés dans le même sens dans: Tit. 1, 5-7. 4 Pier. V, 1-2. 1 Tim. III, il n'y a donc pas lieu de conclure à une hiérarchie de pouvoirs.
Comme notre auteur est plutôt un moraliste qu'un exégète, il profite de l'occasion pour examiner dans ce chapitre les devoirs d'un évêque anglican, devoirs qui s’appliqueraient fort bien à l'un quelconque de nos évèques français. Dans cette question de l'autorité, il y a deux dangers à craindre provenant de la rivalité des pouvoirs civils et religieux : d'un côté l’insubordination du radicalisme, de l’autre, la tyrannie ecclésiastique.
La tyrannie ecclésiastique est le plus grand danger à craindre, les troupeaux s’en remettant trop facilement à leur pasteur, pour vivre dans une douce et quiète béa-
titude spirituelle et renonçant à penser par eux-mêmes.
Mais cette tyrannie ecclésiastique provient en grande partie de l'idée moderne du clergé médiateur, une des plus funestes théories romaines. Notre auteur attaque ses défenseurs et quelques clergymen protestants qui soutiennent que tout pouvoir vient de Dieu et que, ayant été ordonnés par Lui et appelés selon la Bible anglaise ambassadeurs et reprétants de Dieu, ils sont vicaires de Christ et ses représentants sur la terre.
Le mot «ambassadeur », au dire de ces clergymen signifie dans saint Paul (ambassadeur plénipotentiaire, représentant du Roi, agissant en son nom. Quelle raison ont-ils de traduire ainsi la pensée de Paul, se demande Ruskin, l’apôtre ne ditil pas simplement : « Nous sommes ambassadeurs de Christ. et Christ vous supplie par nous. » N'est-ce pas faire une distinction entre celui qui envoie et celui qui est envoyé? Dans le cas contraire il faudrait croire que chaque mot prononcé par le clergyman est littéralement dicté par Christ, qu'il ne peut jamais se tromper dans ses messages. Ruskin ne dénie certes pas la solennelle autorité des messages divins, mais cette autorité est simplement pour lui celle d'un messager du Roi, non pas d'un représentant, simple différence entre un humble service et une blasphématoire usurpation.
Jusqu'à quel point maintenant doit-on obéir ou résister au message du Roi. Notre auteur ne peut pas supposer que le messager soit toujours fidèle, ce serait trop accorder à ses adversaires pour que leurs arguments aient tout le poids possible. Il faut, puisque les messages ne sont pas toujours fidèles, les controler par les paroles du Roi et dans ce cas nous n'avons pas à hésiter entre les deux autorités.
6° Rapports des Eglises et de l'Etat.
Il commence par définir le terme Etat, mais ses irois définitions du gouvernement politique sont de pales imitations de celles de Montesquieu. Que le gouvernement soit exécutif, démocratique ou monarchique, ilne faut pas confondre sa forme et sa nature.
Un gouvernement démocratique peut être, en fait, monarchique si les représentants du peuple agissent con-
trairement à sa volonté. Il est inutile de s'arrêter à ces différentes définitions qui n'ont guère de rapport avec la suite du raisonnement. Le gouvernement exécutif ne peut avoir aucune influence sur l'Eglise, son rôle ne consistant qu'à veiller à l'application d'un code donné. Le second, dont le pouvoir vient du peuple ou de l'Eglise (Ruskin conçoit un Etat où le peuple est religieux), doit avoir une influence et un pouvoir sur le clergé. Enfin, le gouvernement monarchique doit se considérer comme le père de la nation, veiller sur la conscience de ses enfants avec largeur et pourvoir à tous leurs besoins spirituels.
Mais, dira-t-on à notre auteur, ne pourrait-on pas soutenir que le clergé est le père du peuple, et que les autorités doivent lui être soumises ? Non, répond Ruskin, pour deux raiSODS :
10 Il faut admettre que dans tout Etat il y a dans les puissances civiles et ecclésiastiques, des mauvaises gens. Dans ce Cas, il est peu probable que les mauvaises autorités civiles cherchent à renverser le pouvoir ecclésiastique, mais le contraire a beaucoup de chance de se produire.
2° En supposant que le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir civil soient composés de chrétiens, il y a peu de danger que le pouvoir civil empiète sur le gouvernement ecclésiastique, mais au contraire que le clergé ne cherche à renverser l'Etat l'histoire de l'enthousiasme religieux nous en fournit de nombreux el tristes exemples); dans ce cas, il est préférable que l'Etat gouverne le clergé. Symbolisant le pouvoir civil dans la personne de Moïse, le pouvoir religieux dans celle d'Aaron, Ruskin nous montre qu'Aaron fut toujours soumis à Moïse et que dans toute l'histoire d'Israël les prêtres obéirent aux rois. Nous avons cependant le magnifique exemple de Samuel, remplissant à la fois les fonctions de prêtre, de prophète et de juge.
Ceux qui s'efforcent d'effectuer la séparation entre l'Eglise et l'Etat exposent d'une part le Clergé aux plus tristes et subtiles tentations de son enthousiasme et de son orgueil spirituel, et d'autre part peuvent priver les officiers civils de tout sens de responsabilité religieuse donnant ainsi pleine