CHAPITRE X
Duplicité du patriarche. — Encouragements qu'il reçoit de l'évêque Southgate. — Les frères sont calomniés. — Violence à Nicomédie. — Dieu entend le cri des opprimés. — Le prêtre Harotoun persécuté. — Sa lettre à l'évêque. — Traitements indignes qu'il subit. — Sa joie en Dieu. — Chute et relèvement de quelques frères. — Fermeté des croyants à Adabazar. — Visite de M. Van Lennep. — L'esprit de persécution redouble. — Violences à Trébizonde. — Intervention du consul anglais. — L'évêque d'Erzeroum banni. — Les persécuteurs réprimés. — Tous les yeux se tournent vers la capitale. — Sir Stratfort Canning. — Buses du patriarche. — Premier manifeste impérial en faveur des protestants. — L'hostilité tourne au profit du séminaire. — Projet d'organisation ecclésiastique. — Une Église organisée. — Ordination du premier pasteur. — Son caractère. — Déclaration publique des protestants. — Eglises fondées à Nicomédie, à Adabazar et à Trébizonde. — Mahométans favorables aux persécutés.
Le patriarche avait enfin reçu, des autorités supérieures, des leçons telles qu'elles durent grandement modifier les espérances qu'il avait conçues d'anéantir le protestantisme par la force, et il se vit même contraint, avec beaucoup de répugnance, de donner publiquement des ordres pour arrêter la persécution, bien qu'on sût qu'en même temps il donnait secrètement des instructions opposées.
Il devient ici nécessaire de parler brièvement des autres personnes qui encourageaient et secondaient
ce haut fonctionnaire dans ses plans. Dès le commencement de cette persécution le très-révérend Horatio Southgate, évêque missionnaire de l'Église épiscopale américaine dans l'empire Ottoman et ses dépendances, prit publiquement parti pour le patriarche. Pendant toute la durée des conférences qui eurent lieu au patriarcat, à cette époque, il en fut le conseiller secret et privilégié, et il a fait connaître le conseil qu'il donna dans une certaine occasion. Avant de prendre aucune mesure publique, le patriarche lui demanda son avis à l'égard du prêtre Vertanes, pour savoir ce qu'il fallait faire d'un tel individu. L'évêque Southgate rapporte qu'il recommanda d'user de douceur et de modération aussi longtemps que possible. Puis, lorsque la bulle d'excommunication eut été lancée contre ce digne et saint prêtre, l'évêque avoue qu'il ne douta point que la sentence ne fût juste. Quant à la nature et à la portée des avis qu'il donna dans d'autres occasions, nous n'en pouvons juger que par ses propres déclarations. 11 n'a pas hésité cependant à avouer qu'il était attaché à la cause du patriarche contre les persécutés, et à user de son influence pour empêcher que les chrétiens d'Angleterre et d'Amérique ne secourussent leurs frères de Turquie.
Il attribuait l'esprit d'investigation qui caractérisait alors l'Église arménienne, au progrès des connaissances européennes et aux principes révolutionnaires du rationalisme européen, ainsi qu'aux œu-
vres de Volney et de Voltaire. On ne peut donc s'étonner qu'avec de pareilles vues surl'origine decette « nouvelle secte, » il consentit à reconnaître, sur la foi de sa signature, que les nouveaux sectateurs n'étaient en général que des infidèles et des révolutionnaires qui ne méritaient point la sympathie d'un public chrétien.
En parlant du patriarche, il dit que c'est un homme d'un caractère doux et conciliant, qui a eu la patience la plus exemplaire envers tous, qui n'a jamais pris aucune mesure qui pût sanctionner la corruption existante, qui a accordé ce que la conscience la plus scrupuleuse peut rigoureusement exiger, qui n'a jamais dépassé les justes limites de la discipline ecclésiastique ; il déclarait en outre que tout ce dont on l'accuse est sans exception de viles inventions, et qu'il espérait n'être plus jamais témoin d'une attaque aussi injuste contre un patriarche chrétien.
L'évêque Southgate ajouta encore qu'il n'avait jamais vu une séparation de l'Église aussi mal fondée que celle qui fut cause de l'acte d'excommunication, et qu'il serait à désirer, comme il l'espérait, que tous ces schismatiques revinssent à la tranquille observation de leurs devoirs religieux dans l'Eglise où ils avaient reçu le baptême.
Le grand jour du jugement dernier révélera seul l'influence immense qu'eut sur le patriarche un homme animé de tels sentiments et occupant une telle position.
L'auteur de cet ouvrage a cru remplir son devoir d'historien en transcrivant ainsi les aveux des sentiments de l'évêque Southgate, signés de sa propre main dans les journaux publics de son Église.
Des exemplaires imprimés des deux anathèmes du patriarche lurent envoyés dans toutes les provinces de la Turquie, pour être lus dans toutes les églises. A Nicomédie, le règne de la violence commença bientôt. Un jeune ouvrier protestant distingué, qui, dans un temps de persécution, avait eu la faiblesse de retourner aux pratiques idolâtres de PÉglise , mais qui s'en était bientôt repenti, fut choisi comme première victime. Il fut publiquement excommunié et arraché à son atelier et à sa famille. Quelques-uns étaient d'avis de l'exiler ; mais l'évêque, craignant la responsabilité de cette mesure, l'envoya sous bonne escorte au patriarche, à Constantinople. Le sbire qui l'accompagnait fut chargé de le ramener après avoir reçu cette seule réponse du patriarche : « Dites à l'évêque que je lui ai lancé un anathème de plus. » Il fut ensuite chassé de la ville par les autorités arméniennes, comme indigne de vivre parmi les honnêtes gens. Pendant plusieurs semaines il trouva un asile dans les cafés turcs, où les musulmans le traitèrent avec une bienveillance qu'il n'aurait pu trouver chez ses coreligionnaires. Un jour, il se hasarda à se rendre dans la maison de son père pour voir sa femme et ses enfanta, et pour ce seul crime il reçut quinze coups
de bâton sur la plante des pieds, par ordre du principal magistrat arménien de la ville. Cet homme, qui avait des biens et beaucoup d'influence, pouvait s'arroger le droit d'infliger des cruautés pareilles sans craindre ses collègues. Mais les cris des malheureux et des opprimés montent aux oreilles du grand Roi des rois, qui sait protéger son peuple et le venger de ses oppresseurs. Quelques mois après, cet homme riche fit une chute de cheval qui lui fractura le crâne et termina bientôt sa vie. Parla suite, sa magnifique demeure devint la proie des flammes, ainsi qu'une grande partie de son immense fortune.
Ce fut ensuite le prêtre Harotoun qui fut appelé à passer par la rude épreuve de la persécution. C'était un des deux prêtres qui avaient commencé l'œuvre de régénération spirituelle à Nicomédie. D'un caractère extrêmement humble et timide, il avait vécu pendant longtemps conformément aux pratiques de son Église, tandis qu'en secret il était sincèrement attaché à l'Évangile. Il agissait en cela contre ses propres convictions et contre les conseils et supplications de ses frères ; mais bien qu'il reconnût sincèrement qu'il faisait mal , il ne pouvait se décider à bien faire ; Dieu lui avait réservé la persécution pour lui en donner la force.
L'évêque de Nicomédie, qui n'était autre que l'ex-patriarche Stepan, autrefois si doux, si inoffensif, maintenant transformé en persécuteur furieux, exigea du prêtre une profession de foi écrite
de sa main, pour être lue publiquement devant PÉglise, afin de prouver à ceux qui pouvaient avoir des doutes sur lui, qu'il était un vrai et fidèle Arménien. Le prêtre lui accorda cette demande, mais d'une manière qui fut loin de le satisfaire. Il exprima en termes clairs et énergiques sa foi à la Bible et à ses doctrines ; et ajouta à cette profession de foi une lettre adressée à l'évêque et écrite avec le plus grand respect, dans laquelle il déclarait recevoir tout ce que l'Eglise reçoit et enseigne conformément aux saintes Écritures, mais, que dans la crainte de Dieu, il ne pouvait rien reconnaître qui leur fut opposé ; et il ajoutait en terminant : « A l'égard du désir qu'a Votre Révérence que j'écrive un acte de rétractation, à Dieu ne plaise que j'écrive quoi que ce soit par crainte des hommes ou pour m'assurer leur faveur. En agissant ainsi, je renierais la vraie foi, je serais un infidèle, un impie, un membre corrompu de la sainte Église de Christ, qu'il a rachetée par son propre sang. Mais, Dieu en soit loué ! en confessant la vraie foi et en prêchant le saint Évangile, je reste fidèlement ministre de l'Église de Christ, et j'espère que, par le Saint-Esprit , j'y demeurerai fidèle jusqu'à la mort, et que je jouirai dans F éternité du repos promis. Enfin, quelque disgrâce ou punition qu'on me réserve, je suis prêt à la subir avec amour et avec joie, pour l'amour de la gloire de Dieu. »
Ces paroles remplirent de rage ses ennemis. Le dimanche suivant, ce vénérable frère fut mené à l'é-
glise, où Févêque lut à haute voix sa confession, puis F excommunia et le maudit. Les prêtres lui arrache- . rent avec violence son costume ecclésiastique, et s'écrièrent avec véhémence : « Chassez ce maudit de Féglise. » La populace furieuse se jeta sur lui et le poussa dans la rue à coups de pied, accompagnés d'insultes. Il souffrit tout cela avec la plus grande douceur, et s'en retourna chez lui, joyeux d'avoir été digne de souffrir pour le nom de Jésus.
L'affaire n'en resta pas là. L'évêque envoya ensuite un acte d'abjuration, abrégé de celui du patriarche, un peu modifié, pour le faire signer au prêtre Harotoun. Ce dernier ayant refusé de le faire, on usa d'un petit artifice pour le jeter en prison. On découvrit qu'il devait plusieurs petites sommes d'argent à diverses personnes. Ces dettes furent toutes achetées par le principal magnat de la ville (celui dont la mort subite a déjà été rapportée), qui en exigea immédiatement le remboursement. Comme il était dans l'impossibilité de le faire, ce que du reste on savait bien d'avance, il fut emprisonnné suivant la loi. Après avoir passé treize jours en prison, il fut conduit par un soldat au palais de l'évôque,où on lui présenta pour le signer le credo du patriarche. Quand, après beaucoup d'instances, on vit que tout était inutile, on lui dit que par ordre du patriarche, on allait lui couper la barbe. Chez les Orientaux, c'est la plus grande humiliation qu'on puisse faire à un homme, et surtout à un prêtre. Tou-
tefois il répondit : « Avec l'aide de Dieu, je suis prêt à subir cet outrage, et même , si telle est la volonté du Seigneur, à répandre mon sang pour sa cause. » On appela un barbier, on lui rasa, nonseulement la barbe, mais encore tous les cheveux, de sorte que, comme il le dit lui-même, il ne lui resta pas un seul cheveu, depuis le cou jusqu'au sommet de la tête. Son bonnet de prêtre, qu'on avait déchiré, fut jeté avec les cheveux et la barbe dans les ordures de la rue. Des enfants attachèrent ensuite la barbe à une longue perche au bout de laquelle ils placèrent aussi les lambeaux du bonnet clérical, et se promenèrent dans toutes les rues de la ville, en criant : « Arrivez ! arrivez ! voici le bonnet du maudit Harotoun, etc. » Le soldat le reconduisit ensuite en prison. En sortant du palais épiscopal, il trouva une foule immense d'hommes, de femmes et d'enfants, réunis pour l'insulter et le maudire sur son passage. On ne lui fit pas prendre le chemin direct de la prison ; mais il y fut conduit par une route détournée, afin de prolonger ses souffrances, car il était toujours suivi par la foule, qui lui crachait à la figure et l'insultait dans le plus impur et le plus grossier langage. Il écrivait peu de temps après à un frère : « Je suis entré en prison avec un cœur joyeux, me remettant au Seigneur, et le glorifiant de ce qu'il m'avait rendu capable de souffrir le feu et l'épée, et m'avait amené dans un lieu de repos. »
Le gouverneur turc de la prison , évidemment touché de compassion à cause des souffrances de ce pauvre vieillard, le mit à l'instant même en liberté. Pour éviter la populace , encore assemblée par petits groupes daus différentes «rues, il traversa un cimetière turc et gagna sa demeure sans être aperçu. C'était un dimanche, et il nous dit : « Délivré des mains des méchants, je me jetai la face contre terre, environ vers la huitième heure du jour, seul avec ma femme, glorifiant Dieu de m'avoir trouvé digne d'un si grand honneur, honneur qu'auparavant je redoutais, mais qu'alors, par sa grâce divine, je reçus avec une grande joie, quoique j'en fusse toujours indigne. Dieu m'avait réservé pour cette journée-là. »
Ce fut ainsi que ce frère, malgré sa timidité, se trouva soutenu au milieu « des eaux et des flammes. » Plus la coupe qu'il devait boire était amère, plus il la recevait avec joie et plus il était déterminé à ne jamais renier Christ, quoi qu'il dût lui en coûter. Sa réputation sans tache, et la douceur avec laquelle il supporta ses souffrances, lui gagnèrent une foule d'amis, même parmi les mahométans.
Les autres frères évangéliques de Nicomédie furent sommés de comparaître en corps devant l'évèque; mais, quoiqu'ils fussent jusqu'alors demeurés fermement attachés à leurs principes, et parussent préparés à tout endurer pour l'amour de Christ, ils furent tellement effrayés à l'aspect menaçant des
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affaires, qu'il n'y en eut que quatre qui refusèrent de signer. Quelques-uns de ceux qui avaient signé, cependant, avouèrent sans crainte à l'évêque qu'ils continueraient à lire l'Évangile et à se réunir pour prier; et, de son côté, l'évêque les aveugla à tel point qu'il leur fit croire qu'il n'avait exigé cette signature que comme une simple forme, et qu'il les laisserait libres d'agir et de croire comme bon leur semblerait. Ils n'eurent dès lors aucune tranquillité d'esprit jusqu'à ce qu'ils eussent rétracté l'acte qu'ils avaient signé, confessé humblement à Dieu leur péché, et déclaré publiquement qu'ils étaient résolus à s'en tenir jusqu'à la mort aux doctrines de l'Évangile. Ils furent bientôt tous excommuniés.
A Adabazar, les épreuves des frères ne furent pas moins sévères. Les uns furent chassés de leurs boutiques et les autres de leurs maisons. Le clergé fit de grands efforts pour les engager à signer le papier du patriarche, et trois d'entre eux, vaincus par 1$ crainte, cédèrent. Les autres étaient étroitement unis et bien résolus à ne point renier Christ, quand même il devrait leur en coûter la vie. 11 n'y avait point là de missionnaires ni d'étrangers pour sympathiser avec eux comme à Nicomédie. Ils vivaient comme des brebis au milieu des loups , n'ayant d'autre protection que celle de Dieu, mais résolus et heureux.
On exerçait sur eux une telle surveillance, qu'il leur était extrêmement difficile d'entretenir une
EN TURQUIE. 2if>
correspondance avec Nicomédie ou Constantinople. lueurs lettres étaient arrêtées, lues, puis détruites, de sorte qu'ils étaient obligés d'être très-prudents. Un juif de leurs amis, qui allait de temps à autre à Nicomédie pour ses affaires, se fit porteur de leurs dépêches. C'était en général des messages courts, mais expressifs, écrits en langue turque, avec des caractères hébraïques. Voici l'un d'eux comme spécimen : « La mort est là; mais nous ne reculerons pas. Nous sommes vingt. »
Dans la dernière partie du mois de mars 1846, M. Van Lennep visita Nicomédie et Àdabazar. Ce fut surtout* son influence qui détermina ceux qui avaient renié d'abord Christ, à revenir à Lui. Sa présence semblait irriter l'ennemi et l'engager à de nouvelles persécutions. Quatre des frères furent saisis pour dettes et jetés en prison. Tout commerce fut suspendu dans les bazars, et la foule s'amoncelait partout pour parler du missionnaire qui était venu visiter les hérétiques. Toutes les fois qu'un protestant passait dans les rues, il était assailli d'injures et de malédictions. M. Van Lennep résolut de partir immédiatement, dans la crainte d'exposer les frères à de plus grandes souffrances, quoique l'un d'eux lui eût dit : « Qu'on nous persécute doublement pendant votre séjour ici, peu nous importe, aussi longtemps que nous aurons le bonheur de vous voir et de vous entendre. » Quelques heures avant son départ, une foule de plusieurs centaines
de personnes s'était amassée devant le café oii il était logé. Quand il fut en route, il entendit derrière lui des rires moqueurs, mêlés d'insultes et de malédictions. C'était une chose bien pénible pour lui que de laisser ainsi ses frères bien-aimés à la merci d'une populace fanatique; mais que pouvait-il faire pour eux, sinon les recommander à la miséricorde du Seigneur, pour l'amour de qui ils souffraient ces choses? Cependant tandis que leurs persécuteurs étaient agités par de cruelles passions, eux étaient calmes et joyeux, eux seuls étaient vraiment heureux dans toute la ville.
Tous les jours on leur faisait quelque nouvel outrage. Un des frères, trouvé seul à peu de distance de la ville, fut battu avec un gros bâton et laissé à demi-mort. Un autre, qui venait d'ouvrir un magasin, vit ses marchandises jetées pêle-mêle dans la rue, sa boutique fermée et sa clef remise entre les mains de la police. Un troisième fut emprisonné pour une prétendue dette qu'il n'avait jamais contractée. On les poursuivait à coups de pierre jusque dans leurs maisons. Un jour le principal magnat des Arméniens, à la tête d'une bande de cinquante fanatiques, força la maison d'un frère tout-à-fait inoffensif, et le jeta dans la rue, où il fut battu sans miséricorde, pour être ensuite traîné en prison. Le lendemain, presque toute la population arménienne de la ville, armée de bâtons et de pierres, se rassembla pour attaquer successivement la demeure de trois
des principaux frères; les portes, les palissades, les fenêtres, les volets, les meubles, tout fut brisé; les arbres fruitiers furent coupés, les jardins et la bassecour complètement ravagés, etc., etc. Ils étaient accompagnés de deux vartabeds qui les encourageaient constamment dans leur œuvre diabolique. Il est impossible de dire jusqu'où les choses seraient allées si le gouverneur turc, juge du lieu, n'était arrivé là pour mettre fin à ces actes violents.
Dans toute l'Arménie cet esprit de persécution commença à prévaloir, et presque partout il s'exerçait de même. Partout c'était la même profession de foi qu'on voulait forcer les frères de signer, sous peine d'excommunication, d'anathème et d'autres vexations temporelles. Une partie très-importante du système du patriarche, et celle qu'on observait le plus soigneusement, était d'injurier et de calomnier les protestants dans de violentes harangues adressées au peuple du haut des chaires, pour entretenir sa haine et ses passions contre la nouvelle secte. C'était un appel général adressé aux fidèles pour les engager à se séparer de tous les adhérents de cette secte nouvelle, alors même qu'ils leur seraient unis par les liens les plus tendres. Dans les provinces, les évêques et les vartabeds n'hésitèrent pas à engager ouvertement leurs troupeaux à traiter les protestants de la manière la plus indigne.
A Trébizonde, deux frères, qui demeuraient dans la maison de leur père avec leurs familles, ayant été
excommuniés, le nouveau vartabed, nommé Garabed, ordonna à leurs femmes de se séparer d'eux, et à leur père de les renvoyer de chez lui. Le père et la mère s'étaient tous deux fait remarquer par leur opposition à l'Évangile ; le premier fit appeler deux agents de police, et se mit en devoir d'exécuter les ordres du vartabed. Toute remontrance fut vaine, quoique les trois quarts des biens de la famille appartinssent aux deux fils. Tous leurs livres, Bibles, traités religieux, écrits périodiques, furent déchirés en mille morceaux, qu'on sema dans les rues. Leur magasin fut aussi forcé, et tous les livres qu'on y trouva furent saisis avec tous les papiers : tels que des comptes, des contrats, etc. Un des deux frères alla se plaindre à la police; mais une foule de malfaiteurs s'amassèrent autour de lui, demandant à grands cris qu'il fût emprisonné ; ce qui fut fait. C'est ainsi que l'innocent fut puni et le coupable laissé libre.
Plusieurs des amis de la vérité furent tellement effrayés, qu'ils finirentparcéderaux importunitésdu vartabed, ce qui n'a rien d'étonnant quand on considère les circonstances difficiles où ils étaient. Plusieurs d'entre eux étaient pauvres et endettés ; ils avaient des familles à soutenir, et point d'amis pour leur venir en aide, lis ne pouvaient remplir aucun emploi, et étaient exposés à toutes sortes de mauvais traitements aussi longtemps qu'ils refusaient de se soumettre à l'Église. Ils ne pouvaient obtenir justice
devant aucun tribunal, et leurs ennemis, toujours tout puissants, forgeaient continuellement des mensonges, et subornaient de faux témoins pour les faire condamner par la loi. Pour supporter dételles épreuves, il fallait une mesure peu ordinaire de foi et de patience. Quelques-uns persévérèrent noblement jusqu'à la fin, et ceux-mêmes qui cédèrent furent, pour la plupart, ramenés à la foi, comme le furent les disciples de Notre-Seigneur qui, à l'heure terrible de la trahison, l'avaient tous abandonné et s'étaient enfuis.
L'épreuve la plus terrible à supporter était la bastonnade, que le vartabed résolut enfin d'employer quand il vit que tous les autres moyens étaient vains. Un jeune homme fut appelé en présence de ce dignitaire ecclésiastique et requis de signer le credo jiu patriarche. Sur son refus, il fut jeté par terre et reçut la bastonnade sur la plante des pieds, supplice cruel que le vartabed lui-môme aida à infliger. Il fut ensuite jeté dans une écurie; on lui lia les mains derrière le dos par les deux pouces, une corde fut passée autour de ses épaules et attachée à une poutre au-dessus de sa téte, pour le forcer à se tenir debout. On versa ensuite de l'eau sur la terre froide où reposaient ses pieds nus et déchirés, et on l'obligea à rester toute la nuit dans cette cruelle position. Les ordres les plus sévères furent donnés pour qu'il ne reçût aucune nourriture. Il fut ainsi
gardé pendant près de deux jours, mais non toute-
fois dans la même position ; enfin, après avoir été souvent menacé de souffrances plus cruelles encore, s'il persistait plus longtemps, il finit par céder. Deux autres frères furent battus de la même manière, d'autres emprisonnés jusqu'à ce qu'enfin, par l'intervention généreuse du consul britannique, M. Stevens, le pacha arrêta pendant un temps ces violences.
Il était évident que le vartabed était allé trop loin. La bastonnade avait ouvert bien des yeux, et confirmé beaucoup d'esprits dans la vérité. Les frères devinrent plus humbles et plus décidés, et plusieurs de ceux qui, jusqu'alors, s'étaient tenus à l'écart, bien qu'attachés de cœur aux missionnaires, commencèrent à suivre leurs prédications. C'est ainsi que Dieu fit servir « la colère des hommes à sa gloire. »
A Erzeroum, on vit des scènes plus révoltantes encore qu'à Trébizonde. Il est cependant remarquable que jusqu'au milieu de mars, les protestants y furent laissés en repos, bien qu'Eprem, dont nous avons déjà vu l'activité comme persécuteur, occupât toujours le siège épiscopal. Le fait est qu'il ne s'accordait pas très-bien avec le patriarche, et que c'était probablement la véritable cause de sa lenteur à exécuter les ordres de son supérieur. Le patriarche trouva bientôt moyen de le faire exiler dans l'intérieur, et peu de temps après, la persécution commença à Erzeroum avec acharnement. Ses principaux instruments étaient le vartabed, qui était
revêtu d'un pouvoir épiscopal, et quelques-uns des magnats. Celui qui fut le premier appelé à souffrir, fut un jeune converti d'un caractère actif et courageux. II fut cité devant un conseil dans la demeure du vartabed, et interrogé sur sa foi en Christ ; ses réponses étaient sans réplique, et il déclara que rien ne le ferait signer le credo. Leur seule ressource était donc la persécution. On l'étendit sur le parquet, et plusieurs bâtons furent rompus sur ses pieds par divers individus de la compagnie, qui se relayaient les uns les autres. Non contents de cet affreux supplice, quelques prêtres lui donnèrent des coups de pied et le frappèrent si violemment au visage, que le sang lui sortit de la bouche et des narines. Il fut ensuite enchaîné dans une prison humide, sans avoir seulement un peu d'eau pour laver le sang de son visage. On le mena à l'église le dimanche suivant, où, en présence de toute la congrégation, il fut excommunié et mille fois maudit. En sortant de l'église, le peuple l'outragea de toutes les manières, lui cracha à la figure et le menaça même de la mort.
D'autres furent excommuniés le même jour, et trois ou quatre furent amenés en présence du vartabed, et cruellement menacés. L'un d'eux fut même emprisonné toute la nuit ; mais comme tout cela fut immédiatement rapporté au pacha et au consul britannique, et par ce dernier à son ambassadeur, les persécuteurs jugèrent prudent de s'en tenir là pour le moment.
Les mêmes moyens furent employés dans le même but à Brousse et à Smyrne, mais ils eurent toujours les mêmes résultats. De toutes les parties du pays les persécuteurs et leurs innocentes victimes tournaient les yeux vers Constantinople, d'où venaient les ordres pour continuer ou arrêter la persécution. Retour nonsy donc, et voyons ce qui s'y passait.
Sir Stratford Canning, dont les généreux efforts pour la liberté religieuse en Turquie sont dignes de tout éloge, ne cessait de presser le gouvernement turc d'assurer à ses sujets protestants le droit de s'adonner sans entraves à leurs professions légales. A Constantinople seul, trente ou quarante d'entre eux étaient toujours exclus de leurs magasins, sous prétexte qu'ils n'avaient pas de répondants. L'ambassadeur représenta qu'on pouvait satisfaire aux exigences de la loi en leur permettant de se porter garants les uns pour les autres. Cette importante concession leur fut enfin accordée par le gouvernement, et Reschi4 Pacha, ministre des affaires étrangères, puis ensuite grand vizir, ordonna que les protestants reprissent leurs affaires à cette condition. Cet ordre, qui dans une application plus limitée avait déjà procuré la liberté aux horlogers, étant devenu général , détermina la question de la liberté religieuse pour les protestantsde la Turquie. Le soulagement immédiat qu'il apporta fut important sans être complet. Les frères furent encore éprouvés de diverses manières. Les circonstances ne per-
mirent pas à tous de reprendre la position qu'ils avaient occupée. D'autres souffrirent encore d'une persécution secrète d'autant plus pénible que la source en était plus difficile à découvrir et à révéler d'une manière ostensible aux autorités. Le patriarche, voyant comment les choses tournaient, essaya, avec une adresse toute particulière, de se faire passer pour un défenseur de la liberté religieuse et un protecteur des opprimés, tout en répétant chaque dimanche ses anathèmes dans sa propre église, et en excitant le fanatisme du peuple comme auparavant. Cette conduite maintint l'esprit de persécution, et divers complots furent tramés pour empêcher les frères qui avaient ouvert leurs magasins de faire leurs affaires. Des porteurs d'eau refusaient souvent de fournir de l'eau aux familles protestantes, et les boulangers leur pain, Ils durent souffrir beaucoup d'autres vexations, et souvent on mettait beaucoup de lenteur à leur rendre justice, même quand leurs réclamations étaient les plus justes. Mais on devait s'attendre à ces irrégularités, dans un tel pays et dans de telles circonstances. On avait des preuves satisfaisantes que le gouvernement turc était bien disposé en faveur de la liberté religieuse. Une lettre du grand vizir, datée du commencement de juin 1846, et ordonnant au pacha d'Erzeroum de veiller à ce que les droits civils des protestants fussent respectés aussi longtemps qu'ils demeureraient sujets fidèles du sultan, est digne d'attention, comme
étant le premier édit impérial qui eût jamais été donné par le gouvernement turc pour la protection de ses sujets protestants.
Pendant la durée des persécutions que nous venons de raconter, le patriarche fit des efforts incessants pour faire tomber le séminaire de la Mission à Bebek. Il réussit à diverses reprises à faire sortir de l'établissement dix-sept élèves sur les vingt-sept qui y étaient ; mais cinq d'eutre eux y revinrent bientôt, et dix autres jeunes gens entrèrent dans l'institution. La plupart de ces derniers, d'une grande piété et qui promettaient beaucoup, avaient été arrachés à leurs occupations par la persécution, et avaient été ainsi amenés à se consacrer au ministère, et à chercher dans notre séminaire la discipline morale et intellectuelle dont ils avaient besoin pour leur œuvre. Aussi peut-on dire avec vérité « que la rage de l'oppresseur » rendit ce séminaire, ce qu'il n'avait jamais été que dans les désirs et les espérances de ses fondateurs, une école de théologie, dans laquelle un grand nombre de futurs pasteurs de l'Église évangélique de Turquie, et des missionnaires de la croix, devait se former pour leur œuvre.
Pendant près de six mois l'anathème avait été répété tous les dimanches dans l'église patriarcale et dans d'autres églises, tellement qu'on commençait à s'en fatiguer, car on en avait si souvent varié la forme pour lui donner plus de force, qu'elle
avait fini par sembler entièrement nulle. Toutefois au milieu de Tannée 1846, influencés par le clergé, les boulangers et les porteurs d'eau ne voulaient vendre ni pain, ni eau aux protestants, et on mit en œuvre tout ce qu'on pouvait faire sans danger pour tourmenter ceux qui restaient fidèles à la vérité. Les opprimés s'étaient maintes et maintes fois adressés au patriarche et aux magnats pour être secourus, mais ils avaient toujours été repoussés par cette déclaration, qu'il n'y aurait pour eux aucun espoir d'améliorer leur condition sans une soumission pleine et entière aux volontés de l'Église. Jusqu'alors personne ne s'était volontairement séparé de la communauté arménienne. Ceux qu'on appelait schismatiques, ne l'étaient devenus que par l'acte exclusif du patriarche lui-même, qui était le seul auteur du schisme, et semblait essayer tous les moyens en son pouvoir pour rendre la séparation perpétuelle.
Le 21 juin 1846, il mit la dernière main à son œuvre, par un acte public et officiel, relatif à l'organisation des Églises protestantes évangéliques en Turquie. Comme c'était un jour de fête solennelle pour l'Église, il lança une nouvelle bulle d'excommunication et d'anathème contre tous ceux qui demeuraient attachés aux principes évangéliques, et décréta que cette bulle serait lue à chaque anniversaire de cette même fête dans toutes les églises arméniennes de l'empire Ottoman. C'est ainsi que
les protestants lurent à jamais rejetés et anatliématisés. Mais bien qu'ils n'eussent pas le pouvoir de s'organiser en communauté civile, cependant il était de leur devoir de s'assurer immédiatement, autant qu'ils le pouvaient, la possession entière de tous les privilèges spirituels de l'Évangile.
Ils firent donc une demande écrite aux missionnaires pour qu'ils les aidassent dans une affaire où ils étaient sans expérience. En conséquence on tint à Constantinople une conférence composée de délégués des diverses stations de la Mission en Turquie. Les révérends messieurs Allen et Kœnig, missionnaires de l'Église libre d'Ecosse parmi les juifs de Constantinople , et le révérend docteur Pomroy, alors pasteur de l'Église congrégationaliste à Bangor, Maine, et l'un des secrétaires de la commission, qui se trouvait providentiellement alors en Orient, s'étaient aussi rendus à la conférence et avaient pris part aux délibérations. Chacun sentit que Dieu était avec nous. La grande importance de l'affairequi nous réunissait, jointe à la conviction de notre ignorance et de notre impuissance, semblait nous obliger à nous reposer entièrement sur le Seigneur. Sans sa sagesse, nous ne pouvions rien décider qui fût sûr ou utile; sans son approbation et sa bénédiction, toutes nos mesures eussent été vaines et même funestes. Sa Providence et son Esprit n'avaient jusqu'alors cessé de veiller sur son peuple dans cette terre de ténèbres, il ne les abandonnerait pas main-
tenant. Personne ne pouvait prévoir encore quel changement aurait lieu dans leur condition temporelle quand ils annonceraient au gouvernement l'organisation régulière d'une église protestante ; mais ils n'avaient aucun doute quant à leur devoir. Nous priâmes beaucoup, et c'est pourquoi sans doute il y eut tant d'harmonie dans nos délibérations, quoique l'assemblée fût composée de chrétiens de trois ou quatre dénominations différentes.
Le 1 er juillet 1846, les Arméniens évangéliques de Constantinople, au nombre de quarante (parmi lesquels se trouvaient trois femmes) se réunirent pour se constituer en Église. Le plan de cette organisation, préparé à la séance dont nous venons de parler, fut lu et expliqué avec soin, article par article, et adopté unanimement et solennellement par ceux qui étaient présents. C'est ainsi que fut formée LA PREMIÈRE ÉGLISE ÉVANGÉLIQUE ARMÉNIENNE DE
Constantinople. Comme témoins, il y avait, outre les missionnaires du Comité, les deux frères écossais déjà nommés, un frère arménien de Nicomédie, et un autre d'Adabazar. Après que les noms des mèmbres de l'Église eurent été enregistrés, on procéda à l'élection d'un pasteur, sans délibération préalable. M. Apisoghom Khachadoorian fut choisi à l'unanimité. Les autres officiants furent ensuite élus, et la séance fut ajournée. Le plus grand intérêt se soutint du commencement à la fin, bien
que la cérémonie eût duré de quatre à cinq heures ;
une tendresse et une sympathie ineffables se manifestèrent parmi tous, et les yeux de plusieurs furent baignés de larmes.
Une semaine après, le candidat reçut publiquement l'ordination comme pasteur de la nouvelle Église. Le conseil ecclésiastique invité par l'Église à faire cette cérémonie se composait des missionnaires du comité demeurant à Constantinople, et du révérend M. Allen, de la mission de l'Église libre d'Écosse parmi les juifs de la capitale. Le nouveau pasteur fut examiné, en présence de l'Église, quant à sa piété personnelle, ses vues sur le ministère, sur les doctrines de l'Évangile, la discipline de l'Église, les sacrements, et les devoirs pastoraux. Ses réponses furent toutes très-satisfaisantes. Quoiqu'il n'eût pas joui des avantages d'un cours suivi d'études comme les étudiants en théologie de l'Amérique, cependant, outre l'éducation qu'il avait reçue à l'école de Peshtimaljian, la meilleure qui existe chez les Arméniens, il avait eu pendant des années des rapports constants avec les missionnaires, avait suivi leurs cours de théologie et d'exégèse, et reçu d'eux des instructions privées. Mais ce qui valait mieux que tout cela, c'est qu'il semblait à un haut degré guidé et enseigné par le Saint-Esprit, et possédait une connaissance profonde et expérimentale des Écritures ; ses ennemis même étaient obligés non-seulement de le respecter pour ses talents, mais encore de reconnaître que c'était un homme droit.
Sa conception claire de l'Évangile, son talent de raisonnement, ses manières expressives, la supériorité de son jugement, sa hardiesse, son ardeur, enfin la valeur morale de son caractère, le tout sanctifié par une piété éminente, l'avaient suffisamment désigné comme choisi de Dieu pour les temps dans lesquels il vivait et le poste qu'il devait occuper. Ceux qui étaient présents à son ordination n'oublieront pas de sitôt sa profonde émotion dans cette occasion solennelle. Il paraissait presque accablé à la vuedela responsabilité si inattendue qui allait peser sur lui. Pendant tout le temps que dura la prière d'ordination, ses larmes coulèrent abondamment, et le sentiment de sa propre incapacité l'abaissait presque jusqu'à terre.
Une scène aussi nouvelle à Constantinople qu'une ordination protestante avait attiré la foule dans notre chapelle; plusieurs des spectateurs étaient du parti du patriarche. Le silence le plus absolu régna néanmoins, et la plus grande attention fut donnée aux moindres détails du service. Quel que pût être le jugement des indifférents ou des ennemis, pour les chrétiens ils étaient de la plus haute importance. Une vigne, plantée par la main de Dieu même, allait croître et étendre ses rameaux au Nord et au Midi, à l'Orient et à l'Occident, pour couvrir ensuite tout le pays et y répandre ses fruits abondants et délicieux.
Pour leur propre satisfaction, les membres de cette
nouvelle Eglise se hâtèrent de proclamer devant tout le monde la déclaration de leur foi, et les motifs de leur conduite. Ils publièrent, en langue arménienne, une brochure qui contenait la« Profession de foi et les règlements de l'Église évangélique arménienne de Constantinople, » précédés d'un compte-rendu abrégé des moyens que les mesures tyranniques du patriarche les avaient obligés d'employer pour se constituer en Église.
Dans le courant de l'été, des Églises fondées sur les mêmes bases, à Nicomédie, à Adabazar et à Trébizonde firent beaucoup de bien, quoique, au commencement, les auditeurs y fussent peu nombreux. On n'a jamais vu que la plus petite objection ait été faite à ces fondations par le gouvernement turc ou quelqu'un de ses agents. On peut même affirmer que les sympathies des mahométans étaient plutôt pour les persécutés que pour leurs oppresseurs. Les Arméniens avaient quelquefois assez d'influence sur les Turcs pour empêcher, pendant quelque temps, un fonctionnaire public de soutenir la cause d'un protestant opprimé ; mais d'un autre côté on voyait très-souvent les persécutés trouver protection auprès des musulmans ; et rien n'était plus ordinaire que d'entendre ceux-ci affirmer que c'étaient les protestants, et non les Arméniens, qui avaient raison. Le culte des images, l'invocation des saints, lesdoctrines de la transsubstantiation et de l'absolution des prêtres, sont aussi peu conformes au Koran qu'àlaBible.
Ce qui arriva à Adabazar, à peu près à l'époque de l'organisation de l'Église évangélique, est un exemple frappant des sentiments ordinaires et avoués des mahométanssur les protestants, qu'ilsconnaissaient parfaitement,dureste.Quelques-unsdesfrèresavaientété convoqués au palais du gouverneur, où se trouvaient réunis un grand nombre de magnats arméniens, de Grecs, de Turcs, d'entre les principaux de la ville: là ils furent sommés de promettre publiquement de n'avoir aucun rapport avec M. Wood qui se trouvait alors dans la ville. Ils répondirent avec fermeté qu'ils étaient Arméniens par la naissance, chrétiens évangéliques parlafoi, etsous le rapport civil, fidèles sujets du sultan. « Et maintenant, dirent-ils, si, parcequ'il est américain, nous avons tort d'entretenir des rapports avec un pasteur qui a la même foi que nous, montrez-nous que c'est défendu dans la Bible ou dans un édit du sultan, et nous nous soumettrons, sinon nous ne pouvons consentir à nous priver des avantages que nous retirons de nos relations avec lui. » Tous les Turcs présents approuvèrent hautement le terrain sur lequel ils se plaçaient, et le juge leur dit : « Nous ne pouvons intervenir pour .* vous garantir de l'excommunication, mais tant que vous maintiendrez la déclaration que vous venez de faire, nous vous protégerons. Nous ferons pour vos biens comme pour nos biens, pour vos maisons comme pour nos maisons, et pour vos personnes comme pour nos personnes. Allez en paix. »
Le jour suivant, qui était le dimanche, comme M. Wood se rendait avec quelques frères dans les champs, où il avait été convenu qu'ils se réuniraient ce jour-là, ils passèrent devant une maison turque, dont le propriétaire les invita à venir se rafraîchir chez lui. Il leur exprima alors combien il avait été satisfait du résultat du procès de la veille, et leur dit qu'il était bien juste qu'ils adorassent Dieu à leur manière sans être persécutés. Plus loin, un autre Turc les invita à se réunir dans son champ et ordonna à ses ouvriers de veiller à ce qu'aucun Arménien hostile n'y entrât. C'est ainsi que Ton vit s'élever, pour les pauvres agneaux faibles et sans défense du troupeau de Christ, des protecteurs sur lesquels on n'aurait jamais osé compter.
Évidemment le doigt de Dieu était là !