‹ Le christianisme en Turquie au 19e siècleChapitre 10 sur 38 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Une exécution. — Histoire d'un renégat. — Insulte faite à la légation britannique. — Gage de liberté religieuse. — La main de la Providence. — Étendue de l'œuvre de réforme. — Épreuves de l'Évangile. — L'esprit de recberche se répand. — Influence religieuse du séminaire. — Réveil parmi les femmes — Conversion d'une nonne. — Ouverture d'une maison d'éducation pour les femmes. — Le patriarche donne sa démission, et Mathcos est mis à sa place. — Persécution contre le prêtre Vertanes. — Caractère du patriarche Matheos. — Sa politique envers les protestants. — On prend la résolution de les persécuter. — Des affaires empêchent de le faire. — Bedros vartabed est banni. — Ses travaux et sa mort. — Second exil du prêtre Vertanes. — Cruel traitement de M. ïateos. — Délivrance de prison. — Attaques contre le séminaire. — Discussions et leurs fruits. — Débats publics. — Utilité de lapider. — Livres du pape. — Portrait d'un jésuite. — Colporteurs. — Opposition au papisme. — Censure de la presse. — Morts heureuses.

Vers la fin du mois d'août 1843, Ton vit un petit nombre d'officiers de police conduire à pas précipités, à travers les rues de Constantinople, un jeune homme vêtu à l'européenne. Ses bras étaient attachés derrière lui, il était pâle et sur ses traits se peignait l'anxiété. Lorsque ses conducteurs furent arrivés dans un lieu fréquenté par le public, au centre du quartier où se faisaient les affaires de la ville, ils s'arrêtèrent soudainement, firent agenouiller le prisonnier sur le pavé, et un Turc, aux formes athlé-

tiques, s'étant avancé, lui trancha la tête d'un seul coup de son yatagan. Un écrit, placé près de là (telle est encore la coutume en Orient), faisait connaître qu'il avait « été trouvé vêtu comme un apostat, » et que son crime était « l'apostasie de la vraie foi, » c'est-à-dire du mahométisme. Un ou deux jours après l'exécution, les marchands, qui demeuraient près de l'endroit où gisait le corps décapité (les corps ne restaient jamais exposés plus de trois jours), demandèrent au chef de la police qu'il fût enlevé à cause de sa mauvaise odeur. Sa réponse fut prophétique : « Il ne peut faire de mal à personne, dit-il, qu'au bout de trois jours ; mais la plus mauvaise odeur du corps de cet homme est encore à venir. » Pendant plusieurs jours, cet événement excita un intérêt extraordinaire parmi toutes les classes de la communauté, et l'on en parlait en tremblant et avec crainte; tout bas, mais avec emphase.

L'histoire et les circonstances de ce fait sont simplement ce qui suit : le jeune homme qui périt était un obscur individu , arménien de nation et de religion. L'on raconte que dans un moment de tentation et lorsqu'il était sous l'influence de l'alcool, il avait abjuré la foi de ses pères et s'était déclarémahométan. Cependant, il ne s'était pas encore soumis au rite de la circoncision, lorsqu'il commença à se repentir de son imprudence et à se demander comment il pourrait retourner sur ses pas. Le châtiment de

l'apostasie était la mort ; en conséquence il ne pouvait rester dans sa ville natale et y professer de nouveau la religion chrétienne. Il s'enfuit donc en Grèce, et après une absence d'un an environ, impatient de revoir ses amis et sa mère , qui était veuve, il revint àConstantinople, portant pour déguisement des vêtements européens. Il fut bientôt reconnu par un Turc qu'il avait connu autrefois, fut arrêté, emprisonné et condamné à être décapité. Alors, l'ambassadeur britannique, sir Stratford Ganning, mû par des sentiments d'humanité (sentiments par lesquels il s'est toujours distingué), fit tous ses efforts pour le faire mettre en liberté. Le grand visir, après quelques jours de délai , promit enfin que le jeune homme n'aurait pas la tête tranchée. L'on ne sait s'il manqua alors de sincérité ou s'il fut ensuite dans l'impossibilité de persuader au divan impérial de tenir la promesse qu'il avait faite ; ce qu'il y a de certain, c'est que lui et ses collègues au pouvoir étaient du parti opposé à la réforme, et qu'ils faisaient tous leurs efforts pour empêcher les innovations et pour ramener en Turquie l'ancien ordre de choses. Le jeune homme fut mis à mort, comme nous l'avons vu ; et dans de telles circonstances, cet acte était une insulte publique faite à la légation britannique , et les démarches qu'avait tentées l'ambassadeur la rendaient encore plus grave. Il y avait tout d'abord la violation volontaire d'une promesse solennelle ; ensuite, l'exécution d'un hom-

me pour avoir embrassé la religion chrétienne fut considérée comme une insulte faite à la religion de l'Angleterre ainsi qu'à celle de toute l'Europe. Sir StratfordCanning fit alors, dans les termes les plus énergiques, des remontrances contre cette manière d'agir du gouvernement turc, et demanda avec autorité que l'on ne permît plus que des actes aussi barbares et aussi fanatiques eussent encore lieu. L'ambassadeur français et l'ambassadeur prussien l'appuyèrent fortement, dit-on, dans cette circonstance. Le grand visir fut, comme auparavant, prompt à faire verbalement la promesse qu'on lui demandait; mais, bientôt après, l'on découvrit un acte d'une trahison encore plus évidente. Un grec, dans l'intérieur de l'Asie mineure, s'était déclaré mahométan, et après cela avait refusé d'accomplir les rites de sa nouvelle foi ; or, en même temps que le ministre turc faisait, au sujet des changements de religion, les plus belles promesses aux ambassadeurs, il préparait l'arrêt de mort du second renégat qui fut exécuté immédiatement ! Un manque de foi si indigne et si souvent répété ne pouvait plus être supporté patiemment. Sir Stratford Canning demanda donc d'une manière très-péremptoire que le sultan lui-même donnât une promesse écrite (puisque l'on ne pouvait pas se fier plus longtemps à ses ministres), et qu'il y déclarât que ceux, qui, après avoir embrassé le mahométisme, retourneraient au christianisme, ne seraient plus condamnés

à mort pour cet acte. Et, bientôt après, l'ambassadeur britannique reçut de son gouvernement les instructions les plus formelles, ayant pour but de rengager à ne pas descendre d'un degré du terrain où il s'était placé. Le gouvernement français et son ministre étaient également décidés ; et, après quelques hésitations, la Russie elle-même jeta , dans la même balance, le poids de son influence. Les Turcs cédèrent par nécessité après des débats qui durèrent plusieurs semaines, et la promesse exigée « que personne ne serait plus mis à mort en Turquie pour ses opinions religieuses , » fut enfin donnée et signée par le sultan lui-même. Le doigt de Dieu était si visible dans toute cette affaire, que Son Excellence sir Stratford Canning reconnut après que Dieu seul l'avait accomplie, et il ajouta que, quant à lui, il la considérait presque comme un miracle.

Personne ne parla dans cette occasion des droits du peuple de Dieu qui habitait la Turquie, et qui, depuis longtemps déjà, luttait pour obtenir le privilège de croire en Dieu et de l'adorer selon sa conscience. Autant que l'on en peut juger, il paraîtrait que les grandes puissances européennes et leurs représentants près de là Porte, aussi bien que les Turcs eux-mêmes, ne demandaient l'écrit dont il est fait mention ici que pour protéger un homme qui, portant le nom de chrétien, aurait embrassé la religion mahométane (cas comparativement rare), puis retournerait à son ancienne religion. Mais Dieu, en

incitant ces puissants gouvernements à prendre cette attitude dans cette circonstance particulière, et en couronnant leurs efforts d'un succès signalé, avait des desseins bien plus vastes en vue. Il voulait établir son royaume spirituel dans ce pays, et pour que ces desseins fussent pleinement accomplis, il fallait que son peuple eût la liberté de l'adorer comme lui-même l'avait décrété. Mais si tout d'abord on avait parlé de protéger le protestantisme, comment aurait-on pu espérer que la Russie et la France eussent voulu employer leur influence pour favoriser cette religion en Turquie? Sous quel prétexte l'Angleterre aurait-elle pu s'en occuper avec autorité ou de quel moyen moral se serait-elle servi pour agir avec succès sur l'esprit des Turcs? Mais, par l'action merveilleuse de la Providence , toutes les puissances de l'Europe furent conduites à s'unir pour demander au sultan , avec une unanimité et une décision extraordinaires, une promesse qui, bien que l'on ne s'en doutât pas alors, devait dans la suite assurer aux chrétiens protestants, natifs de Turquie, la pleine jouissance de tous leurs droits civils. C'est en présence du cadavre mutilé du renégat arménien que fut livré le combat pour la liberté religieuse. ~ % >

L'œuvre de Dieu continua à s'étendre de tous cotés dans l'empire turc; mais le nombre des vrais convertis et même des simples auditeurs était encore bien petit. Néanmoins l'on ne doit pas juger

EN TURQUIE. i()3

de l'étendue de l'œuvre d'après cela. Des milliers d'Arméniens dans la métropole, et un grand nombre dans les provinces avaient reconnu les erreurs de leur Eglise et la vérité des doctrines évangéliques. Plusieurs d'entre eux n'avaient jamais vu de missionnaires, mais seulement des convertis de leur propre pays ; d'autres, qui avaient eu de fréquentes conversations avec des missionnaires, ne pouvaient cependant se décider à aller aux services publics. Plusieurs motifs les faisaient agir ainsi : quelques-uns étaient si engagés dans les affaires que, s'ils s'étaient avoués protestants, leur avenir temporel eût été détruit ; d'autres ne pouvaient se décider à sacrifier les honneurs mondains à la profession de leur foi ; d'autres enfin ne pouvaient se soumettre à endurer les reproches et les persécutions de leurs amis ; et tous étaient persuadés que tôt ou tard les foudres de la vengeance ecclésiastique éclateraient de nouveau sur la téte de ceux qui auraient embrassé l'Évangile.

De toul temps, ceux qui ont fait ouvertement profession d'obéir à Christ plutôt qu'à l'Eglise ont été exposés à des sacrifices et à des persécutions. Toutefois, il est probable que ceux dont l'esprit seul était convaincu et qui, par prudence humaine, s'abstenaient de professer la vérité, ne seraient cependant jamais retournés à leurs anciennes superstitions. En les comparant à la Parole de Dieu, ils avaient découvert avec joie qu'elles n'étaient que men-

songe. Quelque petit que fût encore alors le nombre des convertis prêts à braver tous les dangers pour leur foi, quinze ans d'un progrès semblable à celui déjà obtenu suffiraient non-seulement pour que l'Arménie se passât de missionnaires américains, mais encore pour qu'elle en fournît elle-même et auprès et au loin.

De 1843 à 1846, la persécution sévit presque continuellement ; mais dans toute l'étendue du champ de travail un esprit de recherche et de discussion se répandit d'une manière extraordinaire, et le nombre des croyants augmenta. En effet, les congrégations du dimanche étaient plus nombreuses , quoique à Trébizonde et à Erzeroum l'on fût obligé pendant une partie du service de suspendre le culte public à cause des hostilités du clergé. II y avait, en vérité, une faim de la parole comme on en a rarement vu dans le monde entier. Le séminaire de Bébek ainsi que les maisons des missionnaires de Péra, devinrent des lieux de rendez-vous pour de petites troupes d'hommes et de femmes, qui y venaient tous les jours de la semaine et à toutes les heures du jour, et qui occasionnaient presque du tumulte pour pouvoir entendre prêcher l'Évangile. Plusieurs des élèves du séminaire étaient pieux à cette époque, et l'Évangile ne lit jamais plus de bien et n'eut jamais plus de pouvoir qu'alors sur les affections des membres de la communauté, qui étaient sérieusement impressionnés. Une pieuse veuve, en

plaçant son fils dans cette institution, lui dit : « Oubliez dès aujourd'hui que je suis votre mère, prenez Christ pour votre mère et vivez pour lui seul. Mon seul but en vous plaçant dans cette école, est que vous connaissiez mieux Christ et que vous deveniez son vrai disciple. »

Il est bon de faire remarquer, comme un des signes du progrès de l'époque dont nous nous occupons dans ce moment, qu'un culte domestique, consistant dans la lecture des Écritures et la prière en langue vulgaire, fut fondé dans plusieurs familles et que des femmes des différents quartiers de la ville demandèrent souvent qu'on tint des réunions dans leur voisinage. En un mot, aucun obstacle ne gênait plus l'accès auprès de cette portion de la communauté, et ce champ de travail donnait les plus belles espérances. Comme preuve du changement remarquable qui avait eu lieu parmi les femmes, je dirai qu'un jour, ayant à parcourir un quartier arménien, je pus annoncer l'Évangile à trente ou quarante familles.

Une des plus frappantes conversions fut celle d'une nonne bigote, âgée d'environ soixante ans, qui avait usé sa vie dans les pratiques et les pénitences d'un ascétisme rigoureux, et qui apprit alors à considérer toutes ces choses comme « une perte à cause de Christ. » Elle disait : « Autrefois je pensais que le salut s'obtenait en faisant et souffrant beaucoup ; mais maintenant, que Dieu en soit béni !

j'ai appris que Christ seul est mon Sauveur. »

Pour obéir aux besoins qui se manifestaient et à ce qui nous parut une indication de la Providence, on ouvrit à Péra une maison d'éducation pour les femmes, dans l'automne de 1845.

Elle fut établie chez M. Goodell ; les élèves prenaient leurs repas avec sa famille et M ,le Lovell, ve-

nue pour cela d'Amérique, se chargea de la direction des études. L'école s'ouvrit avec huit élèves, nombre que nos fonds ne nous permettaient pas de dépasser, bien que plusieurs parents fussent trèsdésappointés lorsque nous leur dîmes que nous ne pouvions en recevoir davantage. . .

Dans l'automne de 1844, le patriarche Àsdooadzadoor se démit de ses fonctions, et Matheos, autrefois évêque de Brousse, mais alors évêque de Smyrne, fut nommé à sa place. L'ancien patriarche, avant sa démission, s'était montré de plus en plus intolérant envers le protestantisme, quoique la plupart du temps son inimitié s'épuisât en paroles haineuses. Il avait déclaré plusieurs fois, dans différentes églises, que lui et les hommes importants de la communauté avaient fait vœu de ne se donner aucun repos avant d'avoir entièrement extirpé cette affreuse hérésie. Une fois entre autres, après les plus violentes malédictions contre les frères évangéliques, il exprima le désir que leurs fosses fussent creusées, et leurs corps ensevelis dans un mépris éternel et si profondément que le son de la

dernière trompette ne pût arriver jusqu'à eux ! Une autre fois, après avoir dit au peuple que les protestants se servaient du prétexte de la religion pour essayer de détruire la foi arménienne, il ajouta : « Que la colère de Dieu soit sur eux ! Puissent-ils être tous détruits! » Toutes ces déclamations avaient pour but sans doute d'entretenir l'esprit de fanatisme. Cependant, bien que faites par un patriarche dont le caractère était bien connu, elles n'eurent que peu d'influence. La plus grande injustice et la plus grande persécution furent exercées, sous l'autorité de ce patriarche, contre le pieux prêtre dont il est si souvent fait mention sous le nom de Vertanes. Il avait répandu l'Évangile avec activité et avec succès. Comme il était prêtre, il réussit d'autant mieux contre le clergé qui, à son tour, prit occasion de sa prêtrise pour mieux se venger. Un prêtre appartient à l'Église et doit se soumettre aux ordres de son évêque ou du patriarche. Il peut être envoyé dans l'intérieur du pays pour y remplir ses fonctions ou pour expier des torts, et les Turcs, loin de s'y opposer, prêteraient leur appui à l'exécution d'une telle sentence.

Vertanes, comme nous l'avons déjà dit, avait cessé de remplir la charge de prêtre, bien qu'il appartînt encore officiellement au clergé et que lorsqu'il se présentait à l'église du patriarche, on lui donnât, selon la coutume, une robe de prêtre. Au mois de février 1843, cette robe lui fut arrachée

avec violence par le chef de cette église qui lui défendit d'exercer plus longtemps les fonctions ecclésiastiques. Cela causa une si grande agitation dans la ville, qu'il jugea prudent de s'en éloigner pendant quelque temps ; en conséquence, il fit un voyage de huit mois en Asie mineure et en Arménie. Partout où il allait, il ne « voulait savoir que Christ et Christ crucifié ; » et c'est seulement au Jugement dernier que l'on connaîtra tout le bien produit par ses travaux.

Bientôt après son retour, ou dans les premiers jours de décembre, il fut arrêté un dimanche en sortant de l'église et jeté dans la prison du patriarche, qui, cependant, essaya de lui persuader de se soumettre à l'Église et prépara une rétractation ; mais Vertanes répondit qu'il lui serait impossible de mettre son nom au bas d'un pareil document et lui en présenta un autre où il se déclarait régulièrement ordonné prêtre de l'Église arménienne et obligé par ses fonctions de prêcher Christ, comme il l'avait fait, et le ferait encore. Le patriarche refusa d'accepter cet écrit et lui en envoya un autre qui fut également repoussé.

Enfin, comme ultimatum, le patriarche lui en envoya un troisième. Vertanes dit : « Les Turcs ont dernièrement décapité un jeune homme arménien pour avoir renié la religion mahométane ; si vous le voulez, coupez-moi la tête ici, à la porte de l'église ; mais quant à votre papier, je ne puis le !

signer. » Le lendemain, le prêtre fut délivré d'une manière imprévue. Mais il ne jouit pas longtemps de sa liberté. Il fut bientôt saisi de nouveau par les émissaires du patriarche et entraîné par force dans un bateau à voiles découvert ; on ne lui permit pas même de prendre chez lui de quoi se bien couvrir, bien que ce fût au milieu de l'hiver, et il fut en toute hâte envoyé, à travers la mer de Marmara, au couvent d'Armash, prèsdeNicomédie. Les autres frères cependant ne se laissèrent point intimider par ces actes de violence, et le nombre de nos auditeurs augmenta chaque dimanche à nos prédications.

Nous connaissons déjà un peu le caractère du nouveau patriarche.' C'était un homme irrésolu, intimement convaincu des erreurs de son Église et disposé parfois à favoriser la réforme ; mais retenu par la crainte d'offenser le parti le plus puissant à cette époque. Le célèbre instituteur Peshtimaljian, déjà nommé, le connaissait beaucoup comme un de ses anciens élèves.

En 1834, lorsque Matheos était simple vartabed dans une église de village, et qu'il était avec lui dans les meilleurs termes, ce professeur nous en donna, pour notre gouverne, la description suivante.

Il le représenta comme un homme éclairé, mais sans principes, toujours prêt à se laisser gouverner par les opinions en vogue et les désirs dominants de ceux auxquels il voulait plaire. Lorsqu'il est avec

les cléricaux, il est clérical; au milieu des évangéliques, il devient évangélique ; « en un mot, » dit l'instituteur, « il ressemble à une citerne vide : si vous mettez la tête à l'ouverture et que vous disiez boo, la citerne dira boo; si vous dites bah, elle répondra bah. » Et à mesure qu'il montra son caractère, nous pûmes reconnaître, depuis le commencement jusqu'à ce jour, que la description faite par le judicieux Peshtimaljian était parfaitement exacte. Matheos est un homme dont l'adresse et l'habileté sont peu communes , très-agréable dans ses manières et très-caché dans ses projets.

Peu de temps après son élévation au pouvoir, plusieurs des frères évangéliques allèrent le visiter ; quelques-uns pour se conformer à l'usage, d'autres par suite d'une invitation. 11 se montra amical avec tous et déclara qu'il désirait favoriser l'éducation et même la réforme et s'opposer à la persécution, tout en intimant aux missionnaires et aux colporteurs bibliques de rester tranquilles et d'éviter toute agitatation, comme si des éléments si opposés que le sont ceux de la vérité de Dieu et ceux des doctrines et des pratiques de l'Église arménienne, pouvaient être mises en contact sans produire de commotion ; et comme si des hommes d'une grande probité, dont le but unique était de vivre toujours dans la crainte de Dieu et de leur conscience, pouvaient se laisser guider et gouverner dans leur conduite religieuse par des mondains sans principes.

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Le patriarche, il faut l'avouer, était à cette époque dans une position très-diflicile. Les doctrines évangéliques se répandaient de tous côtés. Les ennemis de la vérité demandaient avec clameurs qu'on prit des mesures décisives pour arrêter efficacement cette alarmante tendance au protestantisme. Ils ne voulurent permettre à leur patriarche ni de laisser les choses comme elles étaient, ni de faire un compromis. Le bruit s'était déjà répandu queMatheos lui-même était protestant ; et intérieurement comme dans ses moments de sincérité, il reconnaissait que les protestants étaient dans la vérité et sa propre Église dans l'erreur. Je crois même que, s'il avait été sûr d'entraîner le peuple avec lui et de conserver ses dignités, ses richesses, ses honneurs, il aurait préféré abandonner l'ancien système et en embrasser un qui était plus simple et moins pesant. Mais il savait bien que les plus grands avantages terrestres dans l'Église armérienne se trouvaient dans l'autre parti. 11 était ambitieux; et comme il avait atteint le plus haut poste de sa nation, il était résolu à le conserver. Sa grande indifférence lui faisait espérer que les frères évangéliques céderaient facilement dans les choses de foi et de conscience ; mais il fut trompé dans son attente. Il n'y avait pas d'alternative ; il dut se poser en adversaire, et pour sauver ses intérêts il sacrifia les protestants. Dès ce moment, il mit tout en œuvre pour extirper le protestantisme du pajs. Deux moyens

se présentaient à lui : la persuasion ou la force, les arguments ou la persécution. Il voulut d'abord combiner ces deux moyens, espérant ainsi en augmenter les résultats.

La plupart des marchands et des artisans, en Turquie, ont besoin pour réussir du patronage de quelques individus riches et influents, et les jeunes gens ne peuvent guère espérer de faire leur chemin dans le monde sans de tels amis. Par d'habiles manœuvres, le patriarche plongea dans la misère bon nombre de ceux qui s'étaient attachés à l'Évangile. Il conseilla secrètement à tous les membres de son troupeau, patrons des frères évangéliques, et à ceux qui s'approvisionnaient habituellement chez eux de leur retirer sans bruit leur protection. En conséquence ceux qui étaient en voie de prospérité se trouvèrent tout-à-coup sans travail , et au lieu de pouvoir fournir aux besoins des amis qu'ils avaient jusque-là soutenus, ils manquèrent de ressources pour eux-mêmes. Ils comprirent bientôt que tous leurs reproches seraient inutiles aussi longtemps qu'ils n'abandonneraient pas les prédications des missionnaires et la défense des opinions évangéliques. Ce ne fut pas tout : les prêtres reçurent l'ordre de remettre au patriarche les noms de ceux qui n'allaient pas à confesse, ne recevaient pas l'absolution et ne participaient pas à la communion dans leurs églises. Les plus fermes, les plus éclairés, et c'étaient ceux qu'on avait surtout en vue, ne purent

se soumettre à ces rites entachés de superstition et d'idolâtrie. Ceux qui désobéissaient à cet ordre étaient menacés de l'excommunication, dont les conséquences, au point de vue temporel, devaient nécessairement être fort graves dans une communauté organisée comme celle-là. Toutefois l'excommunication fut ajournée, peut-être pour juger de ce qu'on pouvait attendre du système de persécution commencé. L'on devait en faire l'expérience dans les provinces aussi bien que dans la métropole, et des ordres semblables aux précédents furent envoyés aux évêques partout où se trouvaient des protestants.

En même temps un petit nombre d'ecclésiastiques penchaient eux-mêmes du côté évangélique. Deux ou trois vartabeds et quelques prêtres en étaient venus à suivre, dimanche après dimanche, le culte public de nos missionnaires, d'autres nous étaient favorables. Il fallait que les guides spirituels du peuple fissent quelque chose pour arrêter cette tendance au protestantisme. Le vartabed Bedros, converti dont nous avons déjà parlé, fut le premier que l'on choisit pour en faire un exemple. On savait dans toute la ville qu'il avait embrassé les vues évangéliques, et le patriarche, pour mettre ses opinions à l'épreuve, lui avait ordonné dans une certaine occasion de célébrer la messe ; ce que Bedros avait refusé par motif de conscience. Alors le patriarche lui intima de se rendre sur-le-champ dans une ville située sur la frontière de la Bussie, ostensiblement pour lui donner la

charge d'un diocèse, mais en réalité pour le placer de manière qu'il pût facilement être conduit en prison dans le monastère d'Echmiadzin. Il déclina poliment l'honneur de cette charge, et le patriarche n'était pas encore décidé à recourir à la force. Après quelque délai, il fut résolu que Bedros serait envoyé au monastère de Jérusalem. Le patriarche prépara un écrit où le vartabed faisait sa soumission à ses supérieurs et à leurs doctrines. Bedros persista résolument dans son refus, donnant pour raison qu'il ne pouvait accomplir consciencieusement plusieurs cérémonies de l'Église. ïl n'alla jamais jusqu'à Jérusalem, mais seulement à Beyrouth, d'où il se rendit à Alep et à Aintab. Pendant plusieurs années il travailla dans ces villes et dans les environs avec beaucoup de zèle et de fidélité au bien spirituel de ses concitoyens au milieu des persécutions. Il distribua un grand nombre de livres chrétiens et prêcha l'Évangile avec succès à un grand nombre de personnes. Il fut subitement emporté par le choléra dans l'automne de 1849, mais il mourut en paix.

Il faut le reconnaître, ce cas excepté, on fit peu de chose pour intimider d'autres prêtres qui recherchaient la vérité ; mais le hardi Matheos ne se laissa pas toutefois décourager. Le prêtre Vertanes était en son pouvoir prisonnier au monastère d'Armash, où il avait été envoyé par le précédent patriarche. Mais ce prêtre avait ajouté de nouveaux torts à ses anciens, eu prêchant aux moines le salut par le

sang de Jésus-Christ, seul, sans les œuvres de la loi. Plusieurs de ceux-ci furent réveillés et convaincus, et quelques-uns arrivèrent à la foi. L'on lit savoir à Constantinople que si le prêtre protestant n'était pas retiré du couvent, tous ceux qui y demeuraient seraient bientôt corrompus. Alors le patriarche Matheos se procura sur-le-champ un tirman impérial (février 1845) pour que le prêtre Vertanes fût envoyé à Césarée, où, six ans auparavant, M.Der Sahagyan avait été exilé pour une faute semblable.

En se rendant dans cette ville, sous la garde d'un officier turc, il annonça partout sur sa route l'Évangile pour lequel il était dans les liens, et jusque dans son lieu d'exil il fit connaître Christ, et Christ crucifié, à tous ceux qu'il put approcher.

Au mois de juillet de la même année, le sultan, à l'occasion d'une grande fête, donna des ordres pour que tous les exilés du pays fussent mis en liberté ; et notre frère persécuté retourna le 4 août à Constantinople. Après son départ, le patriarche reçut de Césarée des lettres dans lesquelles on lui disait que si Vertanes était resté plus longtemps dans cette ville, tous les habitants auraient suivi son exemple, car il en avait déjà gagné plusieurs.

Nous devons rapporter un autre cas de persécution qui eut lieu à la même époque :

Un respectable habitant de Trébizonde, qui se nommait Tateos, ancien membre du conseil municipal arménien, prit intérêt à l'étude de la Bible.

Comme il était assez riche, il alla visiter Constantinople, Smyrne, Brousse, Nicomédie et Adabazar dans le seul but de faire la connaissance des missionnaires et des frères indigènes, et d'étudier les progrès de l'œuvre de Dieu, aussi bien que les vérités de sa parole. Il retourna à Trébizonde, fortifié dans sa foi et animé d'un plus grand zèle pour la vérité.

Avant son arrivée, en conséquence d'une lettre du patriarche Matheos, des mesures énergiques avaient été adoptées pour forcer les frères évangéliques à se soumettre à l'Église.

Presque la moitié de ceux qu'on regardait comme protestants s'étaient rétractés, et le parti persécuteur, craignant avec raison l'influence de Tateos, résolut de l'éloigner. Aussi fut-il, au départ du steamer pour Constantinople, conduit à bord par ruse, jeté à fond de cale et gardé là par ordre du pacha, agissant à l'instigation du vartabed arménien. Voilà donc un citoyen paisible, honnête et estimé, ajraché secrètement à sa famille et sans examen, sans accusateur connu, sans savo.ir où il va, traité comme un criminel. Arrivé à Constantinople, d'abord conduit auprès du patriarche, ensuite dans un hôpital arménien, il fut enfin enfermé dans la maison des fous !

Là, il' fut chargé de deux chaînes, dont l'une liait son cou à la muraille, l'autre ses pieds sur le plancher. On ne sait combien de temps il serait resté

là si heureusement des frères n'avaient découvert sa prison et obtenu , malgré la défense du patriarche d'y admettre personne , la liberté de parvenir jusqu'à lui. On le plaça ensuite dans une chambre plus retirée pour prévenir tout nouvel accès auprès de lui.

Un dimanche, huit jours après, tandis que l'assemblée arménienne entonnait un chant à Péra, le prisonnier entra librement dans la chapelle. Bien des prières s'étaient élevées pour lui ; son apparition subite et inattendueau milieu de nous, nous rappela vivement l'histoire de Pierre, rapportée dans les Actes.

Aussitôt nous rendîmes ensemble des actions de grâces à Dieu et nous prîmes courage. Le fait était connu de sir Stratford Ganning, et il est probable que ses représentations avaient déterminé le patriarche à relâcher cette innocente victime.

Dès l'arrivée de Matheos au pouvoir, il fut évident qu'il considérait l'école de Bébek comme l'instrument le plus puissant pour étendre le protestantisme dans le pays. Il travailla donc assidûment à la renverser. Il s'occupa pendant toute une année à dresser les plans les plus habiles pour atteindre ce but. Il ne recula pas même devant les moyens immoraux, et toutefois il ne réussit à éloigner qu'une demi-douzaine d'élèves, en même temps qu'une autre douzaine prenaient la place de ceux-ci, et à contraindre de nous quitter un sous-maître qui fut bientôt remplacé. ' *

Toutefois, on crut qu'il fallait au moins l'aire semblant d'argumentation pour arrêter la diffusion des opinions évangéliques. Le parti du patriarche avait affecté de mépriser les protestants pour leur manque de savoir; il espérait, en provoquant une discussion avec ses hommes les plus capables, réduire les opposants au silence et tourner l'opinion publique contre eux. La première de ces conférences eut lieu dans la maison d'un papiste arménien, homme riche et influent, grand adversaire du protestantisme. Plusieurs savants de ses amis y vinrent, parmi lesquels trois ou quatre vartabeds; du côté évangélique se trouvaient quelques-uns de nos frères. M. Apisoghom Khachadoorian était notre principal orateur. Après deux ou trois discussions sur l'infaillibilité de l'Église, la transsubstantiation, la confession auriculaire, etc., le parti catholique se retira; mais l'homme dans la maison duquel ces assemblées avaient été tenues, demeura convaincu que la vérité était de notre côté, et finalement fut lui-même converti. Bientôt les protestants furent provoqués à envoyer leurs docteurs les plus capables pour discuter contre le plus fameux des champions de l'orthodoxie arménienne, M. Chamoorjian, principal du collège de Scutari.

Tout, dans ces réunions, était préparé pour favoriser le parti du patriarche. D'abord elles se tenaient dans une maison des leurs, et le nombre des Arméniens y était dix fois plus considérable que celui des

protestants ; les sujets à discuter étaient choisis par les avocats de l'Église, préparés d'avance et cachés aux protestants jusqu'au moment de la discussion. Nos adversaires reconnurent toutefois que les citations claires et simples de la Bible, présentées par M. Khachadoorian et ses compagnons, faisaient plus d'impression sur les esprits que la parade de science et de logique scolastique de leurs orgueilleux antagonistes ; aussi les conférences furent-elles suspendues.

Alors on eut recours à la presse, et ce même M. Chamoorjian publia un ouvrage sur la régénération baptismale, et un autre sur la transsubstantiation. M. Wood répondit avec talent au premier, et M. Khachadoorian au second. Enfin, par ordre du patriarche, des réunions furent ouvertes dans une salle attenante h la grande église, pour y discuter des sujets religieux. Seulement l'on ne laissa prendre part aux débats que ceux qui avaient consenti à signer un papier où ils déclaraient être attachés à l'Église et recevoir ses doctrines, moyen bien simple d'exclure tous les protestants ; aussi le but n'était-il que de raffermir la foi des Arméniens ébranlés. >

Les sujets traités furent : la foi et les œuvres, et l'infaillibilité et l'autoritéde l'Église. Trois réunions seulement eurent lieu, et dans les deux premières, le fameux champion du patriarche fut si complètement battu par les arguments des deux frères éyan-

géliques, que chaque fois il quitta la salle eu colère et qu'à la troisième il ne reparut pas. Les principaux orateurs protestants, dans ces assemblées, étaient M. Stepan, aujourd'hui agent séculier de la communauté protestante à la Porte, et M. Avedis, alors aide-instituteur au séminaire de Bébek, où il avait été élevé, et maintenant pasteur de l'église évangélique arménienne de Constantinople. Il y avait là, dit-on, trois cents personnes, et les protestants, au nombre de trois ou quatre, après avoir attendu quelque temps se retirèrent. Mais ils furent suivis dans la rue par des bandits qui les assaillirent de pierres, arguments que leur parti jugeait sans doute dignes de lui et les seuls qu'il eût réellement à sa disposition.

Plusieurs presses papistes furent employées à publier des ouvrages en arménien et en turc pour fortifier les préjugés contre les protestants et faire ïnépriser nos missionnaires.

Parmi les plus remarquables de ces ouvrages se trouvait une série de volumes publiés à Constantinople par un jésuite français, du nom de Boré. Ces volumes étaient remplis de honteuses calomnies, et par cela même manquèrent leur but. Boré avait évidemment été envoyé en Orient pour y combattre l'influence protestante, et il était bien choisi pour être le suppôt d'une société d'hommes qui s'appuient sur le mensonge et l'injustice. A son arrivée à Constantinople, il se fit passer pour un savant chargé

d'une mission ; à Oroomiah, c'était un colonel avec épée et épaulettes ; à Tabriz, un humble maître d'école ; à Ispahau, un zélé propagateur de la foi romaine; à Mossoul, il devint un consul général français pour la Terre-Sainte.

Loin de diminuer la distribution des livres saints, l'hostilité des ecclésiastiques ne fit que l'accroître. Deux frères, hommes judicieux, actifs et instruits, étaient employés à parcourir la ville et les rives du Bosphore pour vendre des livres évangéliques et pour causer sur des sujets religieux, lorsque l'occasion s'en présentait. Ils firent beaucoup de bien en annonçant l'Évangile à leurs compatriotes et en les mettant en rapport avec les missionnaires. Il n'était pas rare non plus que des étrangers, et même des prêtres, vinssent chez M. Homes pour se procurer des livres qu'ils faisaient circuler.

Parmi ceux qui furent convertis à la vérité, se trouvaient quelques-uns de ses anciens ennemis. L'un d'eux, homme d'environ cinquante ans, confessa, en demandant pardon à Dieu, d'avoir, sur l'ordre du patriarche, porté les livres évangéliques qu'il avait pour être brûlés; ce qu'il regardait aujourd'hui comme un grand péché, bien qu'accompli par ignorance. Un autre avoua qu'il s'était tenu près de la porte de la fournaise et qu'il avait aidé à jeter nos livres dans les flammes. Outre les efforts faits dans la capitale pour répandre au loin nos publications, plusieurs voyages furent accomplis avec un

suceès vraiment encourageant par des agents indigènes, sous la direction de M. Homes. Dans un de ces voyages, les frères parcoururent tous les lieux importants du sud de la mer de Marmara, où ils furent bien reçus, vendirent un grand nombre de livres et en laissèrent dans chaque endroit un petit dépôt entre les mains d'un agent. Un autre voyage fut accompli par deux natifs convertis dans différentes parties de l'Arménie et principalement dans les pays baignés par l'Euphrate. A cause des craintes du peuple, ils n'eurent pas grand succès dans la vente des livres, mais ils trouvèrent bon nombre de personnes disposées à écouter leurs explications de l'Évangile. Ils éprouvèrent aussi plus d'une difficulté de la part du clergé. Un autre voyage fut fait à Varna, dans la Turquie d'Europe, sur les bords de la Mer Noire. Plusieurs personnes de cette ville entendirent la sainte Parole avec un grand intérêt; presque toutes les publications qu'on y avait apportées furent vendues, et plus tard une nouvelle provision y fut envoyée de Constantinople. Un autre voyage lut encore entrepris par deux des frères dans différentes parties de la Turquie d'Europe. Ils passèrent un mois entier à Rodosto, où les catholiques romains avaient récemment exercé une grande influence, et où plusieurs Arméniens avaient exprimé leur intention de s'unir au pape. Nos frères réussirent à leur persuader de ne plus prêter l'oreille aux enseignements trom-

peurs des ém rasai res de Rome , de sorte qu'une congrégation papiste, recueillie par un prêtre romain, au milieu des Arméniens, fut bientôt dispersée. Un grand nombre se montrèrent prêts à écouter l'Évangile, et même plusieurs prêtres se mirent à chercher la vérité. Cinq d'entre eux vinrent s'en enquérir auprès de nous. Après avoir quitté Rodosto, les frères visitèrent Àndrinople, Philipopolis, et revinrent par Salonique. Ils avaient emporté avec eux une grande quantité de livres, et ils revinrent les mains vides, sans avoir pu répondre à tous les besoins.

Entre autres signes de progrès de la civilisation européenne en Turquie, l'on peut compter (quoique ce ne soit pas une amélioration) l'établissement d'una censure pour la presse. On ne sait pas si la première suggestion en est due à une puissance étrangère ou à un patriarche. Cette innovation commença par gêner notre distribution de livres ; mais la Providence nous délivra bientôt de tout embarras à ce sujet. Il fut d'abord décrété qu'aucun livre ne serait introduit dans la métropole sans être examiné par le patriarche dans la langue duquel il serait imprimé.

Nous eûmes bientôt la certitude, néanmoins, que l'unique but du gouvernement dans cette mesure était d'exclure les écrits politiques, dangereux, et les autorités turques connaissaient si bien notre caractère, que nous restâmes convaincus qu'aucune de nos publications ne serait jamais désignée comme

telle. L'officier chargé de la visite des livres à la douane nous était des plus favorable dans l'examen de nos caisses.

Six des Arméniens qui avaient donné des preuves satisfaisantes de piété, furent retirés de ce monde. Tous moururent en paix, rendant témoignage à la vérité et à la puissance de l'Évangile. De tels faits étaient nouveaux dans un pays où, d'ordinaire, on s'efforce d'arracher le mourant aux pensées de la mort, et de le bercer de vaines espérances de retour à la santé.

En expirant, un jeune homme parla calmement et joyeusement de sa dissolution, et exprima la plus douce assurance d'être bientôt reçu dans la joie de son Seigneur. Jamais fait pareil ne s'était vu parmi les Arméniens. Que sont tous les trésors dépensés à soutenir cette mission au prix d'une âme appelée à de telles espérances et à un tel bonheur?

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