CHAPITRE XJ
Lenteur des progrès en fait de liberté religieuse. — Persécutions occultes. — Emprisonnement de Stepan. — Tentative pour faire fermer la chapelle protestaute. — Tumultes. — Justice du gouvernement. — Améliorations progressives. — Funérailles protestantes. — Accroissement de la communauté. — Travaux parmi les femmes. — Trois morts heureuses. — Ordinations. — Une scène à Nicomédie. — Excursions missionnaires. — Mouvement à Aintab. — Lord Cowley. — Les protestants reconnus comme communauté — Un jour d'actions de grâces. — Nouvelle impulsion donnée à l'œuvre. — Geghi. — Aintab devient une station. — Colporteurs. — Consécration de M. Sahakian. — Le cimetière de Trébizonde. — Préservation de la chapelle de Péra. — Déposition dn patriarche Matheos.
Après ce qui vient d'être raconté, le lecteur s'étonnera sans doute d'apprendre que la persécution fût encore l'instrument choisi par la Providence pour continuer la réforme en Turquie, et exercer salutairement le peuple de Dieu. Il est vrai que l'autorité suprême du pays s'y était opposée, et que cette opposition s'accordait avec les droits et les garanties donnés par le sultan à son peuple après son avènement au trône. Elle s'accordait de même avec l'esprit de progrès qui amenait en Turquie de grands changements dans les mœurs, les habitudes du peuple, le costume, la législation, le système d'éducation, et qui tendait chaque jour tout particulièrement
à séparer le pouvoir civil et ecclésiastique. Le chrétien éclairé, qui remarque que les réformes de la Turquie se sont opérées presque simultanément avec les mouvements missionnaires dans le pays, et en ont suivi les progrès sans avoir de rapports visibles avec ces mouvements, n'hésitera point à attribuer ces œuvres à un pouvoir suprême, celui que Dieu exerce par son esprit et sa providence. Et cependant, celui qui connaît la Turquie et l'histoire du monde, peut-il s'étonner qu'un décret en faveur de la liberté religieuse ne soit point exécuté à la lettre en un jour? Écrire un édit, c'est l'œuvre de quelques minutes ; changer les opinions et les habitudes des hommes, est souvent le travail de plusieurs années. Les décrets impériaux peuvent empêcher les méchants de se porter à des actes de violence ; mais, tant que la disposition au mal existe, et surtout si elle provient des passions ou des préjugés, elle trouvera toujours moyen de se manifester en secret; si elle ne le peut en public.
Le gouvernement du sultan avait ordonné que les protestants ne fussent plus attaqués dans leurs droits civils à cause de leurs sentiments religieux. Leurs magasins furent de nouveau ouverts, comme nous l'avons vu, mais il était assez facile à leurs ennemis acharnés de les empêcher, sans désobéir ouvertement aux lois, de faire aucun commerce, et c'est ce qui arriva plusieurs fois. Ils ne pouvaient plus être emprisonnés ou bannis à cause
de leurs sentiments religieux ; mais pour de fausses dettes, pour des accusations calomnieuses, ils pouvaient l'être, et ils Tétaient. A Constantinople, des sommes considérables furent payées par diverses personnes afin d'éviter l'emprisonnement pour de prétendues dettes; et plus d'une vingtaine de protestants, à différentes époques, furent emprisonnés avec des criminels de la pire espèce, pour des crimes dont ils avaient été accusés par témoins et que l'organisation des tribunaux turcs ne leur permettait pas de réfuter. Pour montrer jusqu'où le patriarche pouvait pousser son système de persécution, nous raconterons l'histoire suivante. On avait ouvert, dans la ville proprement dite, un lieu de culte protestant pour les familles qui, demeurant trop loin, ne pouvaient se rendre à la chapelle de Péra. La maison louée à cette intention avait été bâtie par un patriarche, mais elle appartenait alors à son frère, protestant distingué. Cette maison était située près de celle du patriarche, ce qui irritait doublement celui-ci. A cette époque, on n'aurait pu se procurer dans tout Constantinople aucune autre maison pour cet objet. Par une ruse infernale, le patriarche fit emprisonner Stepan, propriétaire de la maison, par la police turque, sous l'accusation d'avoir battu un de ses prêtres ! Ce prêtre avait été envoyé par son ordre dans la maison de Stepan, pendant son absence, pour essayer de persuader à sa femme de se séparer de lui ; le mari offensé s'était rendu chez le
prêtre, avait frappé à sa porte, et l'avait simplement averti de ne plus revenir chez lui, sous peine d'être dénoncé à la police. C'était suffisant pour un prétexte ; le procès qui s'en suivit en démontra toute la futilité ; car on vit bien que le seul but de ces accusations était d'empêcher que le culte protestant n'eût lieu dans la maison en question. Le patriarche réclama d'abord la maison comme appartenant à l'Église, parce qu'elle avait été bâtie par un patriarche. Il ne put l'obtenir. Alors il demanda que Stepan fût chassé de chez lui parce que tous ses voisins se plaignaient qu'il troublait la paix. Cette accusation fut également reconnue fausse, car les voisins n'avaient rien à dire contre lui. Après plusieurs autres vaines tentatives du patriarche pour arriver à son but, le juge se mit enfin de son côté, et dit à Stepan : « Le gouvernement ne peut vous donner la permission de vous réunir dans cette maison. » Monsieur, répondit Stepan avec gravité, je vous engage à ne point vous fatiguer en efforts inutiles pour npus empêcher de nous réunir; car, je vous déclare que non-seulement moi, mais tous les protestants arméniens sont prêts à répandre leur sang dans cette cause. Consultez-vous donc, si vous le voulez, sur les meilleurs moyens de vous débarrasser de nous, soit par l'exil, ou par l'épée, ou par le feu ; mais il est inutile de vouloir nous le commander, notre devoir et notre conscience nous ordonnent d'obéir ; ainsi, nous ne cesserons pas de
nous réunir pour adorer Dieu. » Le juge n'eut rien à répliquer à cette noble réponse ; il se contenta de faire écrire à son commis que « les protestants disent que se réunir est pour eux une affaire de foi et de conscience. » Stepan fut bientôt mis en liberté, et quoique le clergé persévérât dans ses efforts pour faire fermer ce lieu de culte, Dieu ne permit point qu'ils y réussissent.
A l'intérieur du pays, où le nouvel ordre des choses n'était pas bien compris, et où les gouverneurs de province étaient plus complètement les créatures et les instruments d'Arméniens riches et influents, il était plus facile encore de tourmenter impunément les protestants. A Nicomédie, après que la liberté religieuse eut été proclamée pour les protestants, on insultait encore les frères dans les rues, et on jetait des pierres contre leurs maisons. Le prêtre Harootun eut presque toutes ses fenêtres brisées ; à Adabazar, un pasteur protestant fut chargé de chaînes et jeté en prison, sur l'accusation générale qu'il troublait la paix publique, bien qu'en réalité il n'y eût personne dans la ville qui fût plus paisible que lui. ATrébizonde, une foule de femmes attaqua, à coups de pierres, deux autres femmes qui revenaient d'entendre la prédication des missionnaires; leurs maris ayant cherché à les défendre, furent jetés en prison. On les étendit sur le sol humide, la face contre terre et les pieds serrés dans des entraves. Dans cette pénible position on les laissa un jour
entier sans manger, de sorte que l'un d'eux perdit connaissance, et était plus mort que vif quand on le détacha. L'autre fut emprisonné pendant plusieurs mois à Constantinople, comme un perturbateur du repos public, et un homme dangereux. Dans la même ville, à l'occasion de la mort d'un frère protestant, la maison où était le mort fut assaillie à coups de pierre par une foule furieuse, qui voulait à toute force empêcher l'enterrement. Ce devoir nécessaire ne put même être accompli que la nuit suivante, et en payant vingt-un dollars (H 3 fr. 62 c.) pour obtenir la permission de Jui creuser une tombe sur le grand chemin. A Erzeroum, la populace, furieuse, força la maison du docteur Smith et enleva un prêtre de l'Église qui s'y était réfugié pour éviter les mauvais traitements dont il était menacé comme protestant de cœur. Ces hommes furieux revinrent à la charge, forcèrent une seconde fois la maison, renversèrent un aide du docteur et un de ses malades, et détruisirent pour sept à huit cents dollars (4,000 fr.) de livres et de meubles.
Dans la capitale elle-même, au premier enterrement protestant après le schisme, quand le cortège revint du cimetière, il fut suivi par une troupe d'Arméniens, qui commencèrent à vociférer de la manière la plus inconvenante en disant les injures les plus grossières; puis à lancer des pierres, dont quelques-unes étaient énormes. Cette foule suivit le cortège à plus d'un quart de mille, grossissant tou-
, jours, jusqu'à ce qu'elle eût atteint le nombre de mille personnes au moins. Quelques-uns des frères arméniens, et un des missionnaires furent frappés, mais heureusement ils ne reçurent aucune blessure dangereuse. Dans tous ces cas et dans nombre d'autres semblables, on s'adressait immédiatement aux tribunaux turcs pour obtenir justice, et on l'obtenait tôt ou tard, mais pas toujours d'une manière aussi satisfaisante qu'on aurait pu le désirer.
A Nicomédie, le gouverneur ordonna aux chefs civils et ecclésiastiques des communautés arméniennes de cesser leurs persécutions, en disant : « Les protestants ne vous appartiennent plus, et vous n'avez pas le droit de vous mêler de leur religion. » On envoya même une fois un piquet de soldats pour disperser la foule. A Trébizonde, des officiers de police furent stationnés à l'entrée des temples protestants aussi longtemps qu'on le crut nécessaire. Par l'intervention prompte et décisive de l'ambassadeur des États-Unis auprès du sultan, M. Carr, on obtint réparation des dommages causés, à Erzeroum, au docteur Smith, et quatre des principaux meneurs de la populace furent emprisonnés. A Constantinople,la police prit aussi des mesures pour prévenir le renouvellement de scènes aussi honteuses que celle qui s'était passée au premier enterrement protestant.
La position des protestants en Turquie était toujours anormale. Ils étaient séparés de la commu-
nauté arménienne sans être rattachés à aucune autre. Le gouvernement turc ne voulait plus les laisser persécuter par le patriarche ou par ses ministres, mais n'avait pas encore pris d'autre résolution à leur égard. D'après le règlement municipal de Constantinople, ni les mariages, ni les baptêmes, ni les enterrements ne peuvent se faire sans la connaissance de l'autorité civile. Un certificat du patriarche doit être présenté au chef de la police quand on veut obtenir la permission de se marier.Ilfautdonneraussi le nom de tout enfant qu'on veut baptiser, et de tout mort qu'on veut enterrer. En outre, personne ne peut voyager dans le pays sans passeport, et on ne peut obtenir de passeport sans avoir un témoin qui réponde de l'honnêteté du voyageur. Au premier abord, il paraissait entrer dans le plan du gouvernement que tout en cherchant à soustraire entièrement les protestants à l'autorité spirituelle du patriarche, celui-ci put encore agir comme leur représentant civil auprès du sultan, mais on reconnut bientôt que c'était de toute impossibilité. Il y avait deux objections principales à leur organisation régulière en communauté civile, savoir, leur petit nombre et la forte opposition de certains individus trèsinfluents dans le gouvernement. Leurs droits étant reconnus sans être assurés, ils demeurèrent un an et demi environ exposés à de fréquentes vexations. On doit se rappeler aussi que les protestants de l'intérieur du pays étaient exposés à des épreuves de
ce genre d'autant plus grandes qu'ils se trouvaient plus éloignés de la capitale.
Mais, bien que la patience des Arméniens évangéliques fût longtemps éprouvée de diverses manières, leur condition avait subi une amélioration sensible qui paraissait très-encourageante aux yeux de ceux qui faisaient attention aux signes des temps. II est impossible de se figurer la joie des protestants quand , pour la première fois, ils purent enlever leurs morts en paix sous la protection du pouvoir ciyil et se procurer une autorisation de mariage, ou un passe-port sans l'intervention du patriarche. Le second enterrement offrit un contraste frappant avec le premier; il eut lieu un dimanche : cent à cent cinquante protestants du pays composaient le cortège, à la tête duquel était leur pasteur avec sa Bible . Il défila en silence et gravement, à midi, à travers les rues les plus fréquentées de Péra, jusqu'au cimetière protestant, sous la protection de la police. C'était un spectacle nouveau et étonnant pour la Turquie ; les boutiquiers et les ouvriers interrompaient en le voyant leurs occupations pour se demander les uns aux autres . «Quelle est cette nouveauté?» Jusqu'alors les convois funèbres des chrétiens avaient été accompagnés de croix dorées, de cierges, de prêtres aux vêtements sacerdotaux, de chants. Aussi répétait-on de bouche en bouche : « Voici des protestants. Voyez comme le gouvernement les protège ! » Quelques musulmans s'écrièrent « Voyez ! il n'y a pas de croix I pas de chant ! Voilà comme cela doit
être ! » Plusieurs centaines de personnes de toutes classes, des Arméniens, des frères, des catholiques et des Turcs, s'assemblèrent autour de la tombe où on chanta une hymne et où le pasteur fit une courte mais ardente allocution. Plusieurs revinrent chez eux avec des idées nouvelles et plus justes sur le protestantisme. L'effet moral de cette scène fut des plus salutaires ; tous sentirent qu'un pas immense avait été fait dans la cause protestante. Il en fut de même quelques mois après à l'occasion du premier mariage protestant autorisé par le gouvernement turc, et célébré par M. Khachadoorian, le pasteur, .nonseulement sans l'intervention du patriarche, mais encore en dépit de ses intrigues pour l'entraver.
La prospérité de la communauté était plus grande encore à l'intérieur qu'à l'extérieur. Chaque semaine on y voyait une manifestation spéciale de la présence de l'Esprit de Dieu, et à toutes les communions des nouveaux membres s'ajoutaient à l'Église. On veillait avec grand soin à l'admission des nouveaux membres; aucun n'était reçu sans avoir été préalablement examiné par le comité de l'Église. Pendant la première année de son existence, quarante-huit personnes furent ajoutées à l'Église de Constantinople; dix-sept le ftirent le même dimanche; ce qui, à la fin de l'année, portait à quatre-vingthuit le nombre des communiants.
Un réveil soudain s'opéra parmi les femmes du pays. Le désir d'entendre l'Évangile s'accrut beau-
coup en elles. La réserve dans laquelle on tient les femmes en Orient avait jusqu'alors empêché les femmes d'assister aux services divins. Elles s'étaient d'abord tenues dans une chambre attenante à la chapelle, d'où il était très-difficile d'entendre le service, puis on les avait placées ensuite derrière un rideau au fond de la chapelle. Devenant enfin plus hardies à mesure qu'elles devenaient plus nombreuses, on leur permit de voir aussi bien que d'entendre le prédicateur. Plus tard, leur place dans la maison de Dieu fut encore améliorée; elles furent rangées d'un côté de la chapelle et les hommes de l'autre. L'établissement de notre séminaire pour les jeunes filles facilita beaucoup ces changements qui, tout opposés qu'ils étaient aux habitudes et aux préjugésdupays, n'ontcependant produit que de bonsrésultats. L'éducation des femmes avait étési complètement négligée, que plusieurs de celles qui se joignirent à l'Église protestante ne savaient pas même lire. Le désirde pouvoir étudier elles-mêmes la ParoledeDieu devint pour elles un puissant stimulant, et bientôt il se forma plusieurs classes d'adultes fréquentées par des femmes âgées, qui travaillaient avec beaucoup d'ardeur pour apprendre à lire en leur propre langue.
Trois morts remarquables arrivèrent parmi les Arméniens évangéliques à l'époque où nous en sommes dans notre récit. La première fut celle de M. Oscan, qui avait gémi pendant de longues années
sous le poids d'infirmités corporelles, mais qui était riche dans la foi. Plusieurs fois sa situation avait été désespérée, mais Dieu l'avait presque miraculeusement sauvé et lui avait permis de participer à la formation de la première Église de Constantinople. Il lui fut aussi accordé d'assister à l'ordination du premier pasteur. C'était un spectacle bien intéressant que de voir ce bon vieillard courbé sous les infirmités de la vieillesse, ses larmes coulant le long de ses joues creuses et ridées, contemplant ce qu'il n'avait jamais osé espérer voir sur la terre, et prêt à s'écrier avec Siméon : « Seigneur, tu laisses maintenant aller ton serviteur en paix. » Il mourut effectivement peu de temps après. Il était le doyen des membres de l'Église. La scène affreuse qui eut lieu à son enterrement a déjà été racontée.
La seconde mort fut celle M. Hovsep Gamalielian. Jusqu'à quarante-trois ans il avait été esclave de son ivrognerie et de ses débauches, Dieu fit de son frère un moyen béni pour l'amener à reconnaître ses péchés et à recourir à Christ seul pour son pardon et son salut. Il devint le chrétien le plus exemplaire. Lorsque la persécution commença, il fut banni et mourut en exil.
Il fut souvent maltraité à cause de son attachement à l'Evangile ; il lui arriva une fois d'être renversé et battu dans les rues par quelques-uns des co-adjuteurs zélés du patriarche. On peut dire avec vérité qu'il fut persécuté jusqu'à la mort ; car il dut
sa dernière maladie au saisissement violent qu'il éprouva à la vue d'un brigand qui entra brutalement dans sa boutique, et qui, quelques jours auparavant, lui avait montré un poignard en s'écriant qu'il voulait tuer un chrétien. Ses dernières paroles furent : « Oh ! mes péchés ! mes péchés nombreux et détestables ! que puis-je faire pour les effacer? Je suis fatalement impuissant ; mais béni soit le Seigneur qui m'a fait connaître l'Évangile de son bien-aimé Fils, en qui seul est mon espoir.
Le troisième frère que nous eûmes la douleur de perdre fut le pasteur lui-même qui, au milieu des larmes et des regrets de son troupeau, fut subitement enlevé par la mort, à ses évangéliques travaux. Son activité, ses inquiétudes, ses soins avaient été nombreux. Pasteur d'un troupeau persécuté, il avait toujours été en butte aux tracasseries de l'ennemi. 11 s'était souvent trouvé au milieu de la populace ameutée dans les rues pour vexer les protestants. Peu de temps avant sa mort, il visita Nicomédie. Pendant qu'il s'y trouvait, il fut appelé à faire l'enterrement d'un frère. Pendant que le convoi défilait dans les rues, des milliers d'Arméniens se rassemblèrent pour l'accabler d'insultes sur son passage. Arrivés au cimetière, ces gens s'assemblèrent près de la tombe, et M. Khachadoorian en prit occasion de leur prêcher l'Évangile; et ils retournèrent tranquillement chez eux. Le pasteur revint à Gonstantinople accablé de fatigue et d'émotion. Une semaine
après, il fut encore exposé aux mêmes outrages, à l'enterrement d'un enfant; une maladie du cerveau se déclara immédiatement, et les médecins affirmèrent qu'elle avait été occasionnée par une surexcitation mentale excessive, et qu'une telle maladie ne s'était jamais déclarée dans le pays sous cette formelà. Pendant presque toute la durée de cette maladie il fut dans un délire qui montrait sa passion dominante. Il ne prononçait guère d'autre nom que celui de son Sauveur bien-aimé, ou des choses qui appartenaient à son royaume et à sa gloire. Il avait perdu tout empire sur sa belle âme, mais il s'occupait principalement, même au milieu de son délire, à prêcher, à exhorter et à prier. Il devint de jour en jour plus évident que ses jours étaient comptés, et que sa fin était proche. Mais que cette perspective était triste pour son troupeau ! Le bruit courait déjà parmi ses superstitieux ennemis que Dieu l'avait frappé de folie et de désespoir, par suite de l'excommunication que l'Église lui avait lancée, et leur joie eût été grande si ce flambeau s'était alors éteint. Mais les ardentes supplications de son troupeau furent exaucées; le ciel s'éclaircit, l'âme libérée de ses chaînes revit le jour, et notre frère bien-aimé put encore une fois glorifier Christ de l'avoir soutenu dans cette heure solennelle.
Je fus providentiellement appelé auprès de lui, peu de temps avant sa mort. Il était dans un état de stupeur apparente. Un assez grand nombre de
membres de son troupeau, hommes et femmes, étaient tristement assis autour de son lit. Je cherchai immédiatement à éveiller son attention afin d'apprendre, s'il était possible, de sa propre bouche, quel était l'état de son âme. Après quelques efforts infructueux, grandes furent la joie et la surprise de chacun quand on le vit se réveiller comme d'un profond sommeil, et que je pus m'entretenir avec lui sur l'état de son âme et de ses espérances pour l'éternité. En réponse à mes questions, il me dit que son cœur était « rempli de corruption, mais que Jésus-Christ était sa justice, sa sanctification et sa rédemption ; » et que ses espérances « n'étaient point du tout dans ses propres mérites, mais dans la grâce toute puissante de Dieu. » En un mot, il était fermement appuyé sur le rocher des siècles, sur Jésus-Christ, et tandis qu'il était encore dans sa chair il lui fut permis d'avoir un avant-goût de la gloire céleste. Le témoignage qu'il rendait ainsi à son heure dernière était bien précieux pour son Église éplorée. Après qu'il eut parlé, ceux qui étaient présents parurent plus résignés.
A la suite de chacune de ses réponses, ne pouvant contenir leur émotion et leur gratitude envers Dieu, ils s'écriaient : « Béni soit le Seigneur! Gloire à Dieu ! gloire à Dieu ! »
Je fis ensuite la prière ; notre frère mourant répéta tout haut Amen, à la fin de chaque phrase, puis en un moment, il retomba de nouveau dans un état
d'engourdissement dont il ne se releva plus. Un des frères s'approcha de son lit, et s'écria en sanglotant: « Frère Apisoghom ! qui viendra pour nous prêcher? qui est-ce qui nous exhortera quand vous serez mort? » Le pasteur bien-aimé était déjà trop loin pour lui répondre ; les frères et les sœurs de l'Église fondirent alors en larmes.
C'est ainsi que ce serviteur choisi de Dieu termina sa carrière terrestre, après huit mois seulement de pastorat. Il mourut le 12 mars 1847.
Ce fut pour nous une épreuve bien cruelle, mais nous savions qu'une chose était certaine, c'est que Dieu fait bien tout ce qu'il fait. Un frère du défunt, M. Simon Khachadoorian, fut élu à sa place et reçut l'ordination. Il avait été élevé au séminaire de Bebek, et possédait de rares qualités pour le poste auquel il fut appelé, et qu'il continue à occuper avec distinction.
Deux autres élèves de la même école, M. Avedis et M. Mugurdick furent licenciés pour prêcher l'Évangile. Le dernier fut ensuite ordonné pasteur de l'Église évangélique à Trébizonde, et le premier
teur, M. Harootun Minasian fut envoyé à Nicomédie vers la fin de 1847. Sa consécration fut accompagnée de circonstances d'un intérêt particulier. Le petit troupeau avait été pendant plusieurs années exposé à une persécution continuelle. Souvent chassé de la demeure des hommes, il s'était vu obligé de
se réfugier au loin dans les champs, oii il n'était pas même en sûreté; mais alors la petite congrégation avait une église au cœur même de la ville, et là en plein jour, le dimanche, elle put consacrer son pasteur sans que personne osât « la molester ou l'effrayer.» L'intérêt inspiré par la circonstance était encore augmenté par les souvenirs historiques qui se rattachaient à ce lieu. C'était dans cette ville que l'empereur Dioclétien tenait sa cour, et qu'il commença cette persécution mémorable des chrétiens qui eut lieu sous son règne. La vérité a été pendant des siècles environnée de ténèbres, et cependant elle ne s'est point perdue. Dieu a encore des enfants qui le glorifient. Une assemblée était réunie là pour entendre la prédication du pur Évangile, et voir administrer les sacrements selon l'Écriture.
Les tournées missionnaires dans diverses provinces de l'intérieur du pays, mirent au jour beaucoup de faits très-encourageants dans la grande œuvre de la réformation. On croit qu'il n'y avait pas dès lors une seule ville importante dans tout le pays, où on ne pût trouver au moins deux ou trois Arméniens du côté des protestants, et dans bien des cas il y en avait plusieurs qui étaient tout prêts à déclarer ouvertement leur attachement à l'Évangile. Ce mouvement fut particulièrement remarquable à Aintab, au nord-est d'Alep. Quelques exemplaires des Écritures saintes, et d'autres livres sortis de nos presses, étaient parvenus jusque dans cette ville, princi-
paiement par l'intermédiaire du vartabed Bedros, qui travaillait comme colporteur dans cette contrée. Ce fut ainsi, et avec la bénédiction de Dieu, que quelques individus furent amenés par la simple lecture de la Parole de Dieu à reconnaître les erreurs de leur Église. Peu après, la bulle du patriarche, lancée contre le prêtre Vertanes et les autres frères évangéliques, y fut reçue de Constantinople et lue dans l'église. Ceux qui avaient été convaincus de la vérité apprirent alors pour la première fois qu'il y avait dans la communauté arménienne un certain nombre d'hommes qui prenaient la Bible pour leur seul guide, ce qui les encouragea et les fortifia beaucoup. Bientôt après, il arriva à Aintab un vartabed qui n'avait jamais eu aucun rapport avec les missionnaires, et qui commença à prêcher les doctrines évangéliques dans l'Église arménienne, avec beaucoup de zèle et de hardiesse. Il avait l'air très-intéressant et il parlait avec éloquence et avec force des doctrines de l'Évangile et des erreurs de son Église. Il amena ainsi beaucoup d'âmes à abandonner l'erreur pour la vérité et à se donner ouvertement au protestantisme. On aurait dit que le règne de la superstition et de l'erreur allait finir à Aintab, mais on reconnut bientôt que ce nouveau et ardent prédicateur des dçctrines évangéliques, n'était lui-même évangélique que de nom. Son caractère moral était infâme, et il fut renvoyé honteusement. Les fruits de sa prédication demeurèrent cependant toujours,
quoiqu'il se fût montré un indigne instrument du Seigneur. Les frères évangéliques écrivirent aussitôt une lettre signée par quatre-vingt-deux chefs de famille, dans laquelle ils demandaient qu'un missionnaire leur fût envoyé sans retard. M. Van Lennep, de Constantinople, se rendit à cet appel, mais non pour rester à Aintab, comme on l'espérait. Son séjour y fut de la plus grande utilité. Aintab fut ensuite visité par M. Johnston, le docteur Smith et M. Schneider; une Église florissante y fut rassemblée et devint une des plus nombreuses de la Turquie. La condition des Arméniens dans tout ce district était on ne peut pas plus satisfaisante.
Une Eglise arménienne évangélique fut organisée à Erzeroum, en avril 1847, et une autre à Brousse, en juillet, ce qui fit en tout sept Églises dans l'empire ottoman.
On a déjà raconté les démarches que fit sir Stratford Canning pour assurer la liberté de conscience aux Turcs. En 1847, ce digne représentant du gouvernement britannique retourna quelque temps dans sa patrie, et lord Cowley fut désigné pour occuper provisoirement sa place. Celui-ci se montra aussi ardent ami de la liberté religieuse que son prédécesseur.
Du moment où il fut appelé à ce poste important, il s'efforça, avec un zèle qui ne se démentit jamais, à mettre les Arméniens protestants sur le même pied que les autres chrétiens de l'empire. On ne
peut pas, assurément, regarder comme un effet du hasard, qu'à l'époque de ces crises, le gouvernement britannique ait eu dans ce pays de tels repré- , sentants. Ce n'était pas non plus un hasard que le ministère turc, qui arriva au pouvoir juste au commencement de cette période décisive, fût composé des hommes les plus intelligents et les plus éclairés de tout le pays. C'était Dieu lui-même qui avait préparé les événements de manière que le sultan et ses ministres, à qui on en devait appeler pour obtenir justice, et avec qui les représentants anglais avaient à faire, fussent des hommes qui voulussent réprimer les abus, maintenir les libertés de leur pays, et oublier les distinctions religieuses dans les affaires civiles.
* Les nobles efforts de lord Cowley furent couronnés d'un plein succès. Le 15 novembre 1847, il obtint du gouvernement turc un décret impérial, qui reconnaissait les protestants turcs comme formant une communauté indépendante et distincte. Dans cette pièce, il était déclaré que ni le patriarche, ni les moines, ni les prêtres d'un autre culte n'auraient aucun droit de s'ingérer dans leurs affaires temporelles ou spirituelles. Cet édit fut immédiatement envoyé à tous les pachas de l'intérieur, sous la juridiction desquels on savait qu'il y avait des protestants. Un individu, élu par la nouvelle communauté, fut reconnu officiellement par le gouvernement comme agent et représentant des protes-
tante auprès de la Porte. Tous ceux qui connaissent la Turquie, et qui savent quelles puissantes influences ont toujours agi pour s'opposer aux progrès du protestantisme dans ce pays, et la difficulté de le faire reconnaître par le gouvernement turc, regarderont presque comme un miracle que cette œuvre ait été accomplie en si peu de temps. C'est à Dieu qu'il faut en rapporter toute la gloire 1
La grande part que prit lord Cowley dans ces affaires, engagea les missionnaires à lui adresser, à son départ, une lettre de remercîment dans laquelle ils faisaient aussi une mention des plus honorables des efforts de sir Stratford Canning et de la politique humaine et généreuse du gouvernement britannique.
Une réponse des plus satisfaisantes, faite à cette lettre, indiquait suffisamment le profond intérêt personnel que prenait son auteur aux progrès du protestantisme en Turquie.
Les frères évangéliques de Constantinople désignèrent immédiatement un jour pour adresser à Dieu des actions de grâce et des prières spéciales. Ils avaient obtenu, par une intervention manifeste de la Providence, d'être reconnus par le gouvernement, ce qui excitait en eux la plus vive et la plus pieuse reconnaissance. Ils étaient placés dans une position nouvelle et importante, et avaient un urgent besoin de cette grâce et de cette sagesse qui viennent d'en haut au secours de ceux qui prient avec ferveur.
La joie des protestants fut grande dans le pays, quoiqu'elle le fût dans bien des cas avec tremblement. Aux différentes stations missionnaires, on remarquait une plus grande hardiesse dans la prédication, et l'esprit de recherche semblait avoir reçu une nouvelle impulsion. A Erzeroum, ceux qui avaient montré une piété sincère devinrent plus actifs et plus vigilants dans la prière, et quelquesuns, qui avaient été depuis longtemps convaincus de la vérité, mais qui étaient restés trop timides pour se joindre au peuple de Dieu dans les temps de persécution, commençaient à se montrer à l'Église. A Brousse, les missionnaires disaient qu'on discutait beaucoup sur des sujets religieux, et que la vérité faisait des progrès sensibles. A Trébizonde, l'Église avait passé par beaucoup d'épreuves intérieures, mais sans recevoir d'atteinte extérieure. Le nouvel ordre de choses avait produit dans cette ville les mêmes effets qu'ailleurs, et les frères se sentaient très-encouragés.
A Nicomédie, la maison de Dieu devint le refuge de ceux qui, peu de temps auparavant, étaient dans les rangs de l'ennemi. L'influence spéciale de l'Esprit-Saint se faisait partout sentir, bien que dans aucun cas, excepté au séminaire des jeunes filles, à Constantinople, ce mouvement ne fût assez général pour être considéré comme un réveil religieux. Au sud-ouest d'Erzeroum, dans le district de Geghi, qui a une population de douze à quinze mille âmes,
M. Peabody découvrit des indices très-encourageants d'un réveil religieux. Plusieurs avaient cruellement souffert pour la vérité, sans que la Parole de Dieu pût être ôtée de leurs cœurs. Le vartabed lui-même était le chrétien le plus décidé du pays. Pour sa sûreté personnelle il fut obligé de fuir à Erzeroum, où, après avoir été suffisamment examiné, il fut admis dans l'Église évangélique; et comme dans sa province les autorités protégeaient alors les protestants, on croyait qu'il retournerait bientôt à Geghi, pour travailler au bien spirituel de ses compatriotes. A Aintab, les progrès furent peut-être encore plus rapides qu'ailleurs. Pendant l'été de 1848, M. Schneider, de la station de Brousse, y alla travailler, et l'Église s'accrut beaucoup. Un prêtre très-intelligent reçut l'Évangile, et bientôt la persécution vint mettre la sincérité de sa conversion à l'épreuve. Il demeura ferme au milieu de ses souffrances. A la communion d'octobre 1848, dix-sept personnes, dont cinq femmes, furent ajoutées à l'Église. Le même mois, le docteur Smith revint à Aintab, où il resta avec sa femme en qualité de missionnaire du comité. L'importance de ce poste était telle, qu'on proposa à M. et M me Schneider, de Brousse, de s'y fixer aussi. C'était une proposition difficile à accepter ; mais comme cet appel était évidemment providentiel, ils y obéirent avec joie.
Ils arrivèrent à Aintab le 11 mai 1849.
Parmi les chrétiens évangéliques, le plus grand
zèle s'était manifesté pour annoncer l'Evangile dans les villes et les villages voisins. Plusieurs essayèrent de se faire colporteurs, mais on ne les laissait jamais rester longtemps au même endroit. Les magnats arméniens réussissaient facilement à persuader aux autorités turques de les chasser comme vagabonds. Au commencement de Tannée 1849, on essaya d'arriver au but sans encourir l'accusation de n'être que des paresseux et des gens qui s'ingèrent dans les affaires d'autrui.
Cinq ouvriers se rendirent dans différentes villes, leurs outils dans une main et l'épée de l'Esprit dans l'autre, exerçant partout leur métier, en même temps qu'ils travaillaient au bien spirituel du peuple. L'essai réussit à merveille. L'esprit de recherche se répandit d'Aintab dans presque toutes les directions. Dans la ville elle-même, l'Église devint si nombreuse, qu'il fallut ouvrir deux lieux de culte , en même temps ; et dans toutes les villes et villages d'alentour, à Killis, à Belerem, à Marash, à Orfa, à Diarbekir, à Malatia, à Kharpoot, à Arhany, à Paloo, à Arabkir, etc., il y avait des âmes affamées qui soupiraient après le pain de vie.
Au mois de novembre 1848, M. Hohannes Der Sahagyan, qui avait reçu son éducation en Amérique, fut licencié à Constantinoplepour prêcher l'Évangile; et au printemps suivant, ordonné pasteur de l'Église évangélique arménienne d'Adabazar, où il a travaillé depuis avec beaucoup de zèle et de succès.
A Trébizonde, le gouvernement permit aux protestants de faire un cimetière d'une pièce de terre, achetée à cet effet trois ans auparavant. Déjà, au mpis de janvier 1848, une lettre du vizir, obtenue par les efforts généreux de M. Carr, ministre des États-Unis auprès de la Porte, avait ordonné aux autorités de Trébizonde de veiller à ce que les protestants eussent leur propre cimetière, mais plusieurs difficultés avaient empêché une plus prompte exécution de cet ordre.
L'année 1848 fut remarquable par le nombre et la gravité des incendies à Constantinople. Dieu intervint alors cinq ou six fois en notre faveur d'une manière bien remarquable. L'élément destructeur s'approcha tellement de notre chapelle et de notre séminaire, à Péra, que nous n'avions qu'un faible espoir de les sauver; ils prirent même feu une fois, / mais nous parvînmes à étouffer les flammes. Les ennemis s'écriaient déjà avec joie : « La chapelle protestante est brûlée ! » mais toujours une main invisible s'était étendue pour arrêter le désastre, et sauver ainsi la cause protestante.
D'après tout ce que nous venons de raconter, il devint évident que le plan du patriarche Matheos, pour anéantir le protestantisme dans le pays, avait complètement échoué. Nous n'avons plus, dans ce chapitre, qu'à parler de sa destitution. Il fut jugé et trouvé coupable de diverses fraudes dans le trésor public, et d'autres délits désignés dans le journal
français officiel de Constantinople, comme « actes d'injustice incompatibles avec la dignité patriarcale.» Il fut, en conséquence, disgracié et condamné à l'exil; cependant un banquier de ses amis lui ayant donné caution, lui épargna cette dernière peine. II vécut depuis dans l'obscurité sur les bords du Bosphore.