‹ Le christianisme en Turquie au 19e siècleChapitre 8 sur 38 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Un jour de prières. — Le mal changé en bien. — Punition des persécuteurs. — Une charte impériale.» — L'influence des banquiers diminuée. — Déposition du patriarche grec. — Folle conduite et démission du patriarche arménien. — Nomination de Stephan. — M. Sahagyan revient d'exil. — Prêtres évangéliques. — Le salut par grâce. — Un confesseur de l'Évangile. — Diffusion de l'esprit de recherche. — Conversion d'un persécuteur. — Translation du dépôt de livres. — Un culte public. — Le séminaire de Bébek.

— Accusation portée contre M. Harolin. — Visite à Nicomédie. — Caractère des convertis. — L'Évangile porté a Adabazar. — Effets de la tyrannie du clergé. — Le bien qu'elle produit. — Réaction à Brousse et à Trébizonde. — Une heureuse mort. — Travaux de la presse à Smyrne. — La Providence à l'œuvre. — Témoignage d'un ennemi. — Changementsdans la manière de prêcher des prêtres arméniens. — Un sentiment profond. — Activité du prêtre Vertanes. — Progrès à Nicomédie et à Adabazar. — Effets d'un traité.

— Une visite de M.Schneider. — La prédication publique. — Slupides efforts tentés contre le séminaire de Bébek. — Dieu veillant sur son Église.

Le premier lundi du mois de janvier 1840 fut célébré, dans toutes les stations missionnaires du Conseil en Turquie, comme un jour de jeûne, d'humiliation et de prières. Les événements de Tannée précédente et l'état actuel des choses, tout se réunit pour donner à cette journée un intérêt des plus vifs. Nous eûmes à demander au Seigneur beaucoup de choses importantes : la cessation des ob-

stacles mis à la propagation de l'Évangile ; l'ouverture de nouvelles portes par où la Parole de Dieu pût trouver un libre accès ; la bénédiction du Seigneur sur nos frères indigènes pour les rendre capables de combattre comme de bons soldats, et en général l'effusion du Saint-Esprit, d'abord sur les missionnaires et sur tous les frères, puis sur les patriarches, les évêquçs, les prêtres et sur la population tout entière, à quelque dénomination et à quelque race qu'elle appartint. La journée consacrée à ces prières fut bonne, et le souvenir s'en conservera longtemps.

Dès ce moment, il devint de plus en plus évident que le pouvoir persécuteur avait reçu un échec dont il ne se relèverait pas de sitôt. Ceux qui l'avaient exercé le comprirent eux-mêmes, et quelques-uns eurent la franchise d'avouer qu'ils avaient fait fausse route. Leurs efforts pour détruire la vérité, n'avaient abouti qu'à la mieux faire connaître dans le pays, et il s'en fallait de beaucoup que le mépris des droits privés dont beaucoup de prêtres avaient fait preuve, et que toutes leurs injustices et leurs violences eussent eu pour effet d'accroître leur popularité. Un banquier des plus respectables disait un jour à l'un des missionnaires : « Mon opinion sur nos prêtres est désormais fixée. Ils forment, depuis le patriarche, jusqu'au dernier d'entre eux, une race pleine de méchanceté, et je suis bien décidé à ne plus rien avoir à faire avec eux. »

Dès le commencement de 1840, nous renouâmes nos rapports avec la plupart de ceux que la persécution avait momentanément éloignés de nous, et nous n'aperçûmes pas la moindre diminution dans l'intérêt pris par eux aux choses religieuses. Plusieurs dispensations providentielles vinrent de plus, et coup sur coup, encourager les fidèles à se reposer sur Dieu et à ne plus craindre leurs adversaires. Les plus frappantes furent des jugements signalés tombant sur les persécuteurs et forçant les plus endurcis à y reconnaître une manifestation de la justice divine. Nous avons déjà mentionné la mort soudaine du sultan et la destruction de ses forces de terre et de mer, survenues au moment même où il faisait servir son autorité à l'oppression de l'Église. L'homme qui avait le plus contribué par ses conseils à le faire entrer dans cette voie perdit, par suite de cette mort, toute son influence. Peu de temps après, sa femme lui fut aussi enlevée et lui-même resta longtemps aux portes du tombeau. Un autre personnage puissant qui, plusieurs fois aussi, s'était montré très-hostile aux amis de l'Évangile, vit en très-peu de temps deux de ses filles mourir subitement, puis une troisième et une de ses bellesfilles perdirent la raison. Une maladie terrible défigura sa femme en la rendant presque aveugle, et lui-même enfin vit sa santé s'altérer profondément.

Mais de tous les événements heureux qui survin-

rent alors, le plus remarquable fut d'un genre bien différent. Dès que le jeune sultan eut pris possession du trône, il publia, sans que ses sujets le lui eussent demandé, une charte qui introduisait d'importants changements dans l'administration intérieure de Fera pire. En présence des ambassadeurs de toutes les puissances étrangères, le nouveau souverain s'engagea à faire respecter, autant que cela dépendrait de lui, la liberté, les biens et l'honneur de chacun de ses sujets, sans distinction de croyance religieuse. A l'avenir, personne ne devait plus être condamné sans jugement, et aucune sentence de mort ne devait recevoir son exécution qu'avec l'assentiment du sultan lui-même. Pour croire que de telles modifications pussent être effectuées tout d'un coup, il aurait fallu ne pas connaître la Turquie, et l'on devait s'attendre à voir pendant de longues années encore de nombreuses infractions à la nouvelle loi. Des observateurs superficiels allèrent même jusqu'à la représenter comme un leurre dont ils se moquèrent. Mais il n'en est pas moins vrai que, sous l'empire de cette charte, d'importantes améliorations, favorables surtout aux chrétiens et aux juifs, se sont opérées en Turquie, et maintenant il y a lieu d'espérer que, grâce aux loyales intentions et à la sagesse du gouvernement actuel, ses prescriptions finiront par être fidèlement observées dans toutes les provinces. Les liens qui rattachent à cette charte la liberté religieuse dont les protes-

tants jouissent aujourd'hui dans le pays, seront expliqués plus loin. Bornons-nous pour le moment à signaler les effets les plus immédiats qu'elle produisit en faveur du protestantisme.

Sous l'ancien régime, les banquiers étaient un rouage indispensable. Ils avançaient des fonds aux pachas en attendant que ceux-ci se fussent fait payer par les populations trop souvent opprimées. Le nouveau système assignait aux pachas et aux gouverneurs des provinces un traitement fixe, et leur interdisait toute espèce d'intervention dans la levée des impôts. Il en résulta qu'au commencement de 1840, tous les banquiers du gouvernement reçurent l'ordre de régler leurscomptes , et apprirent qu'à l'avenir l'État se passerait de leurs services. Ce fut pour eux un coup terrible et qui en ruina complètement plusieurs. L'un d'eux en fut tellement désespéré qu'il se suicida. Les autres durent chercher les moyens d'utiliser autrement les capitau* qui pouvaient leur rester ; mais dès lors l'influence qu'ils avaient si longtemps exercée sur le gouvernement fut à peu près réduite à rjfn, et avec elle disparut un des obstacles qui s'opposaient à l'avancement du règne de Dieu dans le pays.

A cet événement vint, bientôt après, se joindre la déposition du patriarche grec. Bien que la communauté religieuse, dont cet homme était le chef, ne fût pas la leur, les Arméniens reçurent, de sa chute, des impressions favorables à la cause de l'Évangile.

Nous avons dit que cet homme s'était uni au patriarche arménien pour lancer des anathémes contre le peuple de Dieu. Au printemps de 1840, un ordre du gouvernement turc lui enleva ses fonctions. Son crime était d'avoir fait servir son influence à fomenter une révolte dans l'une des îles Ioniennes qui, comme l'on sait, sont placées sous l'autorité britannique. Sa déposition avait été, dit-on, demandée par l'ambassadeur d'Angleterre; mais l'opinion générale, parmi les Arméniens du moins, fut que la cause de son malheur n'était autre que les fréquentes injures qu'il avait publiquement déversées sur le protestantisme.

Le patriarche des Arméniens ne conserva pas beaucoup plus longtemps son siège. Ceux qui l'avaient fait venir pour le placer à ce poste, le trouvèrent eux-mêmes trop impérieux et trop violent, et Dieu permit qu'il se livrât à des actes insensés, dont l'effet fut de le couvrir de honte, lui et la cornmunauté qu'il dirigeait. Un de ses propres évêques, banni par lui pour quelque faute grave, revint à Constantinople en dépit de son autorité et se réunit publiquement aux jésuites. Il pénétra ensuite dans une salle où le patriache se trouvait assis, et lui tint le langage le plus insultant, en le mettant au défi de le faire châtier. Le fait est que ce pauvre patriarche- n'avait plus le moindre pouvoir, pas même celui de protéger ses bedeaux quand il plaisait aux Turcs de les faire fouetter ou de les jeter en prison.

On le vit, durant Tété dont nous parlons, forcé de recommander, comme précepteur dans la famille d'un banquier, un homme contre lequel il avait, peu de temps auparavant, prononcé une sentence de bannissement. Et il finit par devenir tellement impopulaire et par se sentir haï au point qu'au commencement de novembre 1840, la crainte d'une révocation le força de déposer les insignes de sa charge. Alors se manifesta l'un des « signes des temps » les plus remarquables. Ce fut la rentrée au pouvoir patriarcal de Stephan, de cet homme que sa douceur à l'égard des protestants avait si récemment fait chasser et qui même avait été soupçonné

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lurent, et ce choix fut confirmé par acclamation dans une immense assemblée convoquée dans ce but.

Quelque temps après sa rentrée au pouvoir, ce prélat exprima, dans les termes qu'on va voir, son opinion sur les sentences, d'exil prononcées contre les prétendus hérétiques, sans la moindre forme de procès. « Si l'on faisait une enquête sur la manière dont nous avons traité ces gens, disait-il à un de nos amis, qu'aurions-nous à répondre? Quelle justice y at-il eu dans nos procédés ?Nicodème demandait aux Juifs : Notre loi condamne-t-elle un homme sans l'entendre? Or, voilà, à la lettre, ce que nous avons fait. Nous avons condamné et puni ces hommes sans les avoir entendus. »

Le 24 mai 1840, notre frère Der Sahagyan, le

dernier des exilés, revint à Constantinople. Sa présence y servit puissamment à encourager les frères indigènes, et sans perdre de temps il entreprit divers travaux en vue de ses compatriotes. A la même époque, le prêtre Vertanes, ne pouvant plus en conscience remplir les fonctions de prêtre, quitta son poste sans éclat, avec l'intention de consacrer désormais tout son temps à répandre la vérité autour de lui. Cet homme abandonnait ainsi, de son plein gré, une position tout à la fois honorable et lucrative, pour en prendre une qui devait l'exposer constamment aux soupçons, aux outrages et à la persécution, sans lui assurer en échange des moyens suffisants d'existence.

Le prêtre Kevork, desoncôté, paraissait de plus en plus « rempli de foi et du Saint-Esprit. » Il prêchait, plus hardiment encore qu'avant son exil, qu'il n'y avait sous le ciel « qu'un seul nom par lequel les hommes puissent êtres sauvés.» Et il se montrait prêt à souffrir de nouveau, s'il le fallait, pour le Maître bien-aimé qu'il servait.

Quant aux Arméniens convertis, ils semblaient en général avoir, en fait de doctrines, des vues trèsclaires, et cela paraîtra vraiment merveilleux si l'on considère à quelle masse informe de superstitions et d'erreurs leur esprit avait dû se soustraire. La grande doctrine arborée en Europe par la réformation, celle du salut par la grâce sans les œuvres de la loi, était la vérité centrale que leur âme avait

dès l'abord embrassée. Ils en avaient fait Tunique fondement de leurs espérances, et devant ce principe, tout le système cérémoniel des prêtres s'écroulait comme la neige se fond au soleil du printemps, tandis qu'autour de lui se groupaient sans efforts, dans leur cœur, toutes les autres doctrines fondamentales du Christianisme.

Un des prêtres qui n'avait pas encore abandonné ses fonctions, bien que sa conscience ne s'y sentît pas à l'aise, résolut d'accomplir jusqu'au bout ses devoirs à l'égard des âmes confiées à ses soins. Avant la fête de Pâques, ses paroissiens vinrent, suivant l'usage, se confesser à lui de leurs péchés. Ils étaient au nombre d'environ cinq cents. Après les avoir entendus, il leur tint ce langage : « Maintenant, chers amis, je n'ai pas le pouvoir de vous absoudre de vos péchés. C'est à Christ qu'il faut aller pour cela, et jusqu'à cé que, réconciliés avec Dieu, vous sentiez en vous-mêmes que son pardon vous est acquis, vous ne devez pas être si osés que de vous approcher de la Table-Sainte. » Cet homme ne faisait du reste aucune acception des personnes. Un des banquiers les plus riches et les plus influents de Constantinople faisait partie de son Église, et c'était, parle fait, lui qui contribuait le plus abondamment à former le salaire du prêtre. Ce personnage, se prévalant de l'usage, demanda que la communion lui fût donnée à part, et pour s'y préparer, il alla trouver le prêtre en particulier. Celui-ci l'écouta,

mais ensuite, sans se laisser troubler le moins du monde : « Mon frère, lui dit-il, il s'agit ici d'une affaire qui doit se traiter entre Dieu et votre conscience. Je n'ai pas le pouvoir de vous donner l'absolution et ne puis que vous dire où vous l'obtiendrez. Vous avez péché, et à moins d'un repentir véritable, vous ne pouvez pas prendre part à la cène du Seigneur. Allez donc auparavant vous réconcilier avec Dieu, en pleurant vos fautes et en recourant à Jésus-Christ. » Et ces paroles remuèrent tellement la conscience du banquier, qu'il n'osa pas prendre sur lui de participer au Saint-Sacrement. C'était probablement la première fois qu'il y manquait depuis qu'il était parvenu à l'âge de raison.

Le nombre des personnes désireuses de s'instruire s'accroissait avec rapidité. On venait en foule demander aux missionnaires des entretiens religieux. Auparavant, et surtout durant la persécution, nos adversaires avaient très-habilement répandu le bruit que les Américains étaient un peuple d'incrédules, qui n'avaient même aucune forme religieuse quelconque. Si les missionnaires venus de ce pays faisaient profession de ne croire qu'à la Bible, ce n'était, avait-on dit, que pour mieux attirer les Arméniens dans leurs pièges, c'est-à-dire, pour en faire aussi des incrédules. Les mots de framason (francsmaçons), de lutran (luthériens), de volter (Voltaire), et de protestan (protestants), nous avaient été indifféremment prodigués, comme autant de dénomina-

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tions synonymes, dont le sens restait indéfini pour les classes peu éclairées, mais qui toutes cependant donnaient l'idée d'un athéisme de l'espèce la plus dangereuse. Les émissaires de Rome avaient été sans aucun doute, les premiers auteurs de cette insigne fausseté, mais leurs hypocrites imitateurs arméniens, ecclésiastiques ou laïques, s'en étaient ensuite emparés pour l'exploiter contre nous. Plus d'une fois nous en vîmes la trace chez les gens qui nous rendaient visite. Ils nous demandaient avec une sorte d'anxiété si, dans notre pays, nous avions des églises, et si l'on s'y réunissait le dimanche pour célébrer un culte quelconque !

Au nombre des personnes réveillées à cette époque , nous mentionnerons un jeuneinstituteur qui avait pris une part active aux persécutions dirigées contre l'œuvre, et contribué notamment ^l'exil de M. Der Sahagyan. Vrai pharisien moderne, il avait voulu faire luimême son chemin vers le ciel, à force de prières, de messes, de confessions et d'actes de pénitence. Mais la Providence veillait sur lui. Elle le plaça pendant quelques mois dans la circonscription paroissiale de l'un des prêtres convertis. Là il entendit proclamer, pour la première fois de sa vie, que le prêtre n'a pas plus le pouvoir d'absoudre les péchés que les sacrements n'ont par eux-mêmes celui de purifier l'âme. Amené de cette manière à nous, il apprit bientôt que « le juste vit de sa foi, » et reconnut Jésus-Christ comme le seul Sauveur qui justifie. Ce jeune homme

était M. Apisoghon Khaekadoorian, devenu depuis, par la grâce du Seigneur, le premier pasteur de la première Église évangélique arménienne fondée dans l'empire turc.

Dans le courant de la même année, notre dépôt de livres fut transféré au centre même de la cité. Là, les productions de la presse protestante, si récemment anathématisées par le patriarche , se vendirent aussi ostensiblement que possible, par les soins de notre agent , qui était lui-même un Arménien. Un homme d'une excellente réputation, mais qui, quelques mois auparavant, aurait tremblé qu'on ne lui vît un de nos livres entre les mains, vint de son propre mouvement nous offrir ses services comme libraire. Il fut vendu à Constantinople, dans le courant de 1840, pour plus de 300 dollars de livres en diverses langues.

Dans l'automne de 1839, l'auteur de ces pages avait ouvert, en langue arménienne, une réunion hebdomadaire. Trois individus seulement avaient eu d'abord le courage d'y assister, et cela le plus secrètement possible ; mais à mesure que la peur diminua, ce nombre s'accrut, et avant la fin de 1840, la réunion se tenait deux fois la semaine et comptait plus de vingt-cinq personnes.

La même année (1840), en automne, nous fondâmes à Bébek, sur le Bosphore, un pensionnat pour des enfants ou des jeunes gens arméniens. La direction en fut donnée à M. Hamlin. Ce frère avait

auparavant déjà réuni chez lui quelques élèves externes, mais on avait reconnu que ce moyen d'instruction ne répondait pas suffisamment aux besoins toujours croissante de la communauté. Des personnes influentes avaient conseillé la création d'un pensionnat et promis des élèves. La maison fut ouverte le 24 novembre 1840 avec trois pensionnaires, mais une semaine ne s'était pas écoulée que déjà quinze autres demandes d'admission nous avaient été adressées, bien qu'on sût que nos ressources ne nous permettraient pas d'en prononcer d'abord plus de douze.

Les adversaires tentèrent un effort presque risible, et qui resta parfaitement stérile, pour écraser cette institution naissante. De Bebek même partit une députation composée du prêtre arménien, de deux prêtres grecs, d'un des magistrats et de plusieurs autres habitants du village. Ces gens allèrent trouver le patriarche arménien et lui exprimèrent le profond regret que leur faisait éprouver la permission accordée à M. Hamlin de s'établir au milieu d'eux. C'était, à les entendre, un homme bien dangereux ! II se permettait de manger, durant le carême et les jours maigres, de la viande, du beurre, du lait et des œufs! Il enseignait à ses élèves qu'il n'y avait pas à cela plus de mal qu'à se contenter d'huile, de pain ou d'olives ! Et puis, ni lui ni ses élèves ne faisaient le signe de la croix, ni n'adoraient la vierge

Marie et les saints! Comment douter après cela

qu'il ne fût un incrédule endurci ou qu'il pût enseigner dans son école autre chose que les doctrines contenues dans les écrits de Voltaire?

Le patriarche savait trop bien à quoi s'en tenir sur notre compte et nous voulait trop de bien pour que de pareils arguments le pussent toucher. Aussi la députation fut-elle congédiée sans un mot de réponse formelle.

Au mois de juin de la même année, nous fîmes, M. Hamlin et moi, une excursion à Nicomédie. Pendant que la persécution sévissait à Constantinople, les frères de cette localité avaient été souvent menacés, mais sans avoir eu à souffrir de mauvais traitements. A notre arrivée, nous dûmes cependant prendre encore quelques précautions, qui nous rappelèrent ces temps primitifs où ,«par peur des Juifs, » les Chrétiens se réunissaient dans des jardins et dans les chambres hautes. Mais tous nos rapports avec les frères de Nicomédie furent des plus réjouissants. N'ayant reçu du dehors que très-peu de secours ou d'encouragements spirituels, ils avaient dû demander à la Bible toute leur science, en invoquant, pour la comprendre, le secours du Saint- Esprit.

Aussi avaient-ils crû rapidement en connaissance aussi bien qu'en vie spirituelle. Le dimanche, nous tînmes avec eux trois réunions : la première au fond d'un jardin retiré, où nous restâmes quatre heures; la seconde, un peu plus tard et qui dura trois heu-

res, dans une maison particulière; puis enfin, la dernière, de la même durée, dans un autre jardin. Nous passâmes ainsi dix heures de cette jôurnée à prêcher et à nous entretenir des choses saintes.

Les frères de Nicodémie nous avaient soumis un grand nombre de questions d'un caractère éminemment pratique. Nous les quittâmes le cœur rempli d'admiration , de reconnaissance et d'espoir. Certainement, nous disions-nous, c'est ici une œuvre de Dieu, et il est impossible qu'elle ne subsiste pas. Quand le Seigneur commence ainsi, c'est qu'il veut achever. * '

Un jour, pendant notre séjour à Nicomédie, nous vîmes arriver chez nous un étranger, habitant d'une ville voisine. C'était un marchand que la curiosité nous amenait. La lettre du patriarche, exhortant les Arméniens à se défier de nous et de nos livres, avait nous dit-il, inspiré à un grand nombre de ses concitoyens et à lui-même le désir d'apprendre au juste ce que nous étions ; et ses affaires l'ayant appelé à Nicomédie, il n'avait pas voulu négliger cette occasion de satisfaire son désir. Noufc lui exposâmes nos principes, répondîmes à toutes ses questions et lui remîmes ensuite un Nouveau Testament et quelques traités en arménien moderne. En nous quittant, il nous remercia et nous promit d'apprendre à ses concitoyens que le protestantisme n'était pas, après tout, une aussi mauvaise chose qu'on avait voulu le leur faire croire. Et ce fut ainsi que la connais-

sance de l'Évangile fut pour la première fois portée à Adabazar, dont nous aurons plus tard à parler souvent. Cette ville est située à vingt-sept milles de Nicomédie, dans la direction de Test.

Durant les persécutions, la tyrannie du clergé avait produit à Brousse des effets que les missionnaires fixés alors dans cette ville décrivaient en ces termes : « Elle a fermé nos écoles et brûlé nos livres, sans en excepter la Parole de Dieu. Elle nous a publiquement et à différentes reprises, dénoncés comme des hérétiques et des infidèles, dont le seul but serait de saper les fondements de la foi chrétienne. Elle a défendu au peuple, sous peine de l'anathème, de la prison et de l'exil, d'avoir avec nous le moindre rapport, de recevoir ou de lire nos livres et de nous rendre le moindre service. Grâce à ses prescriptions, nos portes étaient constamment surveillées et pas un visiteur ne s'y présentait que son nom ne fût aussitôt signalé aux prêtres. Plusieurs fois même on s'est efforcé de nous chasser de nos demeures et de nous contraindre h quitter la ville. Et ces mesures violentes n'oht pas été l'affaire d'un jour ou d'une semaine ; c'est durant des mois et même la plus grande partie de l'année que nous en avons ressenti les effets. » Ainsi parlaient nos frères; mais quel fut le résultat définitif de toutes ces violences? La défense de lire nos livres et les auto-da-fés qu'on en avait faits inspirèrent à un grand nombre de personnes un désir plus ardent de les lire. Les

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dénonciations portées contre les missionnaires n'aboutirent qu'à mieux mettre en évidence la pureté de leurs mœurs; çt en définitive, il se trouva que l'injustice et la violence haineuse que les chefs spirituels de l'Église arménienne avaient mises à empêcher la Parole de Dieu de se répandre, firent plus, en quelques mois, pour amener les gens à comprendre les besoins d'une réforme radicale, que n'auraient probablement pu le faire de longues années de raisonnements et de prédication.

Dès ce moment, en effet, les demandes de livres ^ devinrent, dans cette ville, de plus en plus nombreuses. Elles arrivaient en même temps d'un grand nombre de localités, à trente ou quarante milles à la ronde. En octobre 1840, le service en langue turque, momentanément interrompu, fut repris en présence de vingt à trente auditeurs, dont les dispositions lui donnèrent un caractère tout particulier d'imposante solennité, et dès la fin de l'année des signes évidents annoncèrent que l'Esprit de Dieu se mouvait réellement au-dessus des cœurs attentifs à la prédication missionnaire. Avant la fin de janvier 1841, deux ou trois personnes donnèrent des indices réjouissants de régénération, tandis que d'autres devenaient de plus en plus sérieuses.

A Trébizonde, la réaction en faveur de l'Évangile ne fut pas moindre. Plusieurs personnes, désirant se conformer aux enseignements des saintes Écritures , s'attachèrent à les lire, recherchèrent les ins-

tractions des missionnaires et en vinrent de cette façon à rejeter sans hésitation toutes les doctrines, tous les usages qui ne leur parurent pas avoir la Parole de Dieu pour fondement. Néanmoins un seul individu donna, du moins à cette époque, des preuves évidentes de conversion. C'était un homme d'environ cinquante ans. Citons de plus un jeune homme, nommé Eprem, que la persécution avait chassé de Constantinople, et que les Arméniens de Trébizonde employèrent comme premier régent dans leur école, où il exerça durant dix-huit mois une très-heureuse influence. Forcé ensuite par une maladie de poitrine de renoncer à ces fonctions, il revint à Constantinople, et y mourut en remettant avec confiance son âme entre les mains de son Rédempteur.

La station d'Erzeroum eut à lutter contre toutes les difficultés que rencontre une entreprise de ce genre au sein d'une population ignorante. Il y avait là des habitudes d'intempérance, même parmi les prêtres, les femmes et les enfants. Le bigotisme n'en était pas exclu pour cela. Un Arménien employé par M. Jackson fut forcé d'aller se confesser à un prêtre. On sait que dans ce cas l'usage est d'imposer des pénitences, comme de lire des psaumes ou de répéter un certain nombre de fois l'oraison dominicale. Mais notre pénitent, considéré par le prêtre comme un grand pécheur pour n'avoir pas observé les jours déjeune, et surtout pour être allé

vivre auprès d'un missionnaire protestant, fut traité avec plus de sévérité. Le prêtre lui ordonna de s'agenouiller chaque matin vingt-quatre fois en l'honneur des vingt-quatre prophètes, et chaque soir douze fois en l'honneur des douze apôtres; et cela pendant tout uji mois ! — Des indices annonçant de meilleurs jours ne tardèrent cependant pas à se montrer aussi à Erzeroum . A la fin de 1840, les demandes de livres et surtout de Nouveaux Testaments s'y multiplièrent considérablement, et dès lors aussi M. Jackson trouva la population beaucoup plus accessible qu'auparavant.

A Smyrne, les missionnaires s'occupaient principalement des travaux de la presse. La prédication n'était cependant pas négligée, mais peu d'Arméniens s'y montraient disposés à écouler l'Évangile. C'est là que s'imprimaient tous les livres delà mission. En 1840 sortirent de notre imprimerie plus de six millions de pages, nombre de beaucoup supérieur à celui des annés précédentes. On regarda comme d'un bon augure que les Arméniens de Smyrne établirent, de leur côté, une imprimerie et commencèrent cette année la publication d'un journal.

Jusqu'à ce jour, la mission n'avait pas soutenu contre les ennemis de la réforme une seule lutte qui n'eût été pour elle une victoire. Ce fait est d'autant plus remarquable que les autorités ecclésiastiques semblaient posséder tous les avantages possibles pour s'op|>oser à l'œuvre. Les formes du gouverne-

ment patriarcal leur permettaient d'employer contre les hérétiques des mesures violentes; comme individus, les protestants indigènes ne pouvaient compter sur aucune espèce de tolérance, et l'idée de devenir assez nombreux pour obtenir du gouvernement une organisation distincte n'apparaissait, alors, à l'esprit des plus hardis que comme une éventualité lointaine, presque inacceptable. L'exemple des Arméniens rattachés au Pape était sous ce rapport tristement instructif. Deux choses cependant paraissaient dès lors évidentes : l'une, que l'Esprit de Dieu était à l'œuvre parmi les Arméniens, chassant de leur intelligence les ténèbres de l'ignorance et de la superstition et attirant un grand nombre de cœurs vers la vérité ; l'autre, que la Providence de ce même Dieu travaillait dans le même but en déjouant les projets des adversaires , en protégeant les siens, et en faisant tourner à sa louange jusqu'à la colère des hommes. Jamais encore la Turquie n'avait rien vu de pareil, et cette expérience pouvait être envisagée comme un problème qu'à Dieu seul il appartenait de résoudre. Le règne spirituel de Christ parviendrait-il à s'établir dans ce pays, en dépit des patriarches, des synodes et de tous les pouvoirs religieux ou séculiers qui se liguaient contre lui? Les missionnaires etceux qui les avaient envoyés le croyaient, et par le fait, Dieu se chargeait de démontrer aux plus incrédules ou aux plus timides qu'il avait lui-même pris cette cause en mains.

Plusieurs de nos persécuteurs avaient assez d'intelligence pour comprendre, dès cette époque, qu'ils luttaient contre un pouvoir irrésistible. L'auteur de ces pages se trouva un jour accidentellement mis en rapport avec un des magnats les plus influents, homme intelligent, mais qui avait pris une part active aux dernières persécutions. Je lui parlai de l'état religieux des Arméniens comparé à celui de quelques-unes des nations protestantes. Il m'écouta quelques instants d'un air pensif, et me dit ensuite : « Le protestantisme est destiné à se répandre, jusqu'à ce qu'il soit devenu la religion universelle. » Puis, un peu après, comme je m'élevais contre l'esprit de persécution, mon interlocuteur nia d'avoir été pour rien dans les violences exercées contre les protestants (c'était une insigne fausseté), et finit par ajouter « qu'il serait bon qu'en Turquie comme dans d'autres pays, chacun fût libre de penser ce qu'il voudrait en matière religieuse. » Toute persécution de ce genre est tellement odieuse en elle-même, que le cœur se révolte contre elle et que très-peu de gens osent avouer qu'ils y ont pris part. L' expatriarche lui-même, cet homme élevé à ce poste clans le seul but de nous faire la guerre, en fournit un exemple remarquable. « J'étais personnellement, disait-il avant de se retirer, opposé aux mesures violentes; mais quelques hommes influents les voulaient, et c'est uniquement à cause d'eux que l'on y a eu recours. » Et de leur coté plusieurs des hom-

mes auxquels le prélat faisait allusion dans ces paroles, tenaient un langage absolument pareil.

L'année 1841 s'ouvrit sous des auspices favorables. De nombreux indices annonçaient qu'une réformation profonde se préparait au sein de la communion arménienne. De notables améliorations s'opérèrent dans la manière de prêcher. Les vartabeds avaient compris que leurs auditeurs ne se contenteraient plus de légendes et de « fables semblables k celles des vieilles. » On voulait étudier les saintes Écritures pour comparer avec elles toutes les doctrines enseignées ou toutes les pratiques observées, et ce désir était une loi qu'on n'aurait pas impunément méprisée.

11 devint alors plus habituel de prêcher sur la repcntance, sur le sabbat, sur le jugement dernier, en prenant la Bible pour-base de l'enseignement. Plus d'un prédicateur fit de larges emprunts à nos propres publications, et on nous demanda même, à plusieurs reprises, de fournir des matériaux de sermons pour l'un des plus respectables vartabeds de . Constantinople. Un de ces prédicateurs alla jusqu'à s'élever contre l'erreur dominante qui substitue à l'intercession de Christ, celle de la vierge Marie et des saints. 11 osa déclarer en chaire que le nom de Christ était le seul qui eût été donné aux hommes pour être sauvés. Tout cela était, pour le pays, quelque chose de nouveau et d'étrange. Evidemment une révolution s'opérait dans les dispositions du

peuple, sinon dan» les opinions et dans la conduite de ses conducteurs spirituels.

A mesure que ce travail s'avançait, nous vîmes se multiplier les conversions. Ainsi un vieillard infirme, d'environ soixante ans, qui depuis longtemps suivait nos prédications, me dit un jour : « J'aurai bientôt achevé mon pèlerinage ; je n'ai plus à rester longtemps sur la terre. » — « Eh bien! lui répondisse, peu importe le moment du départ pourvu qu'on y soit préparé. » — « C'est vrai, reprit alors le pauvre homme en fondant en larmes, mais, moi je ne suis pas préparé : je sens que je ne le suis pas. »

Un autre homme, âgé de quarante-cinq ans, fut subitement réveillé et converti. J'ai vu peu de cas où la vérité semblât s'être emparée d'une âme avec autant d'énergie. On le sentait à son langage : « J'ai été, disait-il, un grand pécheur, mais j'espère que Dieu m'a fait grâce par les mérites de Jésus- Christ. Autrefois j'avais peur de la mort, mais, grâce au Seigneur, cette crainte n'existe plus. Je sens que je suis à Christ, et qu'à ma mort, c'est auprès de lui que j'irai. »

Un autre individu, chargé de plusieurs péchés éclatants, en était arrivé à désespérer de son salut, quand quelqu'un parvint à l'amener entendre nos prédications. Après y avoir assisté trois fois, il nous demanda un entretien particulier, dans lequel il déchargea son cœur du fardeau qui l'oppressait. « J'é-

tais plongé dans un profond désespoir, disait-il, mais je commence à penser que, même pour moi, il peut y avoir miséricorde auprès de Dieu. Oh! dites-moi ce qu'il faut que je fasse pour être sauvé. »

Ces faits ne sont que quelques exemples choisis parmi beaucoup d'autres. Nous vîmes à cette époque, par un merveilleux effet de la grâce de Dieu, des ivrognes, des joueurs, des adultères et même des impies prononcés, changer complètement leur manière de vivre, et montrer ensuite ces fruits d'humilité, de pureté et de zèle chrétien que le Saint-Esprit seul produit dans les âmes. Les gens du dehors euxmêmes parlaient avec surprise de ces changements, dont ils ne se rendaient pas compte. D'un autre côté, les anciens convertis, à très-peu*d 'exceptions près, croissaient en grâce et en connaissance. Leur piété ne se dépensait pas tout entière dans les exercices secrets de la méditation et de la prière ; un zèle actif pour le salut des autres était au contraire un des traits distinctifs qui les caractérisaient avec le plus de force.

Le prêtre Vertanes travaillait avec une activité des plus encourageante. Peu de jours se passaient sans qu'il eût à nous parler de quelque âme réveillée tantôt dans un quartier, tantôt dans un autre. Il employait tout son temps à aller de maison en maison, partout où ses services pouvaient avoir quelque utilité. Ses efforts tendaient principalement à per-

suader aux gens d'étudier eux-mêmes les saintes Écritures, « pour voir si ce qu'on leur enseignait y était conforme. » Il en amenait souvent aussi à nos prédications, ou leur procurait des entretiens particuliers avec nous. A cette époque, c'est-à-dire au printemps de 1841, un fait assez étrange lui ouvrit • encore un autre champ de travail. Le bruit s'était répandu dans la capitale, qu'à Nicomédie un certain nombre d'Arméniens étaient sur le point d'abandonner leur Église pour se jeter dans les bras des jésuites. Là-dessus le patriarche chargea le prêtre Vertanes, alors à notre service comme colporteur, d'aller en toute hâte tenter quelque chose pour prévenir cette défection. Revêtu ainsi d'un titre respectable, Vertanes eut accès dans toutes les familles arméniennes de Nicomédie, et réussit complètement dans l'objet de sa mission. Mais, tout en répondant fidèlement à la confiance du patriarche et en persuadant aux Arméniens de ne pas aller volontairement se courber sous le joug du pape, il déploya plus d'énergie encore à éveiller en eux un sentiment profond de leurs péchés et à leur faire recevoir Christ comme le seul Sauveur de leurs âmes. Sa présence dans cette ville fut ainsi tout à la fois une , grande consolation pour les frères que nous y comptions déjà, et un avantage précieux pour la cause de Pévangélisation en général.

D'Adabazar nous reçûmes aussi d'excellentes nouvelles. A cette époque, les adversaires tentèrent

bien de soulever un orage contre les frères, et l'un de ceux-ci fut même jeté en prison. Mais l'intervention d'un ami puissant l'en fit promptement sortir, et à la suite de ce fait, la vérité se répandit avec plus de rapiditéqu'auparavant.Chaquedimanche,des réunions, formées pour prier et lire en commun la Bible, attiraient de vingt-cinq à cinquante personnes, et l' un des prêtres de la ville donna lieu de croire qu'il était devenu serviteur de la foi. Quelle admirable démonstration de l'utilité de la presse! Aucun missionnaire n'avait encore paru dans cette ville, et jusqu'alors le Saint-Esprit n'y avait opéré qu'au moyen de nos publications. Un traité-placard, ne comprenant que lesdix commandements, sans notes ni commentaires, mais en arménien moderne, avait suffi pour éveiller l'esprit de recherche! En y lisant, pour la première Ibis de leur vie, dans un langage intelligible pour eux, ces mots : Tu ne feras aucune image taillée, quelques personnes s'étaient dit les unes aux autres : « Mais ceci condamne formellement nos tableaux d'Église! Nos prêtres ne savent donc pas que Dieu a donné un pareil commandement? » Et ainsi la Parole du Seigneur se montra, là comme partout, ( prompte et puissante en bons effets. Un an plus tôt, on n'aurait probablement pas trouvé, parmi les quatre mille Arméniens d'Adabazar, une seule âme qui ne fût pas plongée dans les ténèbres spirituelles les plus épaisses, tandis qu'à l'époque dont je parle quarante individus au moins y étaient dé-

cidés à prendre la Bible pour règle unique de leur foi, et que sur ce chiffre plusieurs pouvaient être regardés comme des hommes vraiment convertis, prêts à donner leur vie pour la cause de Christ.

Plusieurs fois ces nouveaux frères avaient manifesté le désir qu'un missionnaire allât les visiter, mais jusqu'à ce jour les exigences de nos autres travaux nous avaient empêchés de répondre a cet appel. A la fin cependant, durant l'automne de 1841, M. Schneider, de Brousse, put disposer de quelque temps en leur faveur. Sa visite remplit de joie le cœur de tous les frères et lui-même en rapporta, d'après tout ce qu'il avait vu et entendu, cette joyeuse conviction, que ce qui se faisait là, était bien une œuvre du Saint-Esprit.

Dans le courant de l'année 1841, la prédication publique de la Parole sainte attira de plus en plus l'attention danstotites les stations de la mission, et on peut dire qu'en général elle produisit d'excellents résultats. A Smyrne, où le nombre des auditeurs était fort restreint, on en vit pourtant plusieurs en recevoir de salutaires impressions. A Trébizonde, un service commencé par M. Johnson, en novembre 1840, fut mieux suivi et fit assez de sensation pour que l'évêque du lieu en prît ombrage. Il manda devant lui quelques-uns de ceux qui fréquentaient ce culte et les somma de n'y pas retourner. Mais cette défense n'eut d'autre effet que d'accroître le chiffre des auditeurs. On en comptait souvent une tren-

taine qui, tous, écoutaient évidemment avec intérêt, et dont plusieurs semblaient touchés à salut. Il se trouvait, parmi ces derniers, un jeune homme appartenant à la communion des Arméniens papistes.

Mais, la plus considérable de toutes les congrégations de l'intérieur, était celle de Brousse, où, durant les mois d'été, M. Schneider vit son local constamment rempli. Là, aussi, plusieurs individus donnèrent des signes de réveil, et deux au moins parurent convertis. On savait de plus qu'un grand nombre d'Arméniens désiraient d'entendre la prédication, et ne s'en tenaient éloignés que dans la crainte de la persécution.

AConstantinople, l'état des choses offrait un étrange aspect. Le patriarche était personnellement bien disposé en faveur du parti évangélique; mais ce n'était pourtant pas un ami décidé, et il se laissait facilement influencer par les banquiers. Son vicaire, ou plutôt son collègue (car il avait été promu à ce rang), ne pouvait nullement passer pour bigot, et n'avait probablement de foi bien arrêtée sur aucun point , mais il était rusé et savait se plier aux circonstances. Un assez grand nombre de marchands désiraient que le patriarche fût changé; et dans le but d'amener cet événement, ils firent courir le bruit que Stephan, qui occupait alors ce siège, n'était au fond qu'un protestant et un instrument dans la main des missionnaires. Et pour appuyer cette assertion, ils demandaient pourquoi l'on ne défendait

pas aux parents arméniens de placer leurs enfants à notre séminaire de Bebek. Ainsi accusé, le pauvre patriarche dût se décider. Son vicaire fit donc venir devant lui un prêtre et deux laïques, dont les enfants étaient dans cet établissement, et les engagea à les en retirer, tout en leur enjoignant de n'en rien dire publiquement. Le prêtre obéit d'abord, mais au bout de quelques jours, il nous ramena son fils. Sur un nouvel ordre du vicaire il le reprit, mais pour nous le rendre encore, et cela se renouvela quatre ou cinq fois. Alors et dans le but d'aplanir les difficultés, M. Hamlin ferma volontairement l'école pour quelques semaines. Elle n'en devint ensuite que plus prospère. Le chiffre des élèves fut porté à vingtquatre, et aurait pu s'accroître beaucoup plus encore si nos ressources pécuniaires l'avaient permis. Plusieurs des parents dirent nettement au vicaire qu'ils ne consentiraient à retirer leurs enfants que dans le cas où leur Église posséderait une école aussi bien conduite que la nôtre.

Un de nos amis, très-lié en même temps avec le patriarche, nous avait précédemment conseillé de ne pas donner pour le moment plus d'extension à notre séminaire , et de conduire toutes nos autres opérations avec prudence, parce qu'autrement le patriarche, accusé par ses ennemis politiques de favoriser les protestants, pourrait se voir forcé de prendre des mesures pour amener la fermeture de cet établissement. Mais à ce moment

même un événement inattendu attira l'attention

d'un autre côté. Ce fut une violente querelle qui s'éleva entre les banquiers et les marchands au sujet du collège de Scutari, dont on prétendit que les finances avaient été mal administrées. Il en résulta, au sein de la communauté arménienne tout entière, une agitation prodigieuse, qui nous permit, à nous et aux frères indigènes, de continuer nos travaux sans être le moins du monde inquiétés. Ainsi Dieu veillait toujours sur son Église naissante. On le vit tour à tour frapper de ses jugements les adversaires de son œuvre, et jeter la confusion dans leurs rangs, de telle sorte que pendant qu'ils se dévoraient les uns les autres, les défenseurs de la foi croissaient en force et marchaient de conquête en conquête.

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