CHAPITRE IX
Rapport des Arméniens évangéliques avec l'Église. — Leurs devoirs comme membres de la Communauté civile. — Les Protestants soumis aux autorités. — Nouveaux moyens d'oppression. — Le prêtre Vertanes anathématisé. — Dénonciation du patriarche.
— Châtiments infligés. — Le fanatisme triomphe. — Second anathème. — Formule de rétractation. — Le nouveau symbole du patriarche. — Exemples d'oppression. — Le pain et l'eau retirés aux protestants. — Entrevue de Khachadoorian avec le patriarche. — Dieu soutient les siens. — Bons fruits de la persécution. — Lettres au patriarche et aux primats. — Pétition préseutée à Reschid-Pacha et aux ambassadeurs étrangers. — Empoisonnements. — Efforts tentés pour bannir les protestants.
— Le gouvernement proclame la liberté religieuse. — Les prisonniers rendus à la liberté. — Calomnies dirigées contre eux. — Faux témoignages. — Abri procuré aux persécutés. — Bontés du révérend M. Halem. — Généreuses contributions.
Les Arméniens évangéliques étaient restés jusqu'alors membres de la communauté eccîésiasticocivile au sein de laquelle ils étaient nés. Ils se conformaient plus ou moins aux ordonnances de l'Église, selon qu'ils se trouvaient plus ou moins éclairés et disposés à souffrir pour l'amour de Christ. Les uns abandonnaient entièrement le culte public dans leurs temples, convaincus qu'ils étaient que par leur présence ils sanctionnaient de fait la superstition et l'idolâtrie que leur conscience désa-
vouait . Les autres s'y rendaient de temps en temps pour entendre un sermon, mais ils se faisaient un devoir de ne pas assister aux autres parties du service. D'autres encore, surtout ceux dont l'esprit seul était convaincu de la vérité, observaient extérieurement les cérémonies de leur religion aussi régulièrement que les usages l'exigeaient; et nous devons faire observer que, déjà antérieurement au mouvement protestant qui s'était opéré, il y avait une grande diversité de vues quant aux pratiques religieuses, et qu'on n'a jamais employé dans l'Église arménienne cette rigueur par laquelle on veut forcer les individus à observer les règlements ecclésiastiques, rigueur qui caractérise l'Église romaine à un si haut degré.
D'après les lois fondamentales de l'empire turc, chaque sujet chrétien doit être enrôlé dans une des communautés existantes , à la tête de laquelle se trouve un patriarche. Le sultan avait plusieurs fois défendu d'abandonner une de ces communautés pour une autre ; on ne pouvait même le faire sans danger, bien que souvent la politique et l'or du pape eussent excusé de semblables infractions quand elles étaient en faveur de la foi romaine. Se détacher d'une de ces communautés sans se joindre à aucune autre, était renoncer à tout droit et à tout privilège civils, ce qui exposait nécessairement à toutes les conséquences fâcheuses d'une position illégale. Afin de faire mieux comprendre cet état de choses, il
sera nécessaire d'entrer dans quelques détails.
A Constantinople, conuiie clans les autres grandes villes de Turquie, chaque corps de métier forme une corporation dont les affaires sont réglées par un comité composé d'un petit nombre de membres riches et puissants de la corporation. Il n'est permis à personne d'ouvrir une boutique sans l'autorisation de ce comité. Souvent ainsi, un seul individu, sorte de surintendant, a, sinon nominalement, du moins de fait, le pouvoir d'accorder ou de refuser les autorisations. Un officier turc, dont la sanction officielle est nécessaire pour donner force de loi aux décisions des comités, préside toutes ces corporations. Chaque ouvrier et même chaque apprenti doit être muni d'un permis qu'il doit montrer aux officiers de la police turque toutes les fois qu'on le lui demande ; si un ouvrier n'a pas ce permis, il risque d'être jeté en prison comme un malfaiteur et un vagabond. Pour obtenir ces certificats, on est obligé de donner deux garanties ou plus de bonne conduite. Le patriarche se porte garant pour toute sa communauté.
On verra bientôt combien de facilité ce système donnait à la persécution pour poursuivre impunément son œuvre, même sous des apparences légales. Cependant notre but dans ce moment est de montrer ce qui résulte de l'abandon volontaire des communautés existantes en Turquie. Prenez, par exemple, la communauté arménienne, puisque
c'est de celle-là que nous devons parler maintenant. On doit se rappeler que devant la loi turque, la juridiction du patriarche est civile, et c'est ainsi qu'elle est considérée par le peuple. Au point de vue ecclésiastique, comme nous l'avons déjà expliqué, il n'est qu'un évèque, et il n'a pas plus de pouvoir dans l'Église que tout autre évêque du pays. Mais comme patriarche, il est au-dessus de tous les évèques, et cette distinction lui a été accordée par le gouvernement turc; en d'autres termes, elle est purement civile. Les fonctions de patriarche peuvent être remplies par un prêtre ou même par un laïque, comme cela s'est vu quelquefois. Or, comme il n'y avaitaucune communauté protestante reconnue en Turquie, si les Arméniens évangéliques avaient déclaré ne pas vouloir reconnaître l'autorité du patriarche, ils auraient été considérés comme en révolte ouverte contre les autorités civiles, et punis comme tels.
En matière spirituelle, ceux qui étaient complètement décidés s'abstenaient soigneusement de toute participation à la superstition. Ils suivaient régulièrement les prédications des missionnaires et venaient s'asseoir à la Table du Seigneur comme des hôtes, parce qu'ils ne pouvaient, en conscience et d'une manière profitable , participer au culte dans l'Église arménienne. Ils maintenaient cependant des rapports avec elle et conservaient généralement l'espoir que, petit à petit, l'Église armé-
nienne tout entière se convertirait à la foi évangélique, et qu'on éviterait ainsi toute rupture sérieuse. Nous allons voir comment le patriarche Matheos leur enleva cette attente.
Les moyens employés jusqu'alors pour extirper le protestantisme avaient été complètement vains. C'est pourquoi, au commencement de l'année 1846, le patriarche résolut d'avoir recours à des mesures plus efficaces. La première victime choisie pour cette nouvelle expérience fut le prêtre Yertane§, dont le zèle et l'activité pour la cause du pur Évangile semblaient doublement odieux, parce qu'il était prêtre arménien, et qu'il avait été déjà deux fois exilé à cause de son adhésion à la réforme. Un des sergents du patriarche, avec l'officier municipal en chef des Arméniens du quartier, fut envoyé chez lui pour l'arrêter. Le propriétaire, qui était de ses amis, quoiqu'il ne fût pas lui-même protestant, ne recula pas devant un mensonge, déclara que Vertanes était absent, et parvint ainsi à se débarrasser des officier. Le prêtre s'échappa cette même nuit et gagna une autre partie de la ville, où il se cacha pendant plusieurs semaines chez un ami .
Le dimanche 25 janvier, quand l'office du matin fut terminé dans l'église arménienne, on éteignit les cierges, tout resta dans l'obscurité, le maître-autel fut voilé, et une bulle d'excommunication et d'anathème fut lue solennellement contre le prêtre Vertanes, et contre tous les adhérents des « sectaires
modernes. » Ce bien-aimé frère, qui avait déjà tant souffert pour son attachement fidèle à l'Évangile de Christ, fut qualifié par le patriarche de « vil misérable, » qui, « pour suivre les appétits de la chair, avait abandonné l'Église, et erre comme un vagabond, » « ne disant que des mensonges, » et « étant pour plusieurs une pierre d'achoppement. » On le traita également de « traître et d'assassin de Christ, — d'enfant de Satan, d'antéchrist, pire qu'un païen et qu'un athée, » parce qu'il enseigne les impiétés et les séductions des « sectaires modernes » (les protestants). « C'est pourquoi, dit le patriarche, nous l'expulsons et le chassons comme démon, et enfant du diable — et lui défendons de paraître dans la compagnie des croyants. Nous lui interdisons l'exercice du ministère, comme membre malade et détaché du corps du Christ, comme sarment arraché de la vigne, qui n'est plus bon qu'à être jeté aîi feu. Par cette bulle admonitrice, je commande donc, et j'ordonne à tous mes bienaimés frères, dans toutes les villes éloignées ou rapprochées, de ne point le regarder, parce que son visage est comme celui de Bélial ; de ne point le recevoir dans leurs saintes demeures, car c'est un loup qui les ravagerait et les détruirait ; de ne considérer ses salutations que comme un poison mortel pour Pâme; de se garder, ainsi que toutes leurs familles, de tout rapport avec les adhérents impies et séducteurs de la fausse doctrine des sectaires modernes;
et de prier pour eux le Dieu qui ne se souvient point de l'iniquité des pécheurs, si toutefois ils s'en repentent, abandonnent leurs mauvaises voies et travaillent au salut de leurs âmes, par la grâce de Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, béni à tout jamais. Amen. »
Et il ne faut pas croire que ces paroles fussent la répétition vaine d'une antique formule, prononcée pour obéir à une vieille coutume, mais oubliée et surannée en réalité. Si les termes de l'anathème furent sévères, ceux de la harangue que fit ensuite le patriarche au peuple, Tétaient bien davantage ; car la lecture de la bulle fut suivie d'une violente déclamation contre les protestants en général et le prêtre en particulier, déclamation qui excita de nombreux « amen » de la part du peuple fanatisé.
Le lendemain, la plus grande activité régnait parmi les prêtres, dans chaque quartier de la ville et des faubourgs. Tous s'agitaient comme les différentes parties d'une machine mise en mouvement par une même impulsion, et il n'était pas difficile de découvrir d'où celle-ci venait. Le patriarche, qui avait résolu de ne pas se fier uniquement à l'impression produite sur le peuple par l'anathème et les malédictions du jour précédent, avait ordonné à son clergé de veiller à ce que les punitions temporelles, dont le prêtre et les sectaires étaient menacés dans cette pièce, fussent appliquées à la lettre. Le même ordre avait été donné à tous, et les prêtres se dis-
posèrent unanimement à l'exécuter , la plupart, avec une apparente bonne volonté; mais plusieurs aussi, dont les sympathies étaient plutôt pour les opprimés que pour les oppresseurs, avec une grande répugnance. Il fut de plus ordonné aux chefs arméniens des corps de métier de la ville, de n'avoir aucune communication avec ceux des protestants qui refuseraient de se rétracter. Les hôteliers et les propriétaires de la ville furent obligés de renvoyer tout hôte ou locataire qui refuserait de souscrire à ces conditions. Les familles soupçonnées d'hérésie furent aussi visitées par les prêtres, à qui il fut ordonné d'en chasser les membres réfractaires, fils ou fille, frère ou sœur, mari ou femme. Les frères protestants furent sommés de comparaître devant le patriarche, afin d'abjurer publiquement et de se réconcilier avec l'Église. Et puis, pour rendre l'édit plus salutaire, on menaça tous ceux qui refuseraient leur concours à l'autorité, de l'excommunication dont on frappait les « nouveaux sectaires. »
Le fanatisme le plus effréné régnait dans la ville. 11 bannit tout sentiment de droiture, tout respect pour la vérité et la justice, toute compassion. Plus d'une fois même l'affection tendre et forte qui unissait un mari et sa femme, des frères et des sœurs, des parents et des enfants, se convertit en haine et en persécution. La constance du peuple de Dieu ne faisait qu'animer davantage la colère de ses ennemis.
Leur résignation à souffrir joyeusement la con-
fiscation de leurs biens , était regardée comme preuve que les missionnaires leur avaient prorais de grandes récompenses temporelles , et on considérait leur fidélité à souffrir pour le nom de Christ, comme de l'obstination. Quelques-uns des arméniens, dont le zèle à mettre à exécution les violentes mesures du patriarche avaient d'abord été tièdes, furent irrités par cette persévérance qui, dans leur indifférence religieuse, ne leur paraissait de la part des protestants que de l'entêtement et de la folie, et ils devinrent aussi d'ardents persécuteurs.
Les hommes influents des divers corps de métier étaient ceux qui montraient le plus d'acharnement pour forcer les frères évangéliques à se soumettre aux ordres du patriarche; et c'étaient eux qui, aux yeux du monde, pouvaient faire valoir les motifs les plus puissants à cet effet. Quel que fût le genre de violence qui fût employé par les prêtres ou par le peuple, il fut publiquement déclaré partout que c'était toujours d'après les ordres exprès du patriarche Matheos.
Pendant la semaine qui suivit la lecture du premier anathème, quoique plusieurs protestants eussent été violemment chassés de leurs maisons et de leurs boutiques, et empêchés ainsi de gagner leur vie et' celle de leurs familles, d'autres arrachés au foyer paternel ou affligés de quelque autre manière, cependant aucun d'eux ne fut tenté de se rétracter. I^e dimanche suivant, un second anathème
vint enflammer davantage encore les passions aveugles et forcenées d'un peuple ignorant et superstitieux. Ceianathème fut également lu dans toutes les églises, et accompagné des malédictions les plus violentes du patriarche, des évêques et des vartabeds. Dans cette nouvelle bulle il fut déclaré que non-seulement, le « maudit Vertanes, » « faussement appelé prêtre, » était anathématisé par la « sainte Église, » mais aussi « tous ceux qui pensaient comme lui. » Ils furent tous ensemble « maudits et excommuniés par Dieu et par tous ses saints, ainsi que par nous » (patriarche Matheos). « C'est pourquoi, » ajoutaitil, « quiconque possède un fils qui soit du nombre de ces impies, ou un père, ou un associé (de commerce), et lui donne à manger ou l'aide à gagner son pain , ou bien entretient avec lui des rapports d'amitié, qu'une telle personne sache qu'en agissant ainsi, elle nourrit dans sa maison un serpent venimeux qui lui inoculera un jour un poison mortel. Une telle personne reçoit Judas. Une telle personne se déclare ennemie de la sainte foi chrétienne, et aide à détruire la sainte Église orthodoxe des Arméniens. C'est pourquoi, nous maudissons aussi leurs maisons et leurs boutiques; et quiconque ira les visiter, sera dénoncé à la sainte Église, et puni par de terribles anathèmes. »
L'exaspération était à son comble. Les frères furent cités l'un après l'autre devant le patriarche, ou devant les autorités locales ecclésiastiques du
quartier de la ville où ils demeuraient, et engagés à signer un document d'abjuration, sous peine d'une malédiction terrible, qui les empêcherait de gagner leur vie et les ferait traiter comme des criminels. Par le premier papier qu'ils devaient signer, ils confessaient que « par les séductions de Satan » ils s'étaient séparés du giron de la sainte Église, » et s'étaient joints à « la secte impie » des protestants, qu'ils ne considéraient plus maintenant que comme une invention, un piège de Satan, une secte de confusion, une voie large menant à la perdition. » C'est pourquoi, repentants de leurs actions impies, ils se jetaient pour obtenir leur pardon « dans le giron de la sainte Eglise arménienne, immaculée et confessaient qu'elle seule avait « une foi sans tache, des sacrements divins, des rites d'institution apostolique, » et promettaient d'admettre « tout ce qu'admet cette Église, soit quant aux articles de foi, soit quant aux cérémonies, « et de rejeter avec anathème
toute doctrine qu'elle croit bon de rejeter. »
Ce premier document n'étant pas encore suffisamment explicite pour quelques-uns des persécuteurs, on en rédigea un autre sous forme de credo, que tous les hérétiques furent appelés à signer comme la seule condition qui pût leur rendre la faveur du patriarche, c'est-à-dire leurs privilèges civils. Cette confession de foi contenait en substance toutes les erreurs du papisme. Elle reconnaissait la puissance des bonnes œuvres pour justifier l'homme
aussi bien que la foi ; sept sacrements ; la nécessité du baptême (Veau et de la confession auriculaire pour le salut; l'efficace des prières de l'Église, du sacrifice de la messe et des aumônes pour les âmes de ceux qui étaient morts dans l'impénitence ; le pain et le vin de la communion comme étant véritablement le corps et le sang de Jésus-Christ ; la Vierge Marie comme mère de Dieu; les crucifix, oints par les saintes huiles, comme dignes d'adoration ainsi que les reliques et les tableaux; l'intercession des Saints comme agréable à Dieu; et les patriarches comme représentants de Christ. Ce mandement exigeait en outre de ceux qui y souscrivaient, de se joindre dans la malédiction de tous ceux qui condamnent comme pratiques idolâtres l'adoration de la sainte Croix, des reliques et des images, et qui rejettent comme des superstitions les cérémonies de l'Éelise.
Ces deux pièces, dont la première eut pour titre : Papier d'abjuration , et la seconde : Nouveau credo du patriarche Matheos, sans avoir égard au nom du véritable auteur, furent données sous l'autorisation du patriarche lui-même, et par lui envoyées dans tout le pays pour être signées par les protestants. A Smyrne, à Nicomédie, à Adabazar, à Trébizonde et à Erzeroum, les chrétiens furent cités devant leurs chefs ecclésiastiques, et on leur présenta ce même credo en leur disant qu'il venait du patriarche, etquecelui-cileurcommandait de le signer.
Un négociant très-respectable, qui était associé avec son beau-père, fut chassé de son comptoir, séparé de sa femme et de ses enfants, et dépouillé de ses biens, pour avoir refusé d'obéir aux ordres du patriarche. Un autre, qui faisait le commerce des soieries, fut cité devant le patriarche, qui, ne voyant en lui aucun signe de repentance, s'oublia à tel point qu'il l'apostropha avec des paroles dures et profanes, puis, déclarant que lui et tous ceux qui lui ressemblaient étaient maudits, il le chassa de sa présence. Cet homme retourna à son magasin, et fut suivi par un sergent du patriarche, qui somma alors son associé de comparaître devant ce dignitaire. L'associé reçut l'ordre de rompre immédiatement tout rapport avec l'hérétique, ce que la peur lui lit faire sans délai . Gomme le magasin et la plus grande partie du capital employé dans le commerce appartenaient à l'associé, notre frère fut tout d'un coup réduit à la plus affreuse misère. Pour continuer ces actes de violence, le patriarche envoya chercher son père, et lui ordonna de chasser son fils de chez lui et de le déshériter. Cet ordre fut ensuite répété par écrit, adressé à un prêtre et cacheté du sceau du patriarche. Deux autres fils de cet homme étaient aussi compris dans la malédiction. Voici une traduction littérale de l'original, qui me tomba entre les mains :
« Prêtre bien-aimé! — Ce khachadoor pénitent a dit — «J'ai péché » — et a promis de se confesser
à vous et de communier au sein de notre Église. Mais ses trois fils (l'un desquels était le marchand de soieries) sont impénitents, endurcis dans le péché. S'ils reviennent à la maison de leur père, celuici ne doit pas les recevoir, ni les regarder comme ses héritiers; mais il doit les dépouiller de leur héritage, s'ils ne renoncent pas à leur iniquité. Adieu.
18 janvier (T. S.) 18M5. An patriarcat des
Arméniens. — Constantinople. , -
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Deux autres individus de l'intérieur du pays, tous deux citoyens inoflensifs et paisibles, qui se livraient à des occupations honnêtes et régulières, furent saisis par ordre du patriarche, livrés à la police turque, comme criminels, et renvoyés contre leur gré dans leurs demeures lointaines. Ils furent tous les deux munis de passeports par le chef de la police, et dans ces passeports il était expressément constaté (pie l'individu qui en était porteur, avait été « représenté par le patriarche comme vivant d'une vie vagabonde et irrégulière à Constantinople. » Nous possédons ces passeports.
Deux frères, associés dans le commerce , furent cités, d'abord devant un conseil composé d'un vartabed et de quatre prêtres, et ensuite devant le pa-
triarche lui-même, et sommés de dire s'ils consentaient à obéir à l'Église ou non. Sur leur réponse qu'ils recevaient tout ce qu'enseignent les saintes Écritures, mais qu'ils rejetaient tout le reste, ils furent rudement renvoyés. Le dimanche suivant tous les deux furent excommuniés, et on défendit à tout le monde de rien acheter dans leur magasin. Un arménien, fidèle disciple de l'Église, voulut faire un arrangement avec eux, acheter leur fonds et continuer leur commerce; mais le patriarche le lui interdit aussi ; il déclara que la boutique et les marchandises qu'elle contenait étaient sous l'anathème ecclésiastique, et que quiconque voudrait s'établir dans cet endroit serait excommunié.
Un marchand pelletier, qu'on soupçonnait d'hérésie, fut aussi amené devant les quinze chefs de son corps de métier, et là il lui fut signifié que s'il voulait continuer son commerce, il devait les accompagner devant le patriarche pour confesser ses péchés et promettre de se conformer à l'avenir aux cérémonies et aux rites de l'Église. Cet homme répondit que ne sachant pas comment il avait pu offenser le patriarche, il ne saurait que confesser. A quoi on lui répondit : « On dit que vous êtes protestant; c'est-à-dire que vous ne recevez pas les Saints comme médiateurs, et que vous ne pratiquez pas les cérémonies de notre Église. » Réponse. — « Je suis arménien de naissance, et chrétien par la foi. Je reçois les saints Écrits de l'Ancien et du Nouveau
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Testament comme guide, et je ne reconnais rien qui soit contraire à leur témoignage. » — « Alors, répliquèrent-ils, vous êtes excommunié, et dorénavant nous ne pouvons ni vous saluer, ni recevoir vos salutations , ni avoir avec vous aucune espèce de relation. » — Et des ordres furent donnés immédiatement à tous les marchands du voisinage pour leur défendre de trafiquer avec lui, parce qu'il était anathème. Son prêtre défendit à son boulanger, qui était arménien, de lui vendre du pain, et il se trouva ainsi dans la plus grande détresse.
Un pieux horloger fut amené à l'église patriarcale, et y fut réprimandé par un prêtre pour avoir » inventé une nouvelle secte ». L'horloger demanda si lire l'Évangile de « Christ était inventer une nouvelle secte. » Le prêtre répondit qu'il n'avait pas envie d'entamer de grandes discussions parce qu'il était très-pressé; » mais, dit-il, quelle réponse donnez-vous? Voulez-vous recevoir les rites et cérémonies de l'Église , vous confesser au prêtre, et prendre part à la communion ou non? Si non je vous dénoncerai au patriarche. » Cet homme répondit qu'il ne pouvait recevoir tout ce qu'enseignait l'Église, et qu'il ne craignait pas d'être dénoncé au patriarche.
Peu de jours après, l'horloger fut cité devant son chef de métier, qui lui dit que le patriarche lui avait envoyé une note pour l'informer qu'il y avait des protestants dans sa corporation, et qu'il désirait savoir s'il en était un. Ce frère répondit qu'en matière
de religion il prenait pour guide les Écrits de l'Ancien et du Nouveau Testament . Ils lui dirent : « Il n'est pas question de cela maintenant. Nous voulons savoir si vous recevez la religion enseignée par le patriarche (faisant évidemment allusion au nouveau credo), dont il paraît que quelques-uns ne sont pas satisfaits? » — Réponse. « Non. » — Demande. « Qu'êtes-vous?» — Réponse. «Je suis arménien. »
— Demande. « Obéissez-vous au patriarche? »
— Réponse. « Oui, je lui obéis comme à un magistrat civil, choisi par le Sultan pour régler nos affaires temporelles. » — Demande. « Ceci' ne répond pas à notre question. Le reconnaissez-vous comme votre guide spirituel? » — Réponse. Non. »
Là-dessus, ils apprirent à notre frère, que le cautionnement du patriarche ne lui offrirait plus une garantie suffisante, et qu'il devait s'en procurer une autre, ou fermer sa boutique. Il leur amena aussitôt comme répondant un homme riche et influent, mais comme il faisait aussi partie des frères évangéliques, son cautionnement ne fut pas agréé. Et comme aucun des Arméniens qui n'étaient pas décidément évangéliques, n'osa se porter pour garant par crainte d'être excommunié, le pauvre horloger fut complètement ruiné.
Un prêtre se présenta chez un des protestants, et lui demanda s'il était décidé à aller à l'église.
— Réponse. « Et pourquoi irais-je à l'église — pour adorer les images ? » — Le prêtre. « Oui , il est de votre
devoir, non-seulement d'adorer les images, mais encore de vous confesser aux prêtres et d'obéir au patriarche.» — Réponse. «J'obéis au patriarche, mais non à ses superstitions. » — Le prêtre. «Je suis l'envoyé de Christ, et vous êtes tenu de me confesser vos péchés ; et quant à l'adoration des images, il est écrit dans mon Évangile, sinon dans le vôtre, qu'elles doivent être adorées. » — Réponse. « Montrez-moi votre Évangile, où cela est écrit. *
Au lieu de lui accorder cette demande, pourtant si raisonnable, le prêtre commença à jurer et à maudire le frère, et le chassa de la maison qu'il occupait, en ordonnant en même temps au propriétaire de jeter son mobilier dans la rue, ce jour-là même, s'il ne s'en allait pas ailleurs. Sa famille fut aussi chassée et obligée de se réfugier chez un parent.
Les exemples que nous venons de citer ne sont que des échantillons des moyens généralement employés alors pour forcer les frères évangéliques à se réconcilier avec l'Église. Près de quarante individus, à Constantinople, furent de cette manière réduits k fermer leurs magasins et de cesser leur commerce. Près de soixante-dix personnes furent obligées de quitter ou père, ou mère, ou frère, ou sœur, ou mari, ou femme, ou enfant, pour l'amour de Christ, et contraintes d'abandonner leurs demeures par ordre du patriarche. Afin d'augmenter leur embarras, on défendit aux boulangers de leur fournir du pain, et
aux porteurs d'eau de leur vendre de l'eau. Comme
dans la capitale une multitude de familles n'ont d'autre eau que celle que les porteurs leur vendent, et que le plus grand nombre de ces porteurs d'eau sont notoirement de bigots Arméniens, cette mesure fut la plus cruelle épreuve que les pauvres frères eurent à supporter.
Un grand nombre de ceux qui furent ainsi privés de tout emploi étaient forcés de dissoudre les associations dont ils faisaient partie, et de régler subitement leurs comptes, ce qui les enveloppait les uns et les autres dans une ruine complète. Et les agents du patriarche recherchaient avec la plus grande activité, si, parmi les excommuniés, il ne s'en trouvait pas qui dussent de l'argent à ceux qui restaient fidèles à l'Église; dans ce cas, ces derniers, quelque regret qu'ils eussent pu avoir à gêner leurs amis, étaient obligés d'exiger immédiatement le paiement de la dette. Enfin, on eut recours à toute espèce d'inventions pour affliger le peuple de Dieu et le « forcer si possible à blasphémer. » On ne faisait autre chose au patriarchat que de diriger la persécution. Des prêtres, des commis des corps de métier et des propriétaires de khans, arrivaient continuellement pour rendre compte de la réussite ou de la non-réussite des divers complots tramés pour réduire les protestants rebelles à l'obéissance. Ces rapports faits, ils se retiraient encore avec de nouvelles instructions.
Beaucoup de protestants suspects lurent amenés
devant le patriarche, qui les engagea fortement à se soumettre à l'Église et à signer le credo. Quoiqu'on ne manquât pas de se vanter de la longue liste de signatures qu'on s'était procurées, il était de fait que parmi tous ceux qui avaient abjuré, il n'y £n avait que quatre ou cinq que les missionnaires eussent cru sincèrement attachés à l'Evangile, et et encore ceux-là se hàtèrent-ils d'abjurer la confession forcée qu'ils avaient faite, et de revenir parmi les protestants. Aussi furent - ils excommuniés avec les autres. Plusieurs milliers de personnes avaient entendu prêcher les missionnaires, ou par curiosité les avaient visités une fois ou deux, mais sans avoir jamais eu le moindre rapport ni avec eux, ni avec les frères évangéliques. Il fut reconnu par la suite que les noms de plusieurs d'entre elles avaient été écrits sur l'acte d'abjuration ainsi que sur le credo; de sorte qu'au premier abord il paraissait y avoir là un prétexte plausible pour se vanter, quoique, en réalité, on n'en eut pas le moindre droit.
Le patriarche appela une fois devant lui plusieurs des personnages les plus marquants parmi les protestants, et s'efforça de les engager, par la douceur, à obéir aux commandements de l'Église. Mais quand il vit qu'ils pouvaient lui tenir tète, il Jeur dit presque avec colère : « A quoi sert votre babil ? Je ne vous ai fait venir que pour signer ce papier. Si vous ne voulez pas le faire, vous pouvez partir, et dimanche
prochain vous serez tous anathématisés. » Un d'eux fut cependant retenu pour une conversation particulière. C'était M. Apisoghom Khachadoorian. Quand tous les assistants furent sortis, le patriarche, avec une grande bonté apparente, engagea notre frère à obéir aux ordres de l'Eglise, par amour pour la paix. « Faites-moi savoir, » dit-il, « ce que vous recevez d'appointements de la part de ces hommes (voulant parler des missionnaires), et je m'engage à vous en donner de plus grands si vous voulez seulement passer de notre côté. » M. Apisoghom Khachadoorian pria le patriarche de ne point blesser davantage ses sentiments en l'entretenant de motifs aussi méprisables dans une chose d'une aussi grave importance.
Le patriarche reprit alors : « Si vous voulez seulement venir avec nous, il vous sera permis de conserver vos opinions particulières, et personne ne vous tourmentera; vous n'aurez qu'à garder le silence, et à ne point parler de vos sentiments aux autres. Pourquoi prêcher? vous n'êtes pas prêtre.
Khachadoorian. — Je ne puis accepter de pareilles conditions. Il est du devoir de tout homme d'essayer d'éclairer ses semblables au sujet de l'Évangile, et de les guider dans les choses qui appartiennent à leur salut.
Le patriarche* — Mais si on permetaux frères évangéliques de rester tranquillement dans l'Église à des conditions pareilles, dans peu de temps ils auront converti l'Église tout entière.
Khachadoorian. — Eh bien ! quand il en serait ainsi? Serait-ce une calamité pour notre peuple que de recevoir la Parole de Dieu, et de vouloir la suivre? Vous savez fort bien qu'elle est le chemin de la vérité. Vous savez que vous-même me l'avez confessé il y a plusieurs années. La voie où vous êtes entré est celle de la ruine de notre peuple. Je comprends fort bien vos motifs. On vous a accusé d'être protestant, et vous cherchez à effacer cette tache de votre nom. Mais n'avez-vous pas déjà assez fait dans ce but? Il n'y a personne qui ne soit maintenant convaincu que vous êtes arménien et non protestant. Cessez donc, je vous en supplie, de poursuivre l'œuvre que vous avez commencée ; par amour pour vous, je vous en supplie, renoncez-y, autrement il pourrait en résulter quelque chose de bien fâcheux pour vous.
Le patriarche. — Pourquoi? Que pourraient-ils me faire? (voulant parler des missionnaires.)
Khacliadoorian. — Ils ne vous feront rien ; c'est la nation elle-même qui se chargera de vous punir si vous persistez à agir ainsi.
Cette conversation dura encore quelque temps, et il y eut un moment où la conscience du patriarche parut touchée des paroles sérieuses de notre frère, car il resta pensif et mélancolique. Il pria M. Khachadoorian de revenir le voir au bout de deux jours; celui-ci vint, mais il ne fut pas reçu; un vartabed vint l'avertir que s'il était toujours clans
les mêmes sentiments, le patriarche ne voulait pas le recevoir, et le dimanche suivant il fut publiquement anathématisé dans toutes les Églises.
La grâce de Dieu était visible dans la patience et la résignation de nos frères au milieu de ces dures épreuves. Chassés de leurs maisons et de leurs magasins, n'ayant point de retraite assurée, réduits en outre à la misère, livrés aux insultes des passants, quelquefois môme à des voies de fait, ayant toute raison de s'attendre à des persécutions nouvelles et encore plus violentes, ils montraient cependant un esprit calme, une grande résignation à souffrir la perte de tous leurs biens pour l'amour de Christ, et au milieu de leurs souffrances, une paix et une joie qui prouvaient évidemment que le Seigneur les fortifiait en réalité par sa présence. Un d'eux, qui sans doute exprimait ainsi les sentiments de tous, dit un jour à un missionnaire : « Je prie Dieu constamment de faire en sorte que quand même il ne resterait plus que moi pour rendre témoignage à la vérité, il me donne une foi assez vive pour demeurer ferme dans la doctrine du salut par la grâce de Christ seul. Je sais que toute la résistance que nous offrons maintenant à l'erreur tournera au profit des générations à venir. Il se peut que nous n'en recueillions jamais les fruits, mais l'exercice de notre fermeté et de notre foi permettra à des milliers et peut-être à des millions de fidèles qui viendront après nous de jouir de la liberté de conscience, et d'un culte pur
et saint.» On avait la preuve que ce cher frère avait l'habitude de passer journellement plusieurs heures en prières pour lui et pour ses frères, ainsi que pour toute la communauté arménienne.
Un autre frère, à qui un ami riche offrait plus de vingt mille piastres (environ 5420 fr.), à condition qu'il se conformerait aux règlements de l'Église, lui répondit : « Si vous connaissiez la valeur réelle de l'Évangile, ou celle de la foi en Jésus-Christ, vous n'auriez jamais eu la pensée de me séduire par une offre de mille, ni même de cent mille piastres.
Beaucoup de gens que nous connaissions fort peu furent amenés par les mêmes violences des autorités ecclésiastiques à se décider entièrement pour la vérité ; au milieu des plus cruelles persécutions de l'ennemi, nos maisons et nos chambres dans le khan étaient plus que jamais encombrées de visiteurs, et notre auditoire devenait toujours plus nombreux.
Peu de temps après la première excommunication, les frères persécutés adressèrent une lettre au patriarche, pour lui expliquer leurs sentiments religieux, lui demandant que quelle que fût l'erreur qu'il pourrait y trouver, il voulût bien la leur indiquer ; et en même temps le priant humblement de faire cesser les persécutions auxquelles ils étaient en butte. Après avoir confessé leur foi en la Trinité et en Christ, seul Sauveur du monde, Grand-Prêtre, Médiateur et Chef de l'Église, et leur confiance dans les saintes Écritures comme règle parfaite de
croyance et de conduite, ils ajoutaient : « Comment pourrions-nous recevoir des dogmesqui sont opposés aux saints Ecrits et y sont expressément condamnés avec anathème? Et parce que nous ne recevons que les choses que la Bible enseigne, persisterez-vous à nous traiter de rebelles, d'entêtés, d'ennemis de notre nation, et de destructeurs de l'Église? Nous n'avons jamais eu un pareil dessein, et nous pouvons vous parler comme saint Paul aux Romains (IX. Rom. 3) : nous aimons tellement notre nation, que nous nous glorifions du nom d'Arméniens. Nous sommes arméniens par la naissance, chrétiens par la foi, et fidèles sujets du gouvernement ottoman. Néanmoins, si en matière religieuse nous sommes dâns l'erreur (car nous n'avons point la prétention d'être infaillibles), nous abandonnerons nos erreurs avec joie, si vous voulez bien nous les montrer. Vous savez bien que l'esprit humain n'est convaincu que par la vérité et non par la force ; et, dans la crainte de Dieu, nous ne pouvons rien faire contre nos consciences. »
Comme cette lettre n'eut aucun résultat, ils en adressèrent une autre aux magnats de la communauté arménienne. Mais personne ne semblait disposé à se faire l'avocat de leur cause ; et comme leurs lettres étaient traitées par les uns avec la plus grande indifférence, par les autres avec un mépris manifeste, et que leurs souffrances temporelles s'accroissaient de jour en jour, ils finirent par adresser
une pétition à Reschid Pacha, ministre des affaires étrangères. Cette pétition contenait un récit clair et détaillé des maux dont ils souffraient, et qu'ils attribuaient tous au patriarche, « lequel, disaient-ils, non content de les excommunier et de les maudire, avait ordonné à son troupeau et à tous les chefs des corps de métiers des différents quartiers' de la ville, ainsi qu'aux prêtres, de les opprimer et de leur nuire de toute manière sous peine d'être eux-mêmes excommuniés et maudits. » Et à la fin ils suppliaient Son Excellence de « commander au patriarche de faire cesser ses oppressions. » Cette pétition fut accueillie avec bienveillance ; mais , par suite de l'influence de quelques magnats arméniens, elle n'amena aucun soulagement. Plus tard, les frères persécutés envoyèrent des lettres au chargé d'affaires anglais, prussien et américain, priant ces hauts fonctionnaires publics de terminer leurs souffrances et de leur assurer la garantie de leurs droits civils. Le plus grand intérêt leur fut montré par les personnes généreuses et compatissantes qui occupaient ces postes. Des efforts réitérés furent faits pour assurer leur tranquillité; mais la persécution continuait toujours. Trois horlogers furent jetés en prison par le surintendant turc des métiers, à la requête du parti du patriarche, sous prétexte qu'ils n'avaient ni permis de commerce, ni cautionnement . Un autre individu fut jeté en prison sous un prétexte
encore bien moindre. On les tint enfermés pendant
plusieurs semaines, quoiqu'on fît tous les efforts pour les délivrer. Quand les officiers de la Porte demandèrent compte aux chefs du métier de l'emprisonnement de ces trois individus, ils répondirent que ce n'était pas pour cause d'affaires, mais que c'était une chose qui regardait le patriarche. Quand celui-ci fut questionné à ce sujet, il déclara qu'il ne s'en était jamais mêlé, mais que c'était uniquement une affaire de métier. Personne ne voulait prendre la responsabilité de cette mesure, et cependant les prisonniers ne furent pas délivrés, et on les tourmentait continuellement pour les soumettre au patriarche, les assurant que s'ils voulaient signer son credo, ils seraient immédiatement mis en liberté.
Quelques-unes des autorités turques se mêlaient évidemment de cette affaire, et le patriarche fut tellement encouragé par ses succès, qu'il envoya à la Porte les noms de treize notables protestants en demandant leur bannissement. Dans sa réponse, le sultan renversa tous ses plans. Il déclara qu'ayant adopté le principe de la liberté de conscience, il ne pouv ait plus condamner à l'exil pour cause de prétendues erreurs religieuses. Le fait était que l'ambassadeur anglais, sir Stratford Canning, avait déjà appelé l'attention du ministère turc sur cette promesse, donnée trois ans auparavant par le sultan, que dorénavant il n'y aurait plus de persécution religieuse en Turquie. Pour accomplir cette promesse, il fut décidé que la persécution des Arméniens évangéliques ne pouvait être autorisée. Les efforts du char-
gé d'affaires américain, M. Brown, puis du ministre américain, M. Carr, ainsi que du ministre prussien, M. Le Coq, avaient contribué essentiellement à amener cette heureuse issue. Une pétition adressée par les frères persécutés au sultan lui-même, eut bien aussi quelque influence par l'entremise de sir Stratford. Reschid Pacha fit paraître devant lui le patriarche, et le somma de faire cesser ses persécutions. La même autorité ordonna aussi la mise en liberté des quatre prisonniers. On leur permit de répondre les uns pour les autres, afin d'éviter les difficultés légales, moyen que les frères avaient euxmêmes proposé maintes et maintes fois, mais en vain .
La persécution avait commencé la dernière semaine de janvier, et nous étions dans la dernière moitié de mars. Pendant tout ce temps, les protestants avaient en vain lutté pour obtenir leurs droits civils et sociaux. Chaque dimanche, les églises arméniennes de la capitale et des environs retentissaient de nouveaux anathèmes contre tous ceux qui suivaient « la nouvelle secte. » Les plus violentes harangues étaient celles du patriarche, qui paraissaitdécidé à entretenir contre ceux qu'on appelait les « impies » et les « athées » les passions excitées d'une populace ignorante et bigote. On calomnia grossièrement du haut des chaires et même dans des livres sanctionnés par le patriarche les pratiques religieuses des protestants. Dans un de ces livres, portant l'imprwiattir du patriarche, on déclarait avec le plus grand sang-froid que la religion
protestante permettait l'adultère, la polygamie, le vol, et la révolte contre les autorités civiles! Avec de tels exemples, et des efforts si persévérants de la part du clergé pour exciter la haine du peuple, il n'est pas étonnant que nos frères ne pouvaient passer dans les rues sans qu'on les insultât grossièrement, qu'on leur crachât dessus le visage ou qu'on leur jetât des pierres.
Nous avons déjà dit qu'un grand nombre de frères avaient été dès le commencement de la persécution forcés de quitter leurs demeures. On vit une fois deux ou trois familles chassées dans les rues à minuit, pour avoir refusé de se conformer au symbole du patriarche. Ce ne fut pas toutefois cette raison qu'on donna aux autorités turques. Ces familles vivaient ensemble sous le même toit, et l'accusation de tenir une maison mal famée fut portée contre elles et confirmée par de faux témoins, dont on peut toujours suborner un nombre quelconque en Turquie. Dans d'autres cas semblables, le propriétaire de la maison lui-même était le moteur dans l'affaire, bien qu'il ne fût souvent que l'instrument de quelque oppresseur ecclésiastique. On eut grand soin de ne pas dépasser les limites de la loi, surtout quand on eut su que les ambassadeurs étrangers avaient l'œil sur toutes ces menées ; de sorte qu'au moment même où soixante-dix hommes, femmes et enfants qui avaient refusé de s'adonner à l'idolâtrie, erraient sans abri dans les rues, on disait encore qu'il n'y avait point de persécution.
Toutefois, quant à nous, sachant qu'ils avaient été chassés de leurs demeures à cause de leur foi et pour l'amour de Christ, nous ne pouvions nous refuser à les loger. Leur malheur semblait nous inviter à faire un appel à nos frères des pays lointains ; et nous rapppelant que tous les vrais croyants ne font qu'un en Jésus-Christ, et que tout ce qu'on fait pour le plus petit d'entre eux est considéré comme fait pour Christ, notre devoir était évident. Par un hasard providentiel, le révérend M. Allen, missionnaire de l'Église libre d'Écosse parmi les juifs, avait tout récemment loué une grande maison pour y prêcher et y demeurer avec sa famille. Avec une sympathie et une générosité vraiment chrétiennes, il en ouvrit les portes aux opprimés. Une vingtaine d'entre eux y trouvèrent une demeure très-confortable. Pour les autres nous louâmes les logements que nous pûmes trouver, pendant que nous donnions du pain aux affanfés privés de tout moyen de subsistance. On fit un rapport de toutes les oppressions que nos frères avaient souffertes en Turquie. Ce rapport fut accompagné d'un appel à la sympathie et à l'assistance des chrétiens évangéliques du monde entier, et les contributions généreuses que nous reçûmes de toutes les parties du monde nous prouvèrent combien est fort le lien de l'amour de Christ. Des lettres remplies de la plus grande sympathie chrétienne, et accompagnées de dons généreux pour les frères persécutés, nous arrivèrent de tous les pays protestants de l'Europe, d'Angleterre,
de Malte, de PInde, aussi bien que de notre propre pays. Dans ce mouvement spontané en faveur du peuple de Dieu, toutes les distinctions nominales furent oubliées. Environ cinq cents dollars (2,710 fr.) furent donnés par les protestants étrangers résidant dans le pays, parce que naturellement ils sentaient d'autant plus vivement qu'ils étaient témoins des douleurs qu'on les appelait à soulager.
Je ne puis terminer ce chapitre sans rappeler un autre exemple dans lequel Dieu fit manifestement sortir le bien du mal. A Constantinople, les frères évangéliques demeuraient à de grandes distances les uns des autres, répandus qu'ils étaient sur un espace de huit à dix milles de diamètre ; ils ne pouvaient donc que rarement se réunir, et ne se connaissaient presque pas. Depuis longtemps nous sentions que c'était un mal, mais nous n'y connaissions aucun remède. Lorsqu'on les eut chassés de leurs demeures, ils restèrent pendant plusieurs semaines dans les lieux de refuge que la charité de leurs frères leur avait préparés ; et comme ces endroits étaient presque tous dans le même quartier, ils eurent alors le temps et les occasions de faire amplement connaissance. Ils étaient presque constamment réunis pour prier et louer Dieu, de sorte que leur temps d'exil devint comme une réunion prolongée. Il en résulta un bien évident et permanent, dans l'intérêt toujours croissant qu'ils ressentirent les uns pour les autres, et dans les liens qu'ils formèrent alors entre eux.