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CHAPITRE VIII

Cruauté de l'évêque d'Erzeroum. — Le bien tiré du mal. — Tes prélats éclairés, les pires des persécuteurs. — Posîtiôu centrale d'Erzeroum. — La vérité se répand dans les villages. — Succès à Trébizonde. — Mort d'un croyant. — Honteuses funérailles. — Ecclésiastiques vaillants. — Boghos persécuteur. — Mesures de violence. — Arrestations de protestants. — Maison de M. Bliss assaillie. — Mauvais effets de la persécution. — Influénce de Tréhizonde sur l'intérieur. — La vérité gagne du terrain à Brousse. — Un ermite converti. — Progrès à Brousse et dans les villages. Voyage missionnaire a Nicomédie et à Adabazar. — Un persécuteur converti. — Grand zèle. — Exemples de persécutions à Kurdbeleng. — Familles anglaises pieuses à Nicomédie. — Mort de MM. Mugurdich etSarlis à Smyrne. — Vartabed de Tarse, M. Van Lennep à Tocat.

L'œuvre du Seigneur n'était pas stationnaire en Arménie ; la persécution ne diminuait pas non plus; elle ne s'exerçait pas aussi librement dans la capitale que dans les provinces; et même il arrivait souvent que les protestants de l'intérieur avaient à souffrir des cruautés inouïes, tandis qu'à Cônstantinople les frères vivaient en paix. L'évêque d'Erzeroum semblait surpa ser par la haine et l'amertume de ses persécutions tous les autres ennemis de l'Église. Il établit des espions dans toutes les parties de la ville pour épier le peuple ; quelquefois ses prêtres mêmes étaient apostés dans les mai-

sons adjacentes aux résidences des missionnaires, pour noter leurs visiteurs, et jamais une transgression connue de ses ordres ne resta impunie. Maintes fois une cruelle bastonnade fut infligée sous ses propres yeux, pour punir quelques simples expressions de respect pour la Parole de Dieu. Un beau jeune homme reçut vingt coups de bâton sur les pieds et fut ensuite jeté en prison pour le double crime d'avoir vendu à un camarade un exemplaire des psaumes de David en arménien moderne, et d'avoir été rendre visite à un des missionnaires. Un autre, instituteur d'école de village, subit le même supplice pour avoir enseigné l'Évangile aux habitants de l'endroit. Un négociant, qui de bonne heure avait embrassé la vérité, fut renversé à terre dans la chambre de Pévêque, cruellement frappé, puis excommunié, et enfin exposé aux crachats du peuple dans la rue, le tout pour avoir visité les missionnaires. Un prêtre lui-même fut, pour lui avoir témoigné de la sympathie , cité devant l'évêque et bâtonné. Un autre, pour avoir fait une seule visite à M. Peabody et emprunté quelques livres, fut saisi, enchaîné et mis dans un cachot. Ses livres furent brûlés devant ses yeux, et il ne reçut sa liberté que sur l'engagement écrit qu'il ne s'occuperait plus jamais des missionnaires ni de leurs publications. Enfin, un jeune homme pieux fut encore cruellement frappé pour avoir laissé échapper quelques expressions indiquant le désir de se conformer

aux préceptes de la Bible , expressions rapportées par des espions de l'évêque.

Dans la plupart des cas, ces mesures violentes ne servaient qu'à fortifier la foi de nos frères, en mettant en évidence le véritable esprit des autorités ecclésiastiques. La vérité ne fit de progrès parmi la population arménienne d'Erzeroum que pendant ces persécutions. Le nombre des personnes qui recherchaient les missionnaires s'accroissait de jour en jour. On demandait des livres, et quelques-uns de ceux qui ne nous avaient jamais connus personnellement étaient dans l'habitude de se réunir pour lire la sainte Écriture et chercher ensemble à la comprendre.

Un des plus violents adversaires qui s'étaient employés à faire punir le jeune instituteur dont nous avons parlé, fut subitement convaincu de ses erreurs et commença à prêcher avec zèle la foi qu'il s'était efforcé de détruire. Ce ne fut pas le seul exemple de ce genre. Un autre, jadis non moins opposé, homme riche et influent , prit à la Parole un si vif intérêt, qu'il suivit les prédications de M. Peabody , et s'attacha complètement à la vérité. Un vartabed éclairé et très-zélé pour le bien de son troupeau suivit aussi ces prédications.

C'est un fait triste, mais instructif, que les persécuteurs les plus ardents étaient des prélats de l'Église arménienne , et que dans leur nombre s'en trouvaient trois, autrefois amis des missionnaires, et

qui, par conséquent, connaissaient mieux la vérité que les autres : Matheos, patriarche de Constantinople, dont nous rapporterons plus tard les persécutions ; Eprem, évêque d'Erzeroum, dont nous venons de raconter la conduite violente ; Boghos, vartabed de Trébizonde, qui, dans la guerre injuste et cruelle qu'il fit aux vrais disciples du Christ, ne le cédait en rien à ses confrères. Tous les trois, nous devons le dire, n'étaient ni des ignorants ni des bigots. Tous les trois reconnaissaient les erreurs et les superstitions de leur Église, et avaient souvent exprimé leur désir de réformer les abus. Deux d'entre eux avaient même été persécutés comme protestants ; et les voilà maintenant les plus zélés , les plus persévérants parmi les persécuteurs. C'est qu'ils recherchaient les louanges des hommes plus que l'approbation de Dieu.

La principale raison du clergé arménien pour expulser le protestantisme d'Erzeroum, était la position centrale de cette ville , et par conséquent son influence sur toutes les provinces de l'Arménie ; et ce fait rend une station sur ce point d'autant plus importante.

Les missionnaires et leurs aides avaient l'habitude de faire des tournées dans diverses directions pour prêcher l'Évangile et distribuer des livres. Dans le district dePasin, à l'est d'Erzeroum, qui embrasse, en tout, près de deux cents villages, M. Peabody

trouva les prêtres et le peuple très-accessibles. Un ou deux parmi les prêtres montrèrent un vrai désir de s'instruire, et dans les villages plus rapprochés, bien que les évêques eussent défendu aux paysans de recevoir nos livres ou de s'entretenir avec nous, il s'en trouvait toujours de disposés, par amour de la vérité, à enfreindre les ordres de leurs chefs spirituels. Une fois le prêtre principal voulut connaître la voie du salut aussi bien qu'une partie de son troupeau; dans une autre occasion deux vartabeds parurent avoir le sentiment de leurs péchés et chercher comment ils pourraient échapper à la condamnation. Partout il y avait des adversaires ; mais ni la violence, ni les menaces de l'évêque ne pouvaient empêcher le peuple de rechercher avec avidité nos publications et nos entretiens. Il n'était pas rare de voir des individus arriver d'Égine, de Diarbekir et autres lieux éloignés, pour consulter les missionnaires.

Une tournée de deux ou trois mois à Si vas, à Erzengan, à Égine, etc., que fit M. Harootun, alors au service de la mission, et actuellement pasteur de l'Église évangélique à Nicomédie, fit connaître un grand nombre de faits très-réjouissants sur l'état des esprits dans cette partie du pays. Dans chaque endroit un peu important se trouvaient quelques personnes à la recherche de la vérité, et le manque d'ouvriers seul s'opposait à une moisson plus abondante.

A Trébizonde, l'Évangile avait fait d'encourageants progrès, sinon dans les cœurs, du moins dans les intelligences. Cette station se trouvait parmi les plus avancées de la Turquie. La prédication paisible de la Parole divine, et la distribution des saintes Écritures et de quelques autres livres et traités avaient, avec le secours de Dieu, remué les esprits et leur avaient enseigné à distinguer la vérité de l'erreur. Mais au milieu de ces hommes ardents à l'étude de la Parole, prompts à saisir l'occasion de la prière, il s'en trouvait peu d'assez avancés pour courir quelques risques par amour de la vérité, et encore moins qui fussent réellement « nés de nouveau. »

Toutefois, il faut en convenir, les indices du caractère chrétien au milieu d'un tel peuple, doivent différer de ce qu'ils sont dans une nation née sous des influences chrétiennes. Les Arméniens se développent au milieu de jurements, de mensonges, d'ivrognerie et de toutes les mauvaises passions que leur conscience ne leur reproche pas comme des péchés. Faire cesser un tel état de choses chez ce peuple, suppose donc en lui un plus grand changement que les mêmes effets produits chez une nation chrétiennement instruite. Et si, en même temps, nous voyons là des hommes prêts à supporter, sans se plaindre, des persécutions pour l'Évangile, étudiant la Parole avec avidité et respect, recherchant la société des enfants de Dieu, malgré les dangers qui

peuvent en résulter, comment ne pas tirer la conclusion que ces hommes ont été radicalement changés par l'influence du -Saint-Esprit? Il était doux de voir la vigilance croissante contre le péché, l'esprit de prière, l'humilité, le zèle et tous les signes de la vie spirituelle se développer chez quelques frères. Il n'était pas rare que de nouvelles conversions vinssent à la connaissance des missionnaires.

Un jeune homme d'un esprit et d'une éducation supérieurs, appartenant à la foi catholique arménienne, et qui avait pendant quelque temps donné les témoignages les plus satisfaisants de piété, fut appelé à Dieu au printemps de 1844. Il avait été jusqu'à son dernier moment obsédé par son prêtre, s'efforçant de le ramener à son Église. Masurdick, tel est son nom , se montra très-décidé ; quelques jours avant sa mort, il abjura par écrit ses anciennes erreurs , et s'abandonna paisiblement à la miséricorde du Christ. Son corps ne fut point reçu au cimetière, ni honoré des cérémonies d'usage; mais au milieu d'une nuit obscure et orageuse il fut transporté à un mille hors de la ville par des portefaix et enterré en plein champ. On l'avait menacé de l'enterrer comme un chien, et voilà comment s'exécuta la menace ; mais, comme il l'avait dit luimôme, cela lui importait peu , car on ne pouvait atteindre son âme.

C'est ici le lieu de raconter un enterrement du même genre qui se fit à Trébizonde : Une femme,

dont le mari et les fils étaient évangéliques, mourut. Bien que restée fidèle elle-même à son Église, les autorités ecclésiastiques refusèrent à son corps un ensevelissement chrétien aussi longtemps que son mari et ses fils ne rentreraient pas dans le giron de l'Église. Il n'y avait rien à reprocher à cette femme, et toute cette comédie fut jouée pour ramener les survivants. Ceux-ci, toutefois, ne voulurent pas acheter l'exemption de cette insulte par l'abandon de l'Évangile; de sorte qu'après bien des ennuis ils furent obligés d'enterrer le corps eux-mêmes, et d'aller, à travers les insultes de la populace, l'ensevelir loin de la ville, dans un coin de la ferme d'un musulman.

La conduite adoptée par le vartabed de Trébizonde envers le parti évangélique était singulièrement timide et indécise. Un jour il permettait à nos frères de se réunir pour lire les Écritures ; le lendemain il les dénonçait du haut de la chaire , s'emparait de leurs livres, et les déchirait de ses propres mains. Une autre fois il leur accorda de tenir des réunions religieuses, il désigna même un prêtre qui devait y assister, puis après deux ou trois séances où assistaient quatre-vingts personnes, il les interdit, prêcha avec violence contre les protestants, et menaça de la bastonnade l'agent préposé à la distribution des livres de la mission, s'il osait continuera exercer son emploi. Le secret de sa conduite était dans son désir de plaire aux deux partis, tous deux

mécontents. L'un lui conseillait de chasser du pays les protestants par la persécution, et au moment où il se disposait à suivre ce conseil, un autre venait lui dire qu'il ferait mieux de les laisser tranquilles, s'il ne voulait s'attirer des malheurs : « Hélas ! disait le pauvre vartabed, je brûle entre deux feux. L'un me pousse à la persécution, l'autre m'en éloigne. Plût à Dieu que je ne fusse jamais venu ici ! »

Enfin, harcelé de tous les côtés, ce fonctionnaire se vit obligé de porter plainte devant le pacha contre les protestants. Celui-ci demanda leurs noms, et alors s'éleva une nouvelle difficulté. Les conseillers du vartabed ne se trouvaient pas d'accord sur les noms que l'on devait inscrire, car chacun avait parmi les proscrits des amis qu'il ne voulait pas livrer aux caprices du tribunal turc. C'est ainsi que le Seigneur déjoua les perfides conseils de ses ennemis.

Plusieurs mois après, une querelle s'éleva parmi les Arméniens au sujet de leur vartabed, que quelques-uns voulaient éloigner de sa place, et que d'autres voulaient y maintenir ; il en résulta dans la persécution un temps d'arrêt pendant lequel les frères purent recueillir leurs forces pour les combats qu'ils prévoyaient dans l'avenir. Le vartabed, esprit vacillant, fut remplacé par un autre plus décidé et plus capable, mais moins religieux. C'était Boghos, dont nous avons déjà parlé, se disant jadis notre ami, mais aujourd'hui l'ennemi déclaré de l'Évangile. Après son arrivée au pouvoir, il entra

dans une suite de violences contre la Information. Il commença par citer devant lui deux de nos frères les plus actifs, et en leur parlant avec une douceur affectée de ce qu'il appelait en plaisantant leurs erreurs, il s'efforça de les prémunir contre les missionnaires, en déversant sur eux des injures et des calomnies. Les réponses de nos frères furent telles, qu'elles irritèrent le vartabed ; mais il dissimula sa colère et les laissa partir en paix, les exhortant à réfléchir jusqu'à ce qu'il les fît rappeler. Dix jours après il les fit venir une seconde fois, après avoir réuni son conseil des Douze. Trois accusations furent portées contre eux : d'avoir suivi les prédications des Américains, de s'être enfermés dans leur chambre pour prier, et d'avoir refusé d'aller au marché le dimanche malgré l'ordre de leur père. Le vartabed et ses conseillers furent très-vexés de ne pouvoir répondre aux arguments que nos deux frères puisaient dans l'Écriture, et il devint clair qu'on était disposé, sinon déterminé, à recourir à la force. Plusieurs actes de persécution s'ensuivirent, mais on ne fit rien de grave jusqu'à ce qu'on eût reçu du patriarche de Constantinople une réponse à la lettre qu'on lui avait adressée à ce sujet.

Cette réponse arriva enfin au printemps de 1845 ; elle était caractéristique. Tous les rapports avec les protestants furent défendus, même les salutations dans la rue ; ceux qui leur avaient loué des maisons devaient les mettre à la porte ; enfin tous les moyens

de les tourmenter étaient recommandés, et si tout cela ne réussissait pas, on devait prendre des mesures encore plus dures. Ces ordres furent suivis à la lettre ; il devint impossible à nos frères de se montrer dans la rue sans être exposés à des insultes et même à des dangers, et ils furent poursuivis jusque dans leur intérieur. Us demeurèrent fermes pendant quelque temps ; mais enfin ils cédèrent l'un après l'autre, et au bout d'une dizaine de jours la moitié de ceux qui lisaient l'Évangile l'avait abandonné. C'est alors que revint et fut arrêté M. Tateos, qui avait été envoyé à Constantinople, comme nous l'avons dit précédemment.

Ces mesures violentes étaient destinées à jeter la panique parmi nos frères. Muni de cette lettre du patriarche, le vartabed se crut en droit de recourir au besoin à l'autorité. Un protestant renégat fut si troublé dans sa conscience, qu'il vint courageusement chez le vartabed retirer sa rétractation. Il fut immédiatement jeté en prison ; les noms de ceux qui refusaient de se soumettre à l'Église furent envoyés au pacha, et une arrestation générale (ut décidée. Pendant toute la nuit qui suivit le départ de M. Tateos, les patrouilles de la police parcouraient les rues en armes, quelquefois s'introduisànt violemment dans les maisons pour y saisir les victimes de la colère ecclésiastique. Trois frères furent alors arrêtés et mis dans la prison des criminels. D'autres s'enfuirent à la campagne où le len-

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demain ils turent traqués comme des bêtes fauves. D'autres, cachés dans la ville, y furent poursuivis par la police. L'exaspération de l'ennemi s'accroissait par son peu de succès. Un des prisonniers fut envoyé en exil à Karahissar, à deux ou trois cents lieues dans l'intérieur. Quant aux autres prisonniers, ils furent bientôt mis en liberté, et il devint évident que toutes ces violences n'avaient eu pour but que de frapper les esprits.

Un fait qui montre l'esprit féroce de cette époque, c'est l'attaque de la maison de M. Bliss par la populace qui, pendant une heure, l'assaillit de pierres, en brisa les vitres, et mit en danger la vie de plusieurs membres de la famille.

Bien que la rage de l'ennemi à Trébizonde fût apaisée, elle n'en avait pas moins laissé des traces. Far diverses causes, ceux que l'on avait crus convertis disparurent presque entièrement. Un était mort, deux absents, d'autres éloignés par avance, et deux enfin en exil. M. Powers cependant en découvrit encore quelques-uns affamés du pain de vie et disposés à suivre des prédications, bien qu'encore quelque peu effrayés.

L'influence de la station de Trébizonde se taisait de plus en plus sentir. Un prêtre éclairé demeurant dans un district peu éloigné s'efforça de répandre l'instruction et la foi. Un autre prêtre de la campagne, d'abord opposé, devint tout-à-coup défenseur de l'Évangile. Un de nos pieux colporteurs à Tocat,

réussit à répandre un grand nombre de nos publications, aussi bien qu'à pénétrer auprès du peuple et des prêtres pour les entretenir de religion.

Tandis que la persécution était à l'ordre du jour kTrébizonde et à Erzeroum, nos frères de Brousse vivaient en paix. De temps à autre ils furent menacés, mais jamais violentés. L'œuvre del'évangélisation continua sans interruption. Les Écritures en langue anglaise furent introduites dans une école de filles, patronnée par la communauté, et le peuple la reçut toujours avec plus de faveur; aussi l'Évangile y fit-il de rapides progrès. Un des magnats dit un jour chez M. Schneider : « C'est une erreur de croire que le baptême régénère , car alors tous ceux qui portent le nom de chrétiens seraient sauvés. Ce n'est qu'un signe extérieur, tandis que la nouvelle naissance dont parle Notre-Seigneur, est un changement radical de vie. » Quelques années auparavant on n'aurait pas pu trouver dans toute la ville de Brousse un seul individu capable de faire une pareille distinction. Dans une conversation d'un de nos frères avec deux vartabeds sur les erreurs de leur Église, ceux-ci acquiescèrent à tout, mais en ajoutant : « Qui oserait parler de tout cela publiquement? » Le courage leur manquait, mais cette simple connaissance intellectuelle était déjà un présage du progrès, surtout parmi les prêtres.

Nous eûmes alors un exemple de ce que peut Y Evangile pour changer le cœur. Un ermite vivant dans

les déserts, et ne visitant les hommes que rarement pour se procurer de la nourriture, donnait en paiement l'exhibition d'un petit os, relique de saint, dont la vue guérissait tous les maux, et quand les vivres lui manqaient il se nourrissait de racines et d'herbes. Ayant entendu parler des missionnaires de Brousse, il alla visiter M. Schneider et lui demanda son avis sur les reliques et d'autres superstitions. Il puisa dans cette conversation de toutes nouvelles idées, jeta son os et demanda un Nouveau Testament. Depuis ce moment, il en fit son compagnon, et ne l'étudia pas en vain. Le Saint-Esprit fut son docteur, Christ seul devint son espérance, sa paix et sa joie. On a rarement eu un plus bel exemple de douceur, de simplicité et de piété vivante.

En janvier 1845, les missionnaires de Brousse déclarèrent que les progrès de l'Évangile n'avaient jamais été plus grands. Un trait remarquable de l'œuvre était alors que les femmes arrivaient plus nombreuses à TÉvangile. Quelques-unes, douées d'une grande tendresse de cœur, se montrèrent prêtes à abandonner leurs anciennes superstitions et leur mauvaise conduite, pour vivre selon la Parole de Dieu. Tout ceci peut s'appliquer en grande partie aux villages environnant Brousse, où se trouvaient des Arméniens. Les missionnaires, accompagnés de leurs aides indigènes, firent plusieurs tournées et trouvèrent partout un esprit d'investigation chez quelques individus. Ainsi le peuple avait ou-

vert çà et là de petites réunions pour lire les Écritures et pour prier, et même quelques prêtres prenaient intérêt aux nouvelles vérités qu'ils découvraient dans l'Évangile. Deux hommes zélés poulie bien réunissaient le dimanche ou les jours de fêtes une douzaine de leurs collègues , pour prier Dieu soit dans leur maison soit sur quelque point retiré des montagnes. Le vartabed de la même Église approuva la distribution de nos livres. Nous ne pouvions nous y tromper : les sentiments évangéliques se propageaient rapidement malgré leurs nombreux adversaires. Quelques-unes des autorités ecclésiastiques obtinrent du gouverneur turc, près de l'ancienne Nicée, un ordre lu dans les églises, défendant au peuple de parler religion, et de prononcer même le mot de protestant, sous peine de bastonnade, de trois ans de prison et du carcan. Cet ordre réprima la profession extérieure de la vérité, mais ne put en arrêter les progrès dans les esprits. M. Schneider, au lieu d'envoyer un agent comme de coutume, visita lui-même Balikesr à l'époque de la foire, vendit plus de cinq cents volumes à des personnes venues de l'intérieur, et profita de l'occasion pour annoncer l'Évangile à quelques esprits réveillés.

Comme il n'y avait pas de station ni à Nicomédie ni à Adabazar, ces villes furent occasionnellement visitées par les missionnaires; en 1844 et 1845 par moi-même; une fois par M. Schneider, et deux fois

par le docteur Azariah Smith. Les directeurs de l'Église arménienne étaient des incrédules insouciants ou de zélés formalistes, tous hostiles à un christianisme spirituel et pur. D'un autre côté, nos frères évangéliques étaient peu nombreux, avaient peu d'influence politique, et manquaient de protecteurs, surtout les plus éloignés de la capitale. Troublés par de petites persécutions, assaillis de menaces, ils étaient à la fois vexés dans leurs affaires et chassés de nos réunions religieuses. Ils craignaient qu'on ne les vit parler aux missionnaires, et même ils n'osaient se parler entre eux. Cependant leur nombre augmentait chaque jour, et le Seigneur mit un frein à la colère de l'ennemi. Une fois les frères de Nicomédie tenaient une réunion dans les champs, par crainte de leurs oppresseurs. Un jeune homme à la tête chaude et au poing solide, prit avec lui quelques bandits, et tous armés de bâtons, ils vinrent au lieu de réunion pour corriger nos frères. En les voyant venir et connaissant leurs pensées, celui qui présidait l'assemblée fixa son regard sur le jeune homme, l'interpella avec douceur par son nom, lui présenta un Nouveau Testament et lui dit : « Y a-t-il dans ce livre quelque chose que vous désiriez m'empêcher de lire? » Le jeune homme, subitement vaincu, jeta au loin son arme, et après s'être enquis de la vérité, il fut transformé dans tout son être et devint lui-même un disciple persécuté de Jésus-Christ.

Il fallait user de précautions dans les rap-

ports avec les missionnaires qui venaient à Nicomédie et à Adabazar. Les réunions se tenaient ordinairement le soir vers onze heures ou minuit dans une chambre haute, comme aux temps apostoliques. La prédication du dimanche se faisait ordinairement dans quelque jardin retiré, dans quelque lieu éloigné. Rien d'intéressant comme ces assemblées; on ne saurait croire avec quel plaisir ces hommes, à peine échappés aux .ténèbres spirituelles, vivant comme des brebis au milieu de loups dévorants, voyaient arriver un missionnaire, et prêtaient l'oreille à ses paroles. Pour eux ces réunions de prières et de lecture de la Parole de Dieu n'étaient plus une affaire de pure forme; ils s'attachaient au fond, et sentaient que leurs devoirs envers Christ et son Évangile passaient avant tout. Ils se nourrissaient de la doctrine de la Bible, et en butte aux persécutions, ils vivaient paisibles et joyeux.

Donnons ici quelques exemples des persécutions soutenues par ces humbles chrétiens. A Adabazar, un d'eux, pour avoir refusé d'ouvrir sa boutique le dimanche, fut envoyé parun puissant arménien chercher, pour le compte du gouvernement, des bois de construction sur une montagne au milieu de la neige et delà pluie. Cet homme, délicat et inaccoutumé à de tels travaux, aurait succombé, si des Turcs, touchés de sa faiblesse, ne fussent venus à son secours. Un prêtre qui osa plaindre ce frère fut rasé, peine infamante aux yeux du peuple. Un individu.

pour avoir vendu nos livres, fut mis au carcan. Quatre ou cinq des prêtres furent emprisonnés au couvent d'Armash, pour avoir refusé de se soumettre aux superstitions da l'Église. A cette nouvelle, quelques frères vinrent ensemble à la prison, et dirent : « Nous avons la même croyance que ces hommes, et nous voulons partager leurs épreuves. » Ils furent emprisonnés. Dans un village arménien de Koordbeleng, où se trouvaient plusieurs « lecteurs de la Bible, » le chef de la communauté, qui était banquier, cédant aux instigations du principal prêtre, fit venir un officier de police turc, et après Tavoir enivré, Y excitaà battre ces protestants, ce qu'il fit à coups de bâton, si cruellement que l'un d'eux manqua d'en mourir. Ce même banquier fut assassiné plus tard, avec l'approbation du même prêtre qui l'avait poussé à persécuter les protestante.

Un des frères ds Nicomédie fut enlevé à ses travaux en octobre 1845. A l'heure de la mort il était plein de joie dans le Seigneur, et causait avec ses amis de son bonheur d'aller à Christ. Quelques Anglais vinrent cette année habiter avec leurs familles à Nicomédie, appelés par le gouvernement turc pour diriger une fabrique de laine. M. Binns, son frère et leurs femmes étaient de vrais chrétiens, et ils exerçaient la plus heureuse influence. Leur présence fut un soutien moral et matériel pour les frères indigènes exposés à la misère et à la persécution ; et pendant le long tcinps où nos ennemis veil-

laient pour empêcher partout les réunions protestantes, la maison de M. Binns fut obligeamment ouverte pour cet objet.

La station de Smyrne eut à regretter la perte de deux excellents traducteurs. Le premier, M. Mugurdich Towmasian, homme spécialement propreàfaire des visites, mourut à Constantinople, en prononçant ces paroles : « Je suis un grand pécheur ; mais je sais que Christ est mon Sauveur. » Le second, M. Sarkis, un des meilleurs élèves de sa nation, et un des premiers dont le cœur fut touché à Constantinople, dit aussi à son dernier moment : «Je suis un grand pécheur, mais le Christ est un plus grand Sauveur. »

Un vartabed venu de Tarse fit visite à M. Adger et lui exprima la plus vive satisfaction pour les livres qui, sortis de nos presses, étaient allés tomber entre ses mains, dans un lieu si éloigné. Évidemment son esprit s'ouvrait à la vérité. Vers la fin de 1845, le service en arménien était suivi à Smyrne par environ quinze personnes, dont quelques-unes recherchaient le salut avec ardeur.

M. Van Lennep, de la station de Constantinople, visita Tocat, où quelques frères lui exprimèrent le désir d'avoir un missionnaire toujours fixé auprès d'eux. Des dispositions à chercher la vérité semblaient se généraliser au milieu des chrétiens des villes et des campagnes. On pouvait dire avec vérité que la moisson était grande et les ouvriers peu nombreux.

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