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CHAPITRE III

Opposition des prêtres. — Influence des banquiers. — Leur caractère. — Suppression de la haute école. — Ecole à Hass Keuy. — Circonstances providentielles. — Influence de la nouvelle école. — Diflusion.de la lumière. Inquiétudes des prêtres. — Opposition croissante. — Vartabeds amis. — Réunions de missionnaires. — Retrait des images. — Chute de l'école de Hass Keuy. — Commencement de l'œuvre à Nicomédie. — Deux prêtres convertis. — Action du. Saint-Esprit à Brousse et à Trébizonde.

Jusqu'ici, quelle qu'ait été l'opposition faite à la vérité, elle venait de simples particuliers et se dirigeait contre de simples individus parmi les réformateurs. Il n'y avait point eu encore d'organisation officielle de la part des autorités ecclésiastiques. La hiérarchie arménienne ne s'était pas encore constituée l'antagoniste de la réforme. Au commencement de 4837 un changement s'opéra : l'oppression spirituelle et la tyrannie, reposant sur l'ignorance et la superstition du peuple, ne purent se maintenir longtemps en face d'une discussion libre à la clarté de la Parole de Dieu. Il devint bientôt évident que l'Église arménienne s'était détournée du pur Évangile, etque ses conducteurs spirituels avaient imposé au peuple leurs doctrines humaines au lieu des doctrines divines. On jugea nécessaire de mettre un frein à la

liberté de penser et d'amener par la frayeur les fidèles à se soumettre au prêtre. Le premier pas à faire était de soustraire les Arméniens à l'influence des missionnaires regardés comme la première cause du mal. Les plus intéressés à maintenir l'ancien système devaient agir les premiers. Et qui était ici plus intéressé que le clergé? Deux motifs seuls peuvent pousser un homme dans le ministère ecclésiastique : la charité ou l'égoïsme ; le désir de faire le bien ou la soif de l'or, du pouvoir ou des honneurs ; et quand cet égoïsme sera poussé jusqu'à l'extrême, évidemment le prêtre ne reculera devant aucune iniquité. L'histoire de la hiérarchie arménienne, rédigée par des Arméniens eux-mêmes, ne présente pendant des siècles qu'un tissu d'ambition, d'avarice et de cruauté. Pas la moindre trace , d'amélioration jusqu'au mouvement religieux qui nous occupe. On devait donc s'attendre à ce que le clergé usât de tous les moyens pour maîtriser les superstitions et entraver la réforme.

Maïs le clergé ne pouvait agir seul dans cette affaire. Il fallait l'assentiment des banquiers. Ici sont nécessaires quelques mots d'explication. Les principaux banquiers de Turquie, à cette époque, étaient des Arméniens ; quelques-uns étaient immensément riches, donc très-influents auprès du gouvernement. Alors les pachas et les gouverneurs ne recevaient pas un salaire fixe , mais des taxes arbitraires

levées sur le territoire soumis à leur juridiction.

Chaque pacha avait son banquier, qui lui fournissait de l'argent à gros intérêts quand il se trouvait ou sans emploi ou nouvellement nommé , et qui rentrait dans ses avances par le partage des spoliations exercées sur le peuple. Un tel arrangement donnait un pouvoir immense aux capitalistes, et même, bien qu'ils fussent chrétiens de nom, ces banquiers disposaient de presque toutes les charges importantes d'une administration musulmane. Dans leur Église leur parole faisait loi. Les patriarches étaient élus et déposés par eux, et par eux lesévêques et les vartabeds étaient mis à la tête de leurs diocèses et de leurs paroisses. Presque toujours les affaires de l'État se décidaient suivant leur volonté, commerien d'important ne se faisait sans leur permission dans leur propre nation. De temps en temps une assemblée des membres les plus influents de la communauté était convoquée. Si parfois l'on tenait une réunion de membres de l'Église, on s'inquiétait assez peu d'observer les formes ; la décision était prise par quatre ou cinq hommes ; et quelle qu'elle fût, le peuple la tenait pour celle de l'Église. Ce sont des hommes ignorants et bigots, donc propres à devenir les instruments des prêtres. Sans aucune connaissance de la Bible, ni de l'histoire de l'Église, ni ancienne ni moderne, ilsétaienttoujours disposésàaccueillir toutes les calomnies sur le protestantisme, alléguées par leurs guides spirituels ; par exemple, que les missionnaires, sous couleur de religion, voulaient répandre la pire des incrédulités.

11 est facile de comprendre comment dans un pareil état de choses tout individu, quel que fût son grade dans l'Église, depuis le patriarche lui-môme jusqu'au plus humble fonctionnaire, ait reculé devant l'idée d'agir suivant sa propre conscience. Le plus mince rival, dans l'ordre ecclésiastique, pouvait, appuyé par ces banquiers , renverser de son poste tout individu capable d'une telle témérité.

Dans le cas actuel , le patriarche lui-même semble avoir été presque passif, et son vicaire n'avoir été que l'agent des mesures les plus violentes. Il fut donc résolu dans les conseils de la communauté arménienne, c'est-à-dire par quelques banquiers, comme première démarche, de faire fermer notre école. Pour y préparer le public, on avait pris la précaution d'ouvrir, quelques mois auparavant, un grand collège à Scutari ; et l'école, sous la surveillance deDer Kevork, située dans le- quartier de Hass Keuy, avait été confiée à la superintendance d'un des grands banquiers, homme de cœur et d'esprit, pour y introduire les réformes qu'il jugerait convenables. Comme l'amour de l'instruction se répandait parmi le peuple, ces mesures avaient paru nécessaires, pour qu'il ne trouvât pas mauvais la fermeture de l'école américaine. Vers la fin de janvier 1837, les parents de nos élèves furent cités devant le vicaire, et il leur fut ordonné péremptoirement de retirer leurs enfants de notre école. Quelques-uns des élèves furent également appelés et questionnés sur

les études qu'ils avaient suivies. Après les avoir écoutés, le vicaire dit avec impatience : « Les missionnaires ne vous ont^ils pas défendu de faire le signe de la croix, sous prétexte que ce n'est pas ordonné dans l'Ecriture? » Les écoliers, étonnés de cette question, répondirent que non. Ils apprirent ainsi que la Bible n'enseigne pas le signe de la croix. La douleur était sur les visages de tous nos élèves lorsqu'ils durent reprendre leurs livres et nous faire leurs adieux ; mais nous nous efforçâmes de les consoler par la pensée que Dieu les instruirait par quelque autre moyen, s'ils le désiraient véritablement. Cette école, en activité depuis deux ans, avaitdéjàfait un bien immense, et nous verrons que Dieu avait tout disposé pour tirer de ce malheur un bien encore plus grand.

On sait à n'en pas douter que les opposants, après avoir fermé l'école, se proposaient d'obtenir du gouvernement turc l'exil du prêtre Sahagyan, son chef, et de plusieurs autres regardés comme les plus influents parmi nos frères évangéliques. Qu'on se peigne donc leur étonnement, lorsqu'ils apprirent que cet homme, déchargé de ses engagements envers nous par leur propre haine, venait d'être désigné par le banquier de Hass Keuy comme superintendant de la grande école nationale qui avait été placée sous sa dépendance. Toute représentation fut inutile. Le vicaire, ainsi que les autres banquiers, firent des efforts inouïs pour l'engager à

changer d'idée. Ils s'efforcèrent de lui persuader de ne point adopter le nouveau système d'enseignement que Ton disait n'être que le système américain. A cela il répondit qu'il ne s'inquiétait pas des Américains, qu'il avait adopté ce système, parce qu'il était bon et qu'il avait reçu mission de rendre l'école la meilleure possible.

Ils tournèrent alors leurs objections sur le principal, disant qu'il était évangélique. A quoi le banquier répondit : « Donc, moi aussi je suis évangélique. » Près de trois semaines se passèrent en démarches auprès de cet homme de bien pour l'engager à céder; mais ce fut en vain. Il déclara positivement que si on cherchait à l'empêcher de diriger l'école, comme il le jugerait à propos, il se retirerait entièrement de la communauté arménienne. Mais c'était un homme qu'ils n'avaient aucune envie de perdre, car il comptait parmi les plus riches et les plus puissants. Enfin, une circonstance providentielle, ayant obligé le chef de l'opposition à une démarche humiliante devant le banquier, la question fut décidée, et une école de six cents élèves, au lieu de la nôtre qui n'en comptait que quarante, se trouva bientôt soumise à la direction de M. Hohannes Der Sahagyan, et à l'enseignement de l'excellent prêtre Kevork.

On ne pourrait trouver un exemple plus frappant de l'intervention de la Providence. Le banquier n'avait dit que la vérité quand il avait affirmé qu'il

ne connaissait pas les Américains. Jusqu'au moment où il se déclara le protecteur de M. Der Sahagyan, et, en fait, de la cause évangélique, il était resté inconnu aux missionnaires et en général à nos frères. On voit ici la main de Dieu, et cet individu protégea l'école et les amis de l'Évangile, comme* s'il avait été placé là pour la défense de la vérité.

Non-seulement l'école de Hass Keuy dépassait la nôtre par le nombre des élèves, mais encore par son influence religieuse. Elle fut adoptée officiellement comme institution nationale, et M. Der Sahagyan reçut des appointements fixes du synode arménien. Il acquit donc plus de liberté d'action, et eut le droit de donner l'instruction religieuse sans exciter les mêmes soupçons que s'il eût été à la tête d'une école soutenue par des étrangers. Il consacra une heure par jour à cet objet spécial auprès de soixante élèves les plus avancés, sans compter une instruction plus générale et la bonne influence journalière exercée par lui et par M. Kevork.

On adopta un cours d'enseignement libéral, et l'école fut modelée sur les nôtres. On donna des cours sur les sciences naturelles, en se servant de nos propres instruments qui nous furent achetés par les directeurs de la nouvelle école. En somme, cette institution devint bientôt populaire, et on ne saurait dire tout le bien que fit à la cause évangélique le seul fait de son établissement.

Quelques-uus s'enhardirent à répandre la vérité

EN TURQUIE. 7i

avec plus de courage. Heureusement nos frères n'étaient pas enorgueillis par leur triomphe. Ils semblaient au contraire plus humbles, plus dépendants de l'Esprit et se tenaient plus près de Dieu. Quelques-uns, haut placés, avouaient ouvertement leur nouvelle croyance. Il s'en trouvait deux dans le synode lui-même. Nos prêtres convertis déployaient une grande activité. Der Kevork, surtout, passait une grande partie de son temps à se rendre de maison en maison, pour lire les Écritures au peuple. La piété évangélique semblait se répandre sur la ville entière, et dans presque tous les quartiers on pouvait citer un ou deux individus brillant comme une lumière au milieu des ténèbres.

Quelques-uns des prêtres restés dans l'ignorance étaient singulièrement embarrassés dans leurs visites au milieu de leurs paroisses. Un d'eux, appelé dans une famille où le mari et la femme avaient embrassé l'Évangile, vit arriver leur petit garçon portant un Nouveau Testament, sans doute par l'ordre de sa mère, l'ouvrir à plusieurs pages et lui faire des questions qui le remplirent d'étonnement et de confusion. Alors il changea le sujet de la conversation ; mais la mère y revenait toujours et enfin s'écria avec surprise : « Comment ! êtes-vous déjà fatigué de parler de la Bible, que vous la mettiez ainsi de côté? N'êtes- vous pas prêtre, et pouvezvous trouver un sujet plus important? Je voudrais vous faire une question : croyez-vous que lorsque

Notre-Seigneur institua la sainte Cène il se fût revêtu de vêtements splendides, d'une mitre ornée de diamants et d'une crosse d'or comme nos évêques à la messe ? » Le prêtre raconta lui-même cette histoire à un autre prêtre converti et ajouta : « Voilà ce que j'appelle des idées nouvelles, et Constantinople est remplie de pareilles doctrines. »

L'esprit d'opposition, qui s'était réveillé dans les hauts quartiers de Constantinople, s'étendit bientôt jusqu'à Brousse. Déjà des instruments y étaient préparés pour lutter au besoin contre l'œuvre de Christ, et le prétexte ordinaire pour stimuler l'activité de l'ennemi, c'est-à-dire le bien de la religion, fut invoqué ici comme ailleurs. Le nombre des visiteurs auprès des missionnaires s'accroissait toujours; et deux jeunes instituteurs de l'école publique arménienne manifestaient l'intérêt personnel qu'ils prenaient aux sujets religieux. Les premiers, ils firent la connaissance de M. Powers, et bientôt ils étudièrent avec lui la langue anglaise et la Bible. L'un d'eux était chargé de cinquante à soixante élèves de la première classe, qu'il instruisait dans la Parole de Dieu. En avançant dans la connaissance spirituelle, il avançait aussi dans le désir de la leur communiquer. Il fut bientôt résolu par les notabilités de la communauté arménienne de Brousse que, vu l'ignorance extrême de la plupart des prêtres, une classe de garçons serait confiée à M. Seropé, instituteur, étudiant pour la prêtrise, et huit des enfante

les plus capables furent mis à part dans ce but. Avant la fin de Tannée 1837, ces deux professeurs donnèrent des signes d'un changement de cœur. Bien avant ceci, quelques-uns des prêtres avaient essayé d'éloigner le peuple de la maison des missionnaires. Un surtout déployait une grande activité pour soustraire son troupeau à tout rapport avec les étrangers ; et un voisin de M. Powers fut chargé de prendre note de tous ceux qui entraient et sortaient de la maison. Mais cet individu ne remplit pas très-fidèlement sa mission. En fait, ami des missionnaires, au lieu de faire son rapport aux prêtres, il informa les visiteurs de M. Powers de la mission qu'il avait reçue et leur conseilla de venir plus rarement et en secret .

A Trébizonde nous essayâmes de former une école, mais nous ne pûmes réunir que deux élèves arméniens auxquels se joignirent quelques grecs. Bien que jusque-là personne dans l'Église arménienne n'eût donné aucun signe d'un réveil spirituel, cependant, comme des missionnaires arméniens se trouvaient là, les autorités ecclésiastiques crurent devoir combattre d'avance leur influence. Le vartabed reçut une lettre de son patriarche, lui dénonçant les missionnaires, leurs écoles, leurs livres, et lui commandant de veiller à ce que son troupeau ne fut pas séduit. Celui-ci répondit à son supérieur qu'il pouvait être tranquille à l'égard des Arméniens de Trébizonde, car c'était un peuple pauvre, igno-

rant, peu disposé à courir après les nouveautés. Cette peinture n'était alors que trop vraie. Ils n'avaient pas même la curiosité de savoir si leur religion était vraie ou fausse. Le vartabed lui-môme montra beaucoup de bienveillance envers les missionnaires; et ce fut lui qui apprit à M. Johnston l'arrivée de cette lettre. Le nombre de visiteurs arraéniens alla croissant auprès des missionnaires, de sorte que le résultat de cette hostilité, partie de Constantinople, fiit de créer la curiosité qu'elle redoutait et d'envoyer quelques personnes écouter les instructions sur ces nouveautés. Il est bon de noter ici la réunion de missionnaires tenue à Smyrne en septembre 1837, car elle exerça une excellente influence, soit sur les personnes présentes, soit sur les travaux futurs des missionnaires dans le Levant. Le premier but était de rechercher dans un esprit de prière nos fautes et nos imperfections dans notre conduite passée, soit dans ce qui pouvait nous manquer personnellement pour accomplir l'œuvre, soit dans les moyens adoptés pour communiquer l'Évangile au peuple. Les épreuves récentes subies par la mission avaient fait naître des sentiments chrétiens bien propres à disposer nos frères à la discussion de tels sujets. On sentait en effet la présence du Seigneur, et chacun retourna à son champ de travail avec plus d'humilité en lui-même et plus de confiance en Dieu, bien décidé dans son cœur à faire du salut des âmes l'objet unique et immédiat de ses

travaux, et à prêcher Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié.

M. Adger commença un service d'explications à Smyrne, en arménien, où se réunissaient cinq ou six personnes. Son traducteur, M. Sarkis, de Constantinoplé, dans ses rapports croissants avec le* peuple, entendit les femmes arméniennes se lamenter sur le manque d'éducation pour leurs filles. Au premier janvier 1838, on avait imprimé à Smyrne environ deux millions et demi de pages en langue arménienne. L'impression d'une édition de poche du Nouveau Testament, en arménien ancien, s'était terminée avec l'année précédente.

A mesure que l'Évangile pénétrait dans les cœurs, la superstition en sortait ; et à mesure que les erreurs s'effaçaient de l'esprit, leurs symboles extérieurs disparaissaient aussi. Le progrès des idées saines dans l'opinion publique pouvait se mesurer sur la disparition graduelle des images dans les églises. Au commencement de 1838, le vartabed et les notabilités du grand village d'Orta Keuy, sur le Bosphore, se rendirent à l'église et firent disparaître tous les tableaux, excepté ceux qui garnissaient l'autel, qui étaient, du reste, placés de manière à ce qu'on ne pût s'en approcher pour les adorer. Dans le sanctuaire réservé aux femmes, où les tableaux étaient plus abondants, tous furent enlevés. Le patriarche Stephan fut évidemment convaincu que les superstitions de son Église devaient tomber

devant la vérité. Il avoua à un de nos frères que plusieurs observances de son culte n'étaient pas prescrites dans l'Évangile, et que probablement elles disparaîtraient avant dix ans.

La réformation se propageait de plus en plus. ' Les Arméniens convertis n'avaient jamais autant agi ni tant prié. Ils jouissaient de la communion des saints, et ils cherchaient toutes les occasions de causer religion avec leurs compatriotes, jusque-là étrangers à l'influence de l'Évangile. M. Der Sahagyan continua ses rapports, toujours plus utiles, avec la grande école de Hass Keuy . Les moins avancés des élèves étaient instruits d'après la méthode lancastrienne, alors en faveur parmi les Arméniens, et un grand nombre d'autres écoles furent établies sur le même système dans la ville et les faubourgs. C'était toujours à nous qu'on s'adressait pour aider à leur création, comme pour obtenir les cartes que nous avions fait imprimer pour cet objet.

Au milieu de 1838, il devint évident que la grande école de Hass Keuy devait tomber. Son illustre patron avait été jusqu'alors seul à la soutenir. Il eût continué, si les magnats et le clergé ne lui eussent pas refusé le concours qu'il méritait. Par divers signes il comprit qu'une opposition croissante à cette école était organisée parmi les meneurs de la communauté arménienne, soit par jalousie contre M. Sahagyan, soit par haine contre ses principes religieux. Tout cela détermina celui-ci à aban-

donner l'établissement avant la fin de Tannée ; la plupart des instituteurs furent congédiés, et l'école fut ramenée à ce qu'elle était jadis. Bien des gens se prononcèrent en faveur du maintien de l'école, surtout les principaux du village où elle était située, et ils envoyèrent une députation au patriarche pour prévenir la catastrophe qui les menaçait. Tout ce qu'ils purent obtenir fut de belles promesses qui ne furent jamais remplies.

M. Der Sahagyan, se trouvant sans emploi, fut accueilli avec plaisir par la mission. Le besoin d'un homme pour surveiller la distribution toujours croissante de nos livres, se faisait de plus en plus sentir. Ce poste fut confié à M. Der Sahagyan, bien capable de le remplir.

Le royaume de Christ commençait à envahir celui de Satan dans l'intérieur du pays. Nous avions entendu dire, au commencement de 1837, que deux prêtres arméniens de Nicomédie, qui n'avaient jamais vu de missionnaires, avaient été convertis à la vérité. Un de ceux-ci vint ensuite à Constantinople et visita les missionnaires. Tout en lui manifestait un esprit humble et dévoué, et, par sa conversation, nous restâmes convaincus que le salut par grâce divine lui était bien connu et faisait son bonheur. Il distinguait parfaitement aussi entre une foi vivante et une foi morte. Évidemment ce prêtre et son collègue avaient été conduits à embrasser la vérité telle qu'elle est en Christ, par l'influence directe du Saint-

LE OHfilSTIANISME

Esprit, car c'est du milieu de profondes ténèbres morales qu'ils parvinrent à la lumière du glorieux Évangile. On peut faire remonter leur conversion à quelques publications de la presse missionnaire, laissées à Nicomédie par M. Goodell, en 4833. Le traité intitulé la Fille du Laitier, traduit en turcoarménien, et le Nouveau Testament dans la même langue, nous furent très-utiles. Aucun missionnaire n'avait visité cette ville depuis le commencement de l'œuvre, jusqu'au printemps de 1838, époque à laquelle je m'y rendis moi-même. Cet endroit est situé au fond du golfe du même nom, à cinquante milles envirori à l'est de la ville de Constantinople. C'était autrefois la capitale de la Bithynie, et la résidence de Constantin et de plusieurs de ses successeurs, au moins une partie de l'année. C'est aussi là que l'empereur Dioctétien tenait sa cour quand il publia ses premiers édits contre les chrétiens, comme c'est là que commença l'œuvre de la persécution. J'y trouvai seize personnes qui me parurent vraiment converties. Elles parlaient des grandes vérités de l'Évangile avec un sérieux, un recueillement et une intelligence qui me surprirent. On voyait qu'elles avaient adopté l'Écriture pour leur guide unique, et leurs connaissances religieuses montraient qu'elles étaient instruites à l'école du Saint- Esprit. La grande doctrine de la justification par la foi était claire pour elles, et était la base unique de leurs espérances. Il serait impossible de décrire

ici le bonheur qu'ils exprimèrent de recevoir un missionnaire du Crucifié pour la première fois. Elles semblaient affamées du pain de la vie éternelle. Elles me dirent : « Nous nous efforçons de prendre la Parole de Dieu pour conducteur, mais nous sentons que nous ignorons bien des choses. Causez avec nous, voyez ce qui nous manque, et instruiseznous dans la voie du Seigneur. »

Comparés à leurs compatriotes, de tels individus peuvent à juste titre être qualifiés d'hommes éclairés. Ils s'occupaient de diverses branches de commerce, étaient considérés et même assez riches. Un d'eux, âgé d'environ cinquante ans, d'une figure vénérable, me parut très-intelligent. Ces deux prêtres, nommés Der Vertanes et Der Harootun, allèrent se fixer à Constantinople, et , par une heureuse direction de la Providence, ils furent envoyés ensemble pour être seuls prêtres d'une Église de village sur le Bosphore. Là ils pouvaient agir avec une certaine indépendance et saisir toutes les occasions de faire le bien.

Pendant l'été de 1838, le patriarche Stephan, une de leurs vieilles connaissances, passa plusieurs semaines avec eux ; ils eurent ensemble de trèslongues conversations sur des sujets religieux, et le patriarche approuva généralement les opinions de ces deux prêtres.

A Brousse aussi bien qu'à Trébizonde , tous les obstacles possibles furent jetés en travers de la vé-

rité, et cependant la Parole de Dieu ne put être liée. Dans ces deux endroits, le peuple nous témoignait toujours plus de bienveillance, multipliait ses rapports avec nous et, ce qui vaut mieux encore, donnait des signes de l'action du Saint-Esprit. Au nombre de ceux qui me parurent, à Trébizonde, avoir reçu les impressions religieuses les plus profondes, se trouvaient le vartabed lui-même, tenant lieud'évêque, dont nous avons déjà parlé, et le prêtre de l'Église.

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