CHAPITRE IV
Origine et nature du pouvoir des patriarches arméniens. — Pouvoir des magnats. — Le sultan Mahmoud enrôlé comme persécuteur. — Les missionnaires et leurs aides persécutés. — Le nouveau patriarche. — La # persécution organisée. — Le pouvoir patriarcal toujours persécuteur. — Deux frères exilés. — Scène intéressante à Nicomédie. — Cruautés d'un agent de police turc. — Réception à Césarée. — Craintes dans la capitale. — Livres prohibés. — Exil d'un prêtre pieux. — Règne de la terreur. — Bulle du patriarche. — Complot des persécuteurs. — Admirable disposition de la Providence. — Mort de Mahmoud II. — Les persécutions se ralentissent. — Un médecin du sultan. — Persécution à Brousse et
à Trébizonde. — Nouvelle station à Erzeroum.
Les ennemis de la réformation cherchaient toujours l'occasion de mettre leurs projets à exécution. Ils avaient été déconcertés par l'intervention providentielle qui avait amené l'ouverture de notre haute école à Hass Keuy ; mais ils n'étaient pas découragés. Lorsque cette école fut fermée et qu'ils eurent encore son directeur sous leur dépendance, ils résolurent de ne pas manquer l'occasion de saisir leur proie. Une circonstance qui fut favorable à la réformation, c'est que dans l'Église arménienne le pouvoir ne se trouve pas concentré dans les mains d'un seul homme comme dans l'Église de Rome.
Le chef visible de l'Église arménienne est le katolicos (celui que nous appelons patriarche) résidant
à Echmiadzin. Mais comme cette ville a été pendant longtemps sur un territoire russe, les Arméniens de Turquie ont, en partie par crainte, et plus encore par choix, refusé de se soumettre à sa direction. Le patriarche de Constantinople, au point de vue ecclésiastique, n'est qu'un évêque ordinaire, n'ayant aucune autorité sur les autres évêques de l'empire. Le poste de patriarche a été créé par le gouvernement turc dans son intérêt propre ; il- est donc civil et non pas ecclésiastique. Quand Mahomet II prit possession de Constantinople, il y trouva un patriarche grec, dont la juridiction spirituelle s'étendait sur toute l'Église grecque; et pensant avec rai- * son que les Grecs pouvaient être mieux gouvernés par un chef ecclésiastique de leur propre nation que directement par leur conquérant, il rendit le patriarche responsable de la bonne conduite de sa nation, le revêtant en même temps de pouvoirs civils suffisants pour maintenir son autorité, ce qui sans doute suggéra l'idée de. gouverner de la même manière les autres classes élevées des habitants. Et comme il n'y avait aucun patriarche arménien à Constantinople, Mahomet y transporta l'évêque de Brousse, en 1453, et le constitua patriarche de tous les Arméniens de Turquie avec des pouvoirs civils correspondant à ceux conférés au grand dignitaire grec. Le patriarche arménien de Jérusalem, dont la juridiction est très- restreinte, date de 1311, et doit son existence au sultan d'Egypte.
L'élection au poste de patriarche est faite par les magnats de la nation, mais la nomination vient du sultan. Ses pouvoirs sont déterminés par un firman impérial, et il marche au même rang que les grands pachas de l'empire ; il a une prison dans sa dépendance pour le châtiment des coupables, et il n'y a que quelques années encore, une note de sa main adressée à la Porte suffisait en bien des cas pour faire bannir un laïque ou prêtre, un seul mot du patriarche établissant le crime de l'accusé. Et si le rang, l'influence de l'individu ou toute autre circonstance faisait craindre que le gouvernement ne refusât sa sanction à la décision du patriarche, un don, en général, levait toute difficulté. Dès lors, on voit que le patriarche pouvait le plus souvent et dans la plupart des cas employer le pouvoir du gouvernement turc à satisfaire un ressentiment personnel ou à faire persécuter un homme suspecté d'hérésie ; et les exemples sont nombreux où ce pouvoir a été exercé avec la plus criante injustice et la plus grande cruauté.
Mais, dans l'état actuel^ des choses, le pouvoir des patriarches est singulièrement restreint par celui des magnats de la communauté, qui sont pour la plupart des banquiers. Comme, en général, les patriarches sont les créatures des magnats, il est rare qu'on prenne une décision de quelque importance sans la soumettre à la sanction de ces derniers ; et comme le poste de patriarche est toujours
disputé par plusieurs candidats, soutenus chacun par des amis puissants, il est évident qu'il est difficile d'obtenir une direction unique et une centralisation de pouvoir forte et permanente, semblable à celle de Rome. Pour la plupart, les patriarches sont des hommes qui, d'abord, ont été pendant un temps des instruments dans la main des personnages influents de la communauté, et ceux-ci sont en contact avec le gouvernement impérial. Comme les partis s'élèvent ou tombent et que les circonstances changent, ce pouvoir passe de certains hommes à d'autres, et ainsi ses améliorations commencées ou projetées sont constamment sujettes à être interrompues ou abandonnées. La tranquillité dont les missionnaires et les frères indigènes ont quelquefois joui dans la poursuite de leurs travaux évangéliques, était due le plus souvent aux jalousies et aux disputes qui s'élevaient entre les conducteurs spiri-
tuels et temporels de l'Eglise arménienne.
Dans le cas actuel, par une suite d'intrigues commencées depuis 1839, les banquiers meneurs furent peu à peu dépossédés de leur ancienne autorité, et, avant que ni le patriarche, ni le peuple s'en fussent aperçus, trois ou quatre hommes sortis de la classe ouvrière se trouvaient à la tête de la nation, se posant comme ses guides, surtout comme les défenseurs de son ancienne foi, et comme les exterminateurs zélés de l'hérésie. Un d'entre eux était le premier architecte du sultan ; un autre, son second ;
un autre, le surintendant des feux d'artifices de l'État. Les deux premiers,, alors oecupés de l'érec tion de magnifiques palais impériaux, se trouvaient ainsi en rapport plus immédiat avec le sultan que les banquiers eux-mêmes. Leur royal maître était si satisfait de leurs travaux, qu'il semblait disposé à leur accorder toutes leurs demandes ; et comme ils avaient à cœur l'extirpation du protestantisme, ils résolurent de faire usage de leur crédit auprès du monarque pour l'obtenir. Des accusations, dont la forme précise est inconnue, furent portées contre nos frères. Les protestants étaient représentés comme des rebelles opposés au patriarche, et par conséquent au sultan lui-même ; car l'administration des patriarches était à la fois ecclésiastique et civile. On répandit dans le pays des insinuations sur le prétendu projet de ce qu'on appelle le parti anglais, d'établir un protestantisme politique en Turquie. En même temps, un livre turc, attaquant le mahométisme, fut envoyé par quelque mal intentionné, et les missionnaires américains furent accusés d'en être les auteurs. Il fut considéré comme une preuve suffisante que nos frères avaient conçu le prôjet de convertir les mahométans au protestantisme, bien qu'en fait la mission n'ait jamais fait imprimer un ouvrage d'aucune espèce, ni en caractères turcs, ni dans aucune langue, sur le mahométisme. D'autres rapports, calomnieux ou ridicules, furent également
répandus ; par exemple, que les professeurs de nos
écoles enseignaient, par des procédés chimiques, à transformer leurs élèves en protestants ; que le prêtre Sahagyan était un sorcier qui transformait en or des ronds de papier pour pgjer la conversion des Arméniens ; qu'il en avait toujours dans ses poches, où il pouvait en prendre, sa vie durant, sans jamais les épuiser ; qu'en fixant son regard sur un homme, il s'en rendait maître, et que personne ne pouvait alors soustraire sa victime à ce charme, même en l'absence de l'enchanteur ; enfin, les missionnaires, disait-on, prenaient la ressemblance de tous leurs visiteurs, suspendaient leurs tableaux dans leurs chambres, et si, plus tard, un d'eux tombait en apostasie, on tirait un coup de pistolet dans son portrait, et aussitôt l'homme lui-même en mourait. De tels bruits, après avoir excité une grande agitation dans le peuple, n'étaient pas sans influence au palais. Le sultan se laissa facilement persuader, et les deux architectes, joints à l'artificier, furent pleinement autorisés à mettre le pouvoir civil au service de l'Église pour extirper cette dangereuse hérésie. , .
Le patriarche régnant, Stephan, était un homme trop doux pour leurs projets ; de plus, il était accusé de sympathie pour le parti évangélique. On ne sait pourquoi ils ne l'éloignèrent pas d'abord de son siège; mais ils firent venir de l'intérieur du pays un homme, jadis vicairedu patriarcat de Constantinople, et connu par sa bigoterie rigide, pour le donner à
Stephan comme coadjuteur. Hagopos, le nouveau venu, eut bientôt tout le pouvoir entre ses mains, et Stephan, le patriarche officiel, ne fut plus qu'un zéro. Ici commence une violente persécution. Le 19 février, le prêtre Sahagyan fut arrêté et mis en prison sans interrogatoire, même sans accusation. Tout le monde savait cependant que son seul crime était d'avoir préféré la Bible à l'Église. C'était un homme doux, aimable, inoffensif, d'une réputation sans tache comme sujet et comme citoyen. Et, bien que la puissance d'un patriache soi-disant chrétien allât jusqu'à soustraire à l'action régulière des lois turques un coupable appartenant à l'Église arménienne, elle ne put soustraire aux autorités civiles un innocent puni pour avoir osé penser et agir selon sa conscience dans des matières qui ne concernaient que son âme et son Dieu. Le pouvoir patriarcal arménien à Constantinople a toujours été un pouvoir persécuteur, surtout depuis cent cinquante ans.
En 1700, le patriarche Ephraïm donna les ordres les plus sévères à tout son clergé pour faire emprisonner quiconque serait suspecté d'incliner pour le concile de Chalcédoine, favorable à l'Église de Rome, et il obtint à prix d'argent des ordres semblables du sultan pour toutes les autorités civiles de l'empire. Des centaines de personnes furent mises à l'amende, emprisonnées et torturées par les janissaires, uniquement pour leurs opinions religieuses. Avedis, en 1705 r Sahag en 1710, Hohannes en 1714, et
plusieurs de leurs successeurs tinrent une conduite semblable. Dans quelques-unes de ces persécutions le sang fut répandu, et l'agent du patriarche fit périr plusieurs personnes par la main du bourreau. Qui ne connaît les cruautés exercées sur les papistes arméniens en 1828, où 10,000 d'entre eux furent dépouillés de leurs biens, arrachés à leurs familles et bannis à perpétuité à l'instigation de Garabed, patriarche de Constantinople, pour Je seul crime d'avoir adhéré à l'Église romaine? Dans les circonstances actuelles, les autorités ecclésiastiques ne faisaient donc que manifester le véritable esprit de l'Église arménienne. Tout le monde y comptait pour une époque plus ou moins rapprochée; quelquesuns s'étonnaient môme que le coup se fût si longtemps fait attendre. Le même jour où Sahagyan fut arrêté, le professeur Boghos Fizika fut également mis en prison. Quatre jours plus tard, ces deux hommes furent confiés à un officier de police armé de sabres et de pistolets, et sans forme de procès, sans acte d'accusation, ils furent bannis par un firman au monastère de Césarée, à 400 milles de Constantinople. Le patriarche Stephan prit congé d'eux en versant des larmes. Il n'avait participé en rien à la conduite de ses collègues, qu'il qualifiait de criante injustice. L'officier de police s'arrêta à Scutari chez sa mère et fit dire que M. Fizika était trop faible pour supporter les fatigues du voyage. En effet, malade, il devait parcourir à cheval toute la
distance, à travers un pays montagneux, sur une route déserte et dans la plus mauvaise saison de l'année. Mais le persécuteur est cruel et impitoyable. On envoya Tordre positif de conduire le coupable mort ou vivant. La mère de l'agent de police, femme turque, versa des larmes à la vue de ce traitement, et fit la remarque que les Arméniens devaient être un bien méchant peuple, pour exiler ces hommes excellents. Nicomédie était sur leur route. Dès que leur arrivée y fut connue, des frères se réunirent à la maison de la poste et tinrent là des réunions de prières qui furent un grand soulagement pour les exilés. Ici le premier magnat, à la demande de M. Fizika, retint l'agent pendant quelques jours à ses risques et dépens, et écrivit à Constantinople pour obtenir la permission de garder le malade à Nicomédie. Ils étaient logés dans les dépendances de l'Église, où nos frères avaient un libre accès auprès d'eux pour aller chaque matin causer et prier ensemble. La santé de M. Fizika se rétablit rapidement et les prisonniers purent continuer leur route avant qu'une réponse fût arrivée de Constantinople. L'agent de police, voyant que ses prisonniers avaient ici comme ailleurs des amis, voulut en profiter pour faire de l'argent, et pour cela il exerça des cruautés envers eux, sous prétexte qu'il en avait reçu l'ordre. C'est ainsi qu'il lia les pieds du prêtre Sahagyan sous son cheval, et suspendit à chacun une pierre pesante, qui ne tarda pas à produire la plus vive
douleur. Pour s'y soustraire, Sahagyan fut obligé de faire, sur son père, une traite de deux mille piastres (environ cinq cents francs) au profit de son conducteur. L'évêque arménien d'Angora, ancien ami de la famille, accepta le billet, et notre frère fut ainsi délivré de la torture.
L'occasion de prêcher l'Évangile ne manqua pas sur la route à nos exilés, et à leur arrivée à Césarée bon nombre d'Arméniens voulurent savoir pour quel crime ces hommes étaient bannis. Lorsque Sahagyan leur apprit que c'était uniquement pour avoir reçu la Bible comme seul guide infaillible en matière religieuse, ils répondirent que le patriarche pourrait également les proscrire tous eux-mêmes, car ils étaient de la même opinion.
On faisait tout à Constantinople pour effrayer et soumettre les frères. On dit que le patriarche avait une liste de cinq cents personnes suspectées d'hérésie, parmi lesquelles se trouvaient des évêques, des prêtres et des banquiers, et qu'un grand nombre allaient être immédiatement bannis. Ou citait même les noms de plusieurs individus, entre autres des bedeaux du patriarche, qui étaient déjà poursuivis. Peu de personnes osèrent venir voir les missionnaires, et encore ne fut-ce qu'à la faveur des ténèbres. Le 3 mars, une bulle du patriarche, publiée par son coadjuteur Hagopos, vint interdire la lecture de tout livre imprimé ou répandu par nous; et quiconque en avait de semblables devait les remettre
sans retard à son évêque ou à son confesseur. Nos frères, quoique effrayés par ces violentes menaces, restèrent fermes et parurent prêts à supporter joyeusement la spoliation de leurs biens, et, s'il le fallait, la prison, l'exil et la bastonnade pour l'amour de leur Maître. Le 14 mars, le prêtre Kevork, homme pieux de Hass Keuy, fut mis en prison. Huit jours après, le patriarche Stepan fut déposé et autorisé à se retirer dans son couvent d'Armash, près de Nicomédie ; et le lendemain, Hagopos, son coadjuteur, devint son remplaçant. Dans la même semaine, le patriarche grec publia une défense d'acheter, vendre ou lire les livres des luthériens ou des calvinistes, comme on appelait nos missionnaires, et un firman impérial vint enjoindre à tous les patriarches de veiller sur leurs troupeaux et de les préserver des influences étrangères de l'incrédulité. En un mot, le règne de la terreur avait commencé ; on voulut essayer de tout pour extirper le protestantisme du pays. Il était évident que le sultan lui-même avait pris parti dans ces transactions. Une réponse faite aux Arméniens les plus respectables de Hass Keuy, demandant que le prêtre Kevork fût relâché, montre bien l'esprit de ces temps-là. On leur dit « de rester chez eux et de se mêler de leurs affaires. » Après un mois d'emprisonnement, ce prêtre fut banni dans l'intérieur du pays. Deux vartabeds, un professeur et plusieurs autres personnes furent envoyés en exil à la même époque. Comme ces sentences n'é-
taient précédées d'aucun examen, plusieurs tombèrent victimes de ce cruel fanatisme, sans avoir jamais été en rapport avec des hommes évangéliques, et furent punis uniquement par erreur. On assure que dans un ou deux cas, des hommes liés avec les persécuteurs, voyant qu'un simple soupçon d'hérésie suffisait pour entraîner le châtiment, en prirent avantage pour satisfaire leur vengeance personnelle envers des hommes qui étaient aussi loin que possible du protestantisme.
Le 28 avril, le patriarche publia une nouvelle bulle plus violente que la première, menaçant de terribles anathêmes, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, quiconque soutiendrait des rapports avec les missionnaires, ou lirait leurs livres, ou même négligerait de lui faire connaître les coupables. Deux ou trois jours après, un riche banquier, qui pendant des années avait été dans les meilleurs termes avec les missionnaires et qui était le protecteur de M. Boghos-Fizika, fut arrêté et emprisonné dans un hôpital comme fou. C'est un mode de persécution assez ordinaire dans ce pays. Le banquier fut relâché après une semaine, en payant une forte somme au collège de Scutari, pour expier le mal qu'il avait fait par sa folie ! La liste des suspects s'était considérablement étendue, et l'on fit un effort suprême pour expulser du pays les missionnaires. Une foule de personnes de caractères différents entretenaient le fanatisme par des motifs
divers. C'était un juif renégat qui avait été baptisé par les missionnaires anglais quelques années auparavant et qui pendant longtemps avait été leur ami, mais qui maintenant était un incrédule avoué. Il semblait vraiment poussé par le démon, inventait toutes sortes d'accusations scandaleuses contre les protestants et le protestantisme, ce qui ne contribua pas peu à la persécution. Un autre était un professeur incrédule, trompé dans son espérance d'obtenir de nous un emploi et qui ne pouvait nous pardonner. Cet homme brutal et colère devint le complice du juif apostat. Un grand nombre de subalternes se joignirent à ces deux meneurs. C'était un temps d'injure et de blasphème; tout semblait devoir réussir aux ennemis de la vérité; aussi se croyaient-ils avec confiance à la veille de délivrer le pays de la plaie du protestantisme. Les paroles du prophète Ésaïe (Ésaïe ux, 14, 15) s'appliquent bien ' à l'état des choses à Constantinople à cette époque. « Le jugement s'est éloigné et la justice s'est tenue loin ; car la vérité est tombée par les rues et la droiture n'y a pu entrer, mais la vérité a disparu, et quiconque se retire du mal est exposé au pillage, »
Nos frères indigènes étaient à bout d'invention, et les missionnaires eux-mêmes ne voyaient pas comment Dieu délivrerait son peuple. Mais laPfovidence amena la plus simple solution. Nos persécuteurs furent tout-à-coup jetés dans la plus profonde consternation par la demande du sultan à tous les pa-
triarches de lui fournir chacun plusieurs milliers d'hommes pour fortifier son armée et la mettre en état de poursuivre la guerre contre Mohammed- Ali, vice-roi d'Égypte. Bien que sans précédents, cet ordre était immédiatement obéi. L'attention publique fut entièrement absorbée par ce nouvel objet, et les protestants réprouvés furent un moment oubliés. L'armée fut levée et partit; elle pouvait être de quatre-vingt mille hommes. Elle rencontra près d'Alep une force égyptienne à peu près égale. La bataille fut livrée le 24 juin 1839; les troupes turques furent complètement défaites et dispersées dans toutes les directions. La nouvelle de ce désastre, cependant, ne parvint jamais jusqu'à l'oreille du sultan Mahmoud, qui mourut dans son palais sur le Bosphore, au commencement de juillet. Son (ils, Abdoul-Medjid, ceignit l'épée impériale le 11 du même mois, et peu de jours après arriva la nouvelle à Constantinople que le capitan-pacha avait traîtreusement livré toute la flotte turque à Mohammed-Ali. Ainsi l'armée et la flotte s'étaient évanouies, et un enfant de dix-sept ans était sur le trône à la place du grand Mahmoud. La dissolution complète de l'empire paraissait imminente; l'intervention des grandes puissances européennes pouvait seule prévenir la catastrophe.
Par cette succession rapide d'événements remarquables, Dieu renversa les persécuteurs de son peuple, qui furent mis dans l'impuissance d'effec-
tuer leurs méchants desseins. Le grand nombre des condamnations finit par amener quelque compassion envers les innocentes victimes de la colère ecclésiastique.
Un incendie consuma dans le quartier de Péra trois à quatre mille maisons ; les pertes étaient immenses ; quelques personnes y moururent. Immédiatement après cette Visitation du Seigneur, une réunion du synode arménien fut convoquée pour examiner l'affaire des exilés. Après de violents débats, le rappel d'une partie d'entre eux fut résolu; toutefois le prêtre Sahagyan restait banni à perpétuité. Il était regardé comme le chef de la secte des évangélistes, et son retour dans la capitale eût paru très-dangereux. Tous les autres revinrent chez eux avant l'hiver; quelques-uns furent rétablis dans leur ancienne position. Un des effets produits par la persécution qu'ils avaient soufferte, fut de les rendre plus hardis à prêcher l'Évangile. Les frères convertis prirent bientôt courage. Ils rentrèrent, bien qu'avec quelques précautions, en rapport avec les missionnaires, et peu à peu s'enhardirent dans leurs efforts pour répandre la connaissance de la vérité.
A la même époque, à l'instigation des autres, Sahagyan écrivit deux ou trois lettres successivement au patriarche pour demander sa propre libération . Ces lettres étaient conçues en termes respectueux ; mais comme elles ne contenaient aucun aveu d'er-
reur ni aucune promesse de soumission, la demande fut repoussée. L'évêque de Césarée lui-même écrivit de son côté au patriarche, rassurant qu'il avait surveillé de près Sahagyan et n'avait trouvé aucune faute en lui. Mais son intercession n'eut pas un meilleur résultat.
Par une direction toute providentielle, un anglais plein d'humanité' se trouvait alors au nombre des médecins de la famille impériale. Il s'intéressa à Sahagyan et tenta de le faire relâcher. Il exposa tous les détails de cette affaire inique à une des sœurs du dernier sultan, et obtint par elle, le 14 novembre 1839, une demande adressée au patriarche de rappeler l'exilé. Ce prélat eut alors recours à tous les expédients pour obtenir un décret contraire. Il porta à la connaissance de la sultane toutes les sottes accusations intentées contre Sahagyan, comme magicien et homme dangereux dans l'Église. Quand il vit que tout cela n'aboutissait à rien, il travailla à mettre le plus de retard possible dans l'exécution des ordres qu'il avait d'abord reçus. Il consentait à faire revenir le proscrit, mais à condition que ce dernier donnerait des garanties de sa bonne conduite à l'avenir ; et quand, après tout, il fut obligé de suivre les formes usuelles pour demander à la Porte un ordre de relâcher Sahagyan, et que les pièces nécessaires pour cela, adressées au gouverneur de Césarée par le ministre turc des affaires étrangères, eurent été déposées entre ses mains, il
les retint plusieurs semaines, uniquement pour prolonger les souffrances de sa victime. Enfin, le 10 février 1840, le patriarche contraint remit Tordre impérial, qui rappelait notre frère persécuté, entre les mains du père de ce dernier, et les pièces furent aussitôt expédiées à.Césarée. La conduite violente 4es hommes qui étaient au pouvoir à Constantinople, telle que nous venons de l'exposer, se fit ressentir sur toutes les parties de l'empire où se trouvaient des Arméniens protestants. En effet, on avait pris des mesures pour généraliser la persécution. L'influence du patriarche déposé, Stephan, suffit pour tenir en échec les autorités arméniennes à Nieomédie, prêtes à entrer en lutte avec les frères évangéliques à son arrivée. A Brousse, au commencement de l'année, l'évêque Matheos avait prêché avec la plus grande violence contre les missionnaires, menaçant de ses anathêmes quiconque aurait des rapports avec eux. Les livres sortis de nos presses furent soigneusement enlevés, et une partie brûlée. L'aide arménien de M. Powers fut contraint d'abandonner son service. Le propriétaire de sa maison, alors excommunié, fut menacé de bannissement, parce qu'il ne voulait pas enchâsser les missionnaires. L'évêque avait pris des dispositions pour expulser . M. Powers, lorsque, par l'intercession du consul américain, le gouverneur de la ville lui permit de rester. Notre œuvre luttait pour son existence, et les missionnaires, aussi bien qu'un petit nombre de
frères indigènes, passèrent bien des jours et des nuits pleins d'anxiété dans une alternative d'espérance et de crainte. Mais enfin le Seigneur envoya la délivrance. Personne n'eut aucun mal sérieux à souffrir. Deux instituteurs, qui donnaient des espérances de piété, ne furent pas même éloignés de l'école, bien qu'ils furent sévèrement réprimandés et désignés au mépris public dans l'Église, par l'évèque, pour avoir soutenu des rapports avec les étrangers. Quand l'orage fut passé, un des missionnaires écrivit : « Il est doux de relever la tête, de regarder la face d'un ciel éclairci, de se sentir échappé à d'imminents dangers, et de voir notre petite barque, après avoir été battue par la tempête, vaincre de nouveau les efforts du vent. %
Évidemment, même au milieu de ces troubles, la vérité faisait paisiblement son chemin dans la nation. Les plus intelligente étaient bien convaincus de la fausseté des accusations portées contre les missionnaires, et il ne fallait pas une grande force de raisonnement pour découvrir que le clergé redoutait la lumière, et par des motifs intéressés désirait aveugler les esprits du peuple et les tenir dans l'ignorance. La persuasion qu'une réformation complète était nécessaire, s'était répandue et les mesures persécutrices des prêtres contribuèrent, peut-être plus que toute autre chose, à étendre et à fortifier cette conviction. A Trébizonde, le premier pas fait par la puissance ecclésiastique fut d'expulser le vartabed,
violemment suspecté d'incliner vers le parti de la réformation, ce qui n'était pas sans fondement, bien qu'il n'en eût jamais ouvertement épousé la cause. Son successeur, venu de Gonstantinople, ne mit aucun délai à proclamer les ordres du patriarche, à défendre tous rapports avec les missionnaires, et à intimer au peuple de venir déposer entre ses mains tous les livres imprimés à Smyrne et à Constantinople, pour qu'il pût les envoyer à son supérieur. Ceux qui s'étaient rendus suspects s'alarmèrent, et ces ordres furent en partie suivis. Cependant quelquesuns cachèrent leurs livres; un individu, qui deux ou trois ans auparavant, avait reçu un exemplaire du Nouveau Testament, mais qui, par indifférence, ne l'avait pas même ouvert, eut la curiosité de connaître un livre que des prêtres étaient si désireux de lui interdire, et aussitôt il se mit avec zèle à la recherche de la vérité.
Évidemment la superstition perdait chaque jour du terrain chez les Arméniens de Trébizonde. A l'époque même où la tempête grondait sur la capitale et sur différents points des côtes maritimes de l'empire, la mission poussait ses postes avancés jusqu'au cœur du pays ennemi. En avril, M. Jackson, de Trébizonde, visita Erzeroum, presqu'au centre de l'ancienne Arménie, pour préparer les voies à une œuvre chrétienne dans cette ville. Tandis qu'il était là, une lettre venant du patriarche fut lue publiquement dans l'église, interdisant au peuple tous
rapports avec les Américains, toute fréquentation de leurs écoles, et tout usage de leurs livres, qui devaient être saisis et livrés aux flammes. Tout cela n'empêcha pas M. Jackson de trouver une habitation par le concours du consul britannique, et le H