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CHAPITRE XII

Les deux partis en présence. — La prédication chrétienne. — Caractère des pasteurs indigènes. — Les séminaires pour les deux sexes. — La presse. — Les Églises indigènes pourvoyant à leurs besoins. — Organisation ecclésiastique. — Caractère des membres de l'Église. — Aspect actuel de l'œuvre. — Situation de l'Église arménienne. — Crise prévue. — Coup-d'œil sur l'avenir.

Ce que nous venons de raconter des luttes du spiritualisme contre le formalisme en Turquie, n'est que la répétition de ce qui est arrivé dans le monde, partout et en tout temps : toujours, comme dans l'histoire qui nous occupe, le plus grand nombre s'est opposé au plus petit ; le riche au pauvre ; le fort au faible. Du côté des oppresseurs se sont toujours rangés l'âge, l'expérience et la ruse; et du côté des opprimés la jeunesse, l'ignorance et la simplicité. En Turquie, les premiers avaient tous les avantages de cette antiquité qui à elle seule inspire la vénération, et qui couvre de son manteau sacré

qu'on n'ose profaner, les symboles de sa foi, ses cérémonies, ses rites et ses ordres religieux; tandis que les réformateurs n'avaient ni prêtres, ni églises, ni autels, ni culte pompeux; rien, enfin, qui pût extérieurement inspirer la crainte, ou même attirer l'attention. Ceux qui croient fermement à la vérité révélée s'expliqueront facilement pourquoi le faible remporte presque toujours la victoire. C'est que d'un côté tout est humain ; de l'autre tout est divin. D'ailleurs, Dieu agit par ses propres instruments, « choisissant les choses folles du monde, pour confondre les sages, et les choses faibles du monde pour confondre les fortes, et les choses viles du monde et les plus méprisées, même celles qui ne sont point, pour anéantir celles qui sont ; afin que personne ne se glorifie devant Lui. »

On verra par le récit précédent que le principal moyen de conversion employé par les missionnaires et ceux qui les aidaient dans leur œuvre, était la prédication de « Christ, et de Christ crucifié. » Pendant plusieurs années, l'œuvre de la réforme avança sans la prédication officielle de la Parole de Dieu, bien que même alors l'Évangile fût assidûment prêché, mais en secret, à des multitudes. Aussitôt, cependant, qu'on pouvait former des congrégations, nous en profitions pour agir sur l'esprit public, et nous avons fait l'expérience qu'en Turquie, comme partout ailleurs, cette méthode régulière et officielle est l'instrument le plus puissant

entre les mains du missionnaire étranger. Le ton de nos prédications a toujours été simple et précis, mais probablement plus élevé qu'il n'aurait pu l'être avec des païens ; car les Arméniens ont en général beaucoup plus d'intelligence. Dans la composition de nos sermons, nous avons suivi la méthode des prédicateurs d'Amérique, quoique, dans aucun cas, nos missionnaires n'aient eu l'habitude de lire leurs discours.

Les cinq pasteurs nés dans le pays, furent tous élevés complètement ou en partie par les missionnaires du comité. Trois d'entre eux firent leurs études au séminaire de Bebek, et un en Amérique. Ils sont, pour la plupart, des hommes laborieux, fortement trempés, d'un esprit supérieur et de beaucoup de sens, et, ce qui est plus que tout cela, des hommes de foi et de prière, zélés pour le service de Christ. Pour l'éloquence, plusieurs pourraient être mis en parallèle avec nos meilleurs prédicateurs du même âge, en Amérique.

L'éducation et la presse sont deux puissants auxiliaires pour le prédicateur. Nous avons fait tous nos efforts pour que nos écoles d'adultes des deux sexes atteignent leur but de la manière la plus efficace. Les études y ont été dirigées de façon à développer et à discipliner le plus sûrement l'esprit; et on croit que, même en Amérique, on ne trouverait pas d'institutions semblables où ce but soit plus complètement atteint. En même temps, la religion est

mêlée à toutes les autres études, et occupe toujours la première place comme l'objet sur lequel doivent se concentrer toutes les facultés morales et intellectuelles de l'homme. Les rapports de ces séminaires avec les Églises évangéliques nouvellement fondées, deviennent de plus en plus importants. La réforme qui est commencée, doit, avec l'aide de Dieu, être poursuivie principalement par le moyen de ministres du pays, formés dans le pays. Il est donc évident qu'on ne peut pas exagérer l'importance qu'il y a à soutenir le séminaire de Bebek. Nous ne pouvons pas non plus parler assez chaleureusement de notre séminaire déjeunes filles, quand on réfléchit à l'influence qu'exercent les mères et les épouses dans toute société.

La presse a rendu d'immenses services dans ce réveil religieux : Nicomédie, Adabazar et Aintab, parmi tant d'autres villes plus petites, en sont des exemples remarquables. Non moins de soixante-dix à quatre-vingts ouvrages différents ont été probablement publiés par les missionnaires du comité, dans les deux langues arménienne et turco-arménienne. Plusieurs de ces ouvrages ont été écrits dans le pays même, mais la plupart sont des traductions. Parmi ces derniers, nous pouvons citer : « le Pèlerinage du chrétien, » et « V Histoire de la Ré formation par Merle d'Aubigné. » La Bible entière a été traduite et publiée en langue turco-arménienne, et le Nouveau Testament, ainsi qu'une grande partie de l'Ancien,

en arménien moderne. La Bible entière le sera bientôt. Des écrits périodiques ont été aussi publiés, ainsi que des ouvrages dogmatiques appropriés à l'état général des esprits. Ces publications ont péuétré jusque dans les coins les plus obscurs du pays, et sont en ce moment plus répandus et mieux reçus que jamais.

Nulle part les pasteurs arméniens ou les écoles protestantes arméniennes (excepté toutefois les deux séminaires), ne sont entièrement entretenus aux frais du comité. Ce sont les Églises qui y contribuent suivant leurs moyens, et le montant de leurs souscriptions s'augmente d'année en année ; mais étant toujours faibles elles ont besoin de secours, et c'est auprès du comité qu'elles en trouvent. Ces secours cependant ne sont accordés que provisoirement et ils leur seront retirés aussitôt qu'elles pourront se soutenir seules.

Le système d'organisation ecclésiastique adopté en Turquie est donc jusqu'ici satisfaisant. Il y a eu quelques difficultés, surtout à Constantinople et à Trébizonde, mais moins nombreuses et moins graves qu'on ne s'y attendait. Ces difficultés ont été causées en partie. par l'inexpérience et par des scrupules d'une conscience mal éclairée. Il y a eu aussi quelques cas de dérèglement moral parmi les membres de l'Église, mais ils ont été traités suivant les préceptes de Christ. La discipline a toujours été régulièrement maintenue, et les bons résultats en

ont été manifestes ; toutes les Églises ont acquis de l'expérience dans leurs épreuves , et maintenant elles comprennent beaucoup mieux qu'auparavant les rapports qui doivent exister entre l'Église et ses membres.

La piété est très-grande ; et, pour la simplicité de leur foi, et leur confiance pleine, paisible et joyeuse en Christ, plusieurs de nos frères d'Arménie pourraient être donnés comme exemples à beaucoup de chrétiens de pays plus favorisés. Les formes de leur culte sont essentiellement les mêmes que celles de nos Eglises d'Amérique. Le chant y est toujours général ; tous y prennent part avec une joie vraiment touchante. Cette partie du culte devient pour chacun un moyen de grâce important dont la perte serait très-nuisible à leur piété. Nous avons déjà cité le zèle des missionnaires arméniens comme une des preuves les plus frappantes de leur vie religieuse. Ce zèle ne s'exerce pas uniquement en faveur de leurs compatriotes, mais, comme celui des premiers chrétiens, il cherche le bien de tous les hommes.

L'état actuel de l'œuvre de Dieu parmi les Arméniens de Turquie est on nef peut plus satisfaisant. Une appréciation numérique des Églises évangéliques donnerait une idée tout-à-fait fausse de l'état réel du protestantisme dans le pays. Pendant les dixhuit années qu'y ont travaillé les missionnaires, des idées et des opinions nouvelles se sont gravées dans l'esprit public. La prédication constante de la vérité,

soit dans les conversations particulières , soit du haut des chaires ou par le moyen de la presse, n'est pas restée impuissante sur la communauté arménienne. L'erreur a peu à peu fait place à la vérité ; et maintenant un grand nombre de ceux qui se disent encore les fils fidèles de l'Église se glorifient de ce que les Arméniens ont abandonné certaines superstitions, qui peu d'années auparavant étaient regardées comme preuves d'orthodoxie. Les symboles de la superstition disparaissent aussi par degrés de leurs Églises. Leur vénération pourleclergé, la terreur que leurinspiraient ses anathèmes ont fait place à un sentiment de dégoût pour leur égoïsme et leur hypocrisie, de haine pour leur cruauté, etde mépris pour leur pouvoir. La Bible, imprimée en leur langue, est généralement lue, et règle les opinions et les pratiques de l'Église. Des milliers de personnes attachées à l'ancienne communauté sont intellectuellement convaincues que le protestantisme évangélique est la vérité, et plusieurs, sans aucun doute, ont déjà embrassé les doctrines que leur raison approuve. Quelquesuns de ceu\ qui appartiennent à cette classe sont des réformateurs actifs, constamment occupés à répandre les Écritures et d'autres publications de notre presse, faisant ainsi connaître la vérité qui est en Jesus-Christ. Les pasteurs et les membres des Églises évangéliques peuvent aussi en toute liberté entretenir des rapports avec leurs frères de Tancienne Eglise. Les anathèmes ont perdu leur force,

et des relations amicales sont rétablies entre les Arméniens et les protestants. Les enfants arméniens fréquentent les écoles protestantes, et les adultes fréquentent de plus en plus les temples protestants. L'Évangile se répand dans le pays. Un esprit avide de connaître la vérité domine partout, et Ton peut discuter librement. Jamais la mission arménienne n'a eu autant de sujet de se réjouir et d'espérer. Les ennemis de la vraie religion sont encore à l'œuvre ; mais ses amis le sont aussi de leur côté. Une autre crise viendra bientôt, une autre exode (sortie) d'une Église corrompue, mais sur une beaucoup plus grande échelle que la précédente. Les progrès doivent avancer vers la lumière, et non reculer vers les ténèbres. Rien cependant ne pourra faire de ce mouvement une bénédiction réelle, si ce n'est l'influence sanctifiante et régénératrice de l'EspritSaint.

Notre récit est maintenant achevé, mais l'œuvre de Dieu ne l'est point encore ! Et tandis que nos cœurs battent d'une gratitude et d'une joie saintes à la vue de tout ce que Dieu a déjà fait , nous espérons avec confiance que des preuves plus merveilleuses encore de sa toute-puissance et de son amour nous seront accordées dans ce pays. Le Seigneur a même fait concourir à l'avancement de son règne les intrigues des politiques et les entreprises des Commerçants. Il y fait aussi servir l'industrie humaine ; des bateaux à vapeur fendent rapidement les mers et vont porter au loin la connaissance de

son Evangile. Toutes les ressources, tous les cœurs, toute puissance sont en sa main. Que pourrait-il y avoir de difficile pour lui? Mais de notre coté où est notre dévoûment à sa sainte cause ? Où est notre amour pour nos semblables ? Où sont nos sacrifices et nos offrandes ? Où sont nos prières ? Ah ! quel plus grand honneur pourrait désirer ou posséder un disciple de Christ, que celui d'être appelé à être ouvrier avec son Dieu pour travailler à ramener un monde rebelle et pervers à l'obéissance du Roi des rois, et à faire jouir les pauvres pécheurs des privilèges infinis et des bénédictions de l'Évaiurile?

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