L EGLISE ET L'EMPIRE
est contradictoire à la conception païenne, comme la religion à l'irréligion ; la pénétration progressive de celle-là dans les faits met nécessairement celle-ci en péril. A mesure que la foi se fixe, s'enracine, sétend dans une conscience, la vivifie et l'illumine, la vie dont cette conscience est le centre se transforme ellemême, et elle tend, indirectement et directement, à transformer les consciences voisines. Entre deux- Romains de race, l'un païen, l'autre chrétien, la distance est infiniment plus grande quentreun Grec et un Barbare ; les idées que, plus ou moins consciemment. ils vivent, sont contradictoires ; les principes religieux, le culte, les règles de la vie privée. les idées qu'ils se forment touchant l'avenir du monde et l'importance de la vie présente, tout les oppose. Au sein de la nation romaine guidée par de séculaires traditions, naît une nation ennemie que poussent des traditions contraires.
Cette contradiction radicale est particulièrement redoutable en un point précis : le Christianisme menace directement de ruiner l'organisation politique de l'empire. L'administration civile s'enveloppe d'un manteau de rites religieux ; l'homme auquel sa conscience interdit d'accomplir ces rites est dès lors incapable de s'encadrer dans cette administration ; il renonce, il doit renoncer à toutes les fonctions publiques, municipales, provinciales ou impériales. Si jamais la loi qui régit sa conscience vient à se rallier luniversalité des cilovens, l'administration romaine
s'cffrondre, faute de sujets qui puissent la continuer; elle est en tout cas compromise du jour oij tant d'hommes, parmi les plus capables, s'en détournent ouvertement. Le culte de Rome et d'Auguste exprime de la façon la plus saisissante cette solidarité de la religion et de l'empire païen ; ennemis de la religion, fuyant tout ce qu'elle touche, c'est-à-dire toutcequelle souille, les chrétiens sont, do fait, rebelles à l'empire ^ Il y a plus : ces rebelles inconscients sont organisés. Ils forment dans chaque ville une société pourvue d'institutions vivaces. Un chef suprême, l'évèque, élu par ses frères, un conseil presbytéral, des tribunaux, une caisse, un service charitable, des réunions de culte à des jours réguliers, des lieux d'assemblée, des sépultures corporatives, c'est tout une ])ctite cité constituée dans la grande -. Ces sociétés locales, d'autre part, sont unies les unes aux autres par un sentiment très vif de fraternité qui se fortifie par les conciles, les lettres, les voyages, les échanges d'aumônes. Au-dessus des églises locales, il y a l'Église catholique. Cette unité religieuse est d'autant plus forte qu'aucun sentiment national ne la contrebalance :
' Guignebcrt : TerluUien. élude tmr ses senfime/ifs ù l'éf/ard de l'Empire et de la société civile, Paris, l'.lOl ; Bigelmair : Die fiefeiliguiif/ der C/wisten am ôffenlUchen Lehen in vorconstanlinisclter Zeit., Miinchon. 1U02. — Voir (Mirore Boissior : La fin du paganisme, Paris, 1891, 2 vol. ; et G. Sorel : La ruine du monde antique. Conception matérialiste de l'histoire, Paris. 1901 .
- Dt^ce. au dire do saint Cy|)rien, eût mieu.x aimé voir à Rome un compétiteur qu'un évèque. Ep. 55, "J.