‹ Le christianisme en Turquie au 19e siècleChapitre 3 sur 38 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Histoire primitive des Arméniens. — Limites de l'ancienne Arménie. — Les Arméniens ont commencé par être idolâtres. — Conversion du roi Abgarus. — Sous Grégoire, toute la nation est convertie au christianisme. — Doute sur la pureté de la première Église arménienne. — Ses rapports avec Rome. — Principales erreurs. — Nécessité d'une réformation. — Clergé et gouvernement de l'Église. — Doctrine. — Formes du culte ; jeûnes, fêtes, etc. — Salut par le prêtre. — Nombre des Arméniens répandus dans le monde. — Leur caractère général.

Qui sont lés Arméniens? Quelle fut leur origine? Où ont-ils habité? Quelle est leur religion? Leur nombre ? Leur position civile et sociale? Telles sont les questions auxquelles nous devons répondre en peu de mots avant d'entrer dans notre sujet.

Les premiers temps de l'histoire des Arméniens, comme de celle de presque toutes les nations d'Asie, sont enveloppés d'incertitude et d'obscurité, et dans l'état de nos connaissances actuelles, sur ce sujet, il n'est pas toujours facile de distinguer entre le fabuleux et le vrai.

Je me contenterai donc d'affirmer, d'après la tra-

dition des Arméniens eux-mêmes, que leur race descend, par Togarmah (Genèse, X, 3), de Japhet, un des fils de Noé. Togarmah fut, dit-on, le père de Haik, premier roi arménien, qui défit Bélus, roi d'Assyrie, et sous le nom duquel la nation entière est souvent désignée. De nos jours encore, les Arméniens s'appellent entre eux Haïks ou Haïs. Le mot arménien vient, dit-on, du mot Aram, sixième roi, qui, par sa sagesse et sa valeur, éleva son pays au plus haut degré de gloire. Les nations voisines appelèrent son peuple Araniem, d'où est venu Arméniens.

Il paraîtrait que les anciens Arméniens étaient une nation courageuse et guerrière. On les trouve souvent cités dans Xénophon, qui rapporte les hauts faits de Dikran, qu'il appelle Tigrane I, roi d'Arménie, puissant allié de Gyrus, dans ses guerres contre Astyage, roi des Mèdes.

Une chaîne de montagnes, parallèles à la mer Noire, et les provinces géorgiennes, formaient au nord les limites de l'Arménie; à l'est étaient la mer Gaspienne et la province persane Aderbaijan ; au sud, l'Assyrie et la Mésopotamie, et enfin l'Asie Mineure, à l'ouest. Pendant un temps, l'Arménie comprenait aussi la Cilicie et touchait à la mer Méditerranée. De fait, le siège de l'empire, qui avait toujours été dans le voisinage du mont Ararat, fut enfin transporté en Cilicie, et ce fut dans ce pays que s'éteignit lasouveraineté arménienne, après avoir

subi des attaques réitérées de la part des Persans, des Sarrasins, des Egyptiens et des Turcs. Le dernier roi arménien, Léon VI, mourut à Paris en 1393, et la reine, sa femme, à Jérusalem en 1405.

Depuis cette époque, les Arméniens ont été dispersés, surtout en Turquie, en Perse et en Géorgie. L'on trouvait leurs commerçants entreprenants sur presque tous les marchés du monde.

Dans le principe, les Arméniens étaient idolâtres, et, d'après leurs historiens eux-mêmes, leur nation passa par deux reprises au christianisme. La première fois sous le roi Abgar, appelé par les Grecs Abgarus. Sa capitale était à Édessa, en Mésopotamie. Tacite en fait un roi arabe (Annales, livre XII, chap. 1 2) ; cependant la chronique arménienne le place au nombre des rois arméniens, dans la dynastie des Arsacides. On dit que le simple récit de la vie admirable de Christ fut le moyen de sa conversion, et qu'il envoya des exprès avec une lettre pour inviter Notre Sauveur à venir à sa cour, se mettre sous sa protection à l'abri de ses ennemis. Les Arméniens sont pleinement convaincus que les personnes à qui l'évangéliste Jean (chap. XII, 20, 21) fait allusion, sont les messagers d' Abgar.

La réponse que Christ fit faire à ce roi, fut qu'il lui était impossible de venir en personne, mais qu'après sa mort et son ascension il enverrait un de ses disciples à sa place. Mais pour que Abgar ne fût pas complètement désappointé, on ajoute que Notre San-

veur prit un mouchoir, le posa sur sa propre figure qui laissa son empreinte sur l'étoffe, envoyée à Abgar comme une marque de faveur. La tradition arménienne dit que Thaddée fut plus tard envoyé à Édessa et qu'il baptisa toute la ville. Quoiqu'il en soit, il est certain qu'à la fin du IIP siècle la nation arménienne était encore idolâtre. Vers cette époque Grégoire, appelé aussi Lowavorich (illuminé), issu du sang royal arménien, embrassa le christianisme. Plus tard, il s'attacha à la personne du roi et fut cruellement persécuté pour avoir refusé de prendre part au culte des idoles. Il est dit qu'il fut d'abord retenu prisonnier quatorze ans, dans une cave, par ordre du roi qui, ensuite puni par une grave maladie, fit relâcher le prisonnier et se fit chrétien avec toute sa cour.

Grégoire fut envoyé à Césarée, où il avait reçu sa première éducation. Là il fut consacré évêque de tout le pays par Leonties, évêque de Césarée, puis il revint en Arménie, baptisa le roi et les nobles et une grande multitude de citoyens. Ceci se passait vers l'an 318. Depuis ce temps les Arméniens ont été chrétiens. En 406, Mesrob inventa l'alphabet arménien, et l'on fit, d'après la version des Septante, une traduction de toute la Bible.

Cependant, déjà les doctrines humaines commençaient à pénétrer dans l'Église de Christ, et le formalisme à remplacer les sentiments. En sorte que, bien qu'on ne puisse douter qu'il n'y ait eu dé vrais

chrétiens parmi les fondateurs de l'Église arménienne, il n'est pas moins vrai qu'au milieu de ce bon grain se trouvait aussi beaucoup d'ivraie. L'histoire rapporte que Grégoire consacra quatre cents évêques et un grand nombre de prêtres ; qu'il fit bâtir plusieurs églises, couvents, monastères, hôpitaux et écoles. Il établit aussi différentes fêtes religieuses et cérémonies ecclésiastiques, et répandit dans tout le pays la lumière de l'Évangile. Les instU tutions et cérémonies religieuses n'étaient pas alors ce que des siècles de décadence les firent plus tard. Les plus anciens livres de théologie et les liturgies de l'Église arménienne sont déjà fortement entachés d'erreurs. Et il est douteux que parmi les prédicateurs de cette Église il s'en soit trouvé un seul qui ait senti et proclamé la profonde différence entre le salut par les prétendues bonnes œuvres de Y homme, et le salut véritable par la grâce de Dieu. C'est ainsi que recevant, dès son origine, un christianisme mal défini, l'Église arménienne a pu plus facilement glisser sur la pente de décadence générale de cette époque jusqu'à ce qu'elle fût complètement tombée dans le formalisme ecclésiastique. Quant aux formes et aux doctrines, les Églises grecque, arménienne et romaine ont de grandes ressemblances. Dans les unes comme dans les autres, les prêtres et les sacrements sont presque entièrement substitués à Christ : ces trois Églises ont de plus ce grand trait commun d'attacher une grande

importance à des questions comme celles-ci : Quel est le plus précieux des sacrements? Quel est le saint le plus grand du calendrier? Quel peintre doit faire son portrait? Sera-t-il reproduit sur la toile, sculpté en marbre ou coulé en airain ?

Il est pénible de voir avec quel soin on évite, dans le livre de prières de cette Église, de citer Jésus comme médiateur, lui substituant partout le nom de Marie ou d'un saint : aussi entend-on constamment le peuple invoquer l'intercession de la Vierge et non celle du Sauveur. Sous ce rapport, les Arméniens sont encore au-dessous des grecs et des latins, car ces derniers n'ont qu'abaissé Christ en lui associant des créatures dans son rôle de médiateur, tandis que les Arméniens l'ont complètement détrôné. La confession auriculaire; l'absolution des péchés par le prêtre; les pénitences; la transsubstantiation; la régénération baptismale; l'intercession des anges et des saints; l'adoration de la croix, des reliques et des images; les prières pour les morts; toutes ces doctrines se trouvent dans l'Eglise arménienne aussi bien que dans l'Église romaine, quoiqu'elles n'y soient pas par l'autorité d'un concile général ; de môme que les fausses doctrines de Home étaient dans cette Église longtemps avant que le concile de Trente les eût sanctionnées.

Une Église où la doctrine évangélique du salut est si complètement dénaturée et remplacée par des inventions humaines, a certainement besoin d'une

réforme. Quand on se souvient que des millions de mahométans (sans parler des juifs), au milieu desquels se trouve cette Église dégénérée, puisent leurs seules notions du christianisme dans ces fausses doctrines, et ces pratiques superstitieuses, et que les - préjugés qui en résultent s'opposent à ce que ces peuples reçoivent les lumières de l'Évangile, n'est-il pas évident que c'est un devoir pour nous d'écarter de leur route cette pierre d'achoppement? Qu'y a-t-il à faire contre ce mal général , si ce n'est de travailler à la conversion de ce peuple particulier pour le ramener à la simplicité et à la pureté de l'Évangile de Christ?

Mais entrons dans plus de détails sur les formes religieuses et sur les doctrines de l'Eglise arménienne d'aujourd'hui.

Officiante et gouvernement de V Église.

Le gouvernement de cette Eglise est épiscopal . Il y a neuf grades différents dans le clergé, que l'on consacre par l'imposition des mains. Quatre de ces grades sont au-dessous de celui de diacre, ce sont : les portiers, les lecteurs, les exorcistes et les allumeurs. Au-dessus arrivent les sous-diacres, les diacres, les prêtres , les èvêqms , et enfin le katoghigos, qui est à la tête de l'Église arménienne, et réside à Echmiadzin en Géorgie 1 .

i II y a deux katoghigos rivaux : un à Aghtamar, île du lac Van, et l'autre à Cis, en Cilicie ; mais tous deux out une juridiction trèslimitée.

L'évêque consacre ceux qui sont au-dessous de lui, et lui-même est consacré par le katoghigos. Le katoghigos reçoit les ordre* d'un concile d'évêques.

II y a une classe d'ecclésiastiques qu'on appelle vartabeds, et que l'on peut considérer comme collatérale de celle des prêtres. La simple différence est celle-ci : les prêtres sont mariés, même doivent Têtre avant leur consécration; les vartabeds, au contraire, ne se marient jamais et l'ont vœu d'un célibat perpétuel ; les prêtres restent toujours prêtres, et ne peuvent jamais devenir évêques : les vartabeds le peuvent, et, dans le t'ait, tous les évêques sortent de cet ordre et sont voués au célibat. Les vrais prédicateurs de l'Église arménienne sont les vartabeds; quant aux prêtres, ils ne prêchent jamais. Les vartabeds n'habitent que des couvents, et s'ils doivent résider dans une localité qui en manque, ils vivent loin des familles, dans l'enceinte des églises. Les prêtres demeurent au milieu de leurs troupeaux et visitent librement les maisons de tous les paroissiens. Si un prêtre devient veuf, il ne lui est pas permis de se remarier, et il peut alors devenir vartabed.

Doctrines.

La différence capitale entre les Arméniens, les grecs et les papistes, est la suivante : les grecs et les papistes croient à la double nature du Christ, tandis que les Arméniens croient que l'homme et le

Dieu étaient tellement unis en Christ, qu'il n'y avait plus qu'une seule nature ; de là, leur qualification de monophy sites. En 491, un synode d'évêques arméniens rejeta la décision du concile de Chalcédoine; aussi les grecs et les papistes la traitent-ils de schismatique et d'hérétique.

Les Arméniens prétendent que le Saint-Esprit procède du Père seulement ; en cela ils s'accordent avec les grecs et diffèrent des papistes, affirmant 4 que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils.

Ils admettent sept sacrements comme les latins, bien que le baptême, la confirmation et l'extrêmeonction soient administrés en même temps; les prières pour la confirmation et l 'extrême-onction sont tellement confondues, qu'on a peine à croire qu'elles aient jamais appartenu à deux rites différents.

Ils tiennent beaucoup à la régénération baptismale, au péché originel (pour l'expiation duquel Christ est mort). Quant aux péchés de tous les jours, disent-ils, il faut les pénitences et les sacrements de l'Église pour les effacer.

Ils rejettent la doctrine du purgatoire ; cependant les prières pour les morts sont une partie essentielle de leur système.

Ils admettent la confession auriculaire et croient que le prêtre peut absoudre, même sans recevoir de l'argent.

Ils pensent que les prières sont plus efficaces

quand elles sont offertes à Dieu par l'intermédiaire de la sainte Vierge ou de quelque autre saint ; la virginité perpétuelle de Marie est une de leurs doctrines fondamentales.

Formes du culte, pratiques religieuses, jeûnes,

fêtes, etc.

Matin et soir, les églises sont ouvertes aux fidèles qui veulent prier; dans les villes, on dit la messe tous les matins; dans les églises de campagne, c'est moins fréquent. Il n'y a pas de différence essentielle entre une messe arménienne et une messe romaine. Les traits caractéristiques en sont, dans les deux Églises, les prières et les exhortations sous forme de chant; une sonnette agitée, de l'encens brûlé, les génuflexions, les habillements brillants des prêtres, le service silencieux et empressé des enfants de chœur, enfin l'élévation et l'adoration de l'hostie. Chez les Arméniens, le pain sans levain sert d'hostie, qu'on brise ensuite pour en tremoer les morceaux dans du vin pur, et donner ainsi la cène au peuple sous les deux espèces.

Le baptême se compose de trois immersions; de plus, on verse trois fois de l'eau sur la tête.

L'Église arménienne autorise complètement les signes de croix, l'adoration des images. Elle permet qu'on prie ces images et qu'on brûle de l'encens en leur honneur.

Dans les églises, la lecture des Écritures ne se fait que dans l'ancienne langue; langue que le peuple ne comprend pas du tout. Tous les services de l'Église se font dans le même idiome.

Deux jours de la semaine, pendant toute Tannée, «ont consacrés au jeûne : le mercredi et le vendredi; entre ces jours, il y a des jeûnes spéciaux; ainsi, un de six jours avant Noël, un de quarante avant Pâques, etc. '

Les Arméniens ont cent soixante-cinq jours consacrés au jeûne ! le reste de Tannée ne suffit pas aux fêtes. En sorte que parfois le même jour doit être en même temps une fête et un jeûne. Il est vrai que chez eux le jeûne consiste à s'abstenir seulement de toute nourriture animale et non des végétaux qu'on peut manger avec autant d'abondance qu'on le désire.

Si Ton nous demande, maintenant, comment un Arménien pieux, à sa manière, espère entrer dans le ciel, nous répondrons qu'il compte surtout sur ce que le prêtre pourra faire pour lui. D'après ses doctrines, sa nature corrompue est purifiée dans le baptême par le prêtre; au moyen de l'absolution, ses péchés lui sont encore remis par le prêtre; enfin la transsubstantiation, opérée par le prêtre, lui communique la sainteté ; mais la cérémonie qu'il regarde comme la plus efficace, est celle accomplie aux approches de la mort, sans le secours de la foi, sans participation aucune de la part du malade ; mais

uniquement par l'acte matériel exécuté par le prêtre auprès du lit du moribond, par la récitation machinale de prières confiées à sa mémoire, par le dépôt d'un morceau de pain sacré, imbibé de vin, dans la bouche du malade, qui n'en a pas même conscience, ce pécheur est déclaré sauvé. Que jusqu'à sa dernière heure il ait été ivrogne, adultère, blasphémateur, concussionnaire, n'importe : le sacrement le plus efficace de l'Église arménienne le transporte dans les cieux , non par son propre repentir, ni par sa confiance en Christ, mais par l'intervention magique d'un prêtre ignorant, et peut-être incrédule ! Grâce à la diffusion récente des saintes Écritures, des idées plus justes commencent à prévaloir; mais tel est bien l'enseignement donné par l'ancienne Église arménienne sur cette question fondamentale : comment un pécheur peut-il être justifié aux yeux de Dieu?

Le nombre des Arméniens disséminés à la surface du globe peut s'évaluer à trois millions. Plus de la moitié habitent la Turquie. On en trouve beaucoup en Russie, surtout dans les provinces géorgiennes; il y en a beaucoup aussi en Perse. D'autres habitent différentes parties de l'Inde ; il y en a dans le Birman, en Chine et dans presque toutes les grandes villes d'Europe; quelques-uns même jusqu'en Amérique. Partout où ils vont, ils sont réputés hommes habiles et intelligents, et tout le monde s'accorde à reconnaître en eux un esprit peu commun.

EN TURQUIE. 2i

En Turquie, ils se sont montrés supérieurs aux races environnantes par leur activité commerciale et leur aptitude aux arts mécaniques. Les principaux marchands sont Arméniens ainsi que presque tous les grands banquiers du gouvernement, et Ton est sûr de les trouver à la tête de toutes les professions qui demandent quelque aptitude spéciale.

Us ont la solidité du Turc sans en avoir l'immobilité, ils ont la finesse et la promptitude de perception du Grec sans sa frivolité ; en un mot, ce sont les Anglo-Saxons de l'Orient.

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