LA PERSECUTION
les communautés extra-romaines sontinsigiiitlantes, et nul groupement national ne sest formé déjà au dedans de 1 empire. La prépondérance de léglise de Rome entin est incontestée : on voit en elle l'arbitre des intérêts solidaires et le garant de l'unité.
Ce triple danger, qui déjà occupe Celse, Unit par émouvoir les empereurs. Ils publient « des édits nouveaux, spécifiant les catégories de chrétiens à poursuivre, la procédure, les pénalités, les contiscations, les mesures de police » ; rien n'est plus abandonné à l'iiiitiative des particuliers ou au zèle des gouverneurs. Ceux-ci doivent se mettre en campagne et procéder méthodiquement suivant un plan arrêté d'avance dans les bureaux de la chancellerie^.
« Septime-Sévère est le premier empereur qui ait porté un édit de ce genre. Personnellement, il était loin d'être défavorable aux chrétiens : sa maison en était
• Les textts relatifs aux persécutions — les textes authentiques, s'entend — ont été publiés par Knopf : Ausfjewdhlle Miïriijvemcten, Tubingen, 1901 ; par Oscar von Gebhardt : Aiis(jewdhlle Mdrlyreraclen umlandere Urknnden aus derVerfolrjungszeit der cfirislUehen Zeit. Berlin, l'.)02. Voir aussi Preuschen : Analecta. Kurzei^ Texte znr Geschichte der alten Klrche iind des Kanofis, Freiburg, 1893.
Sur les persécutions, voir Paul Allard : Histoire des persécutions pendant la première moitié du Ilb siècle, Paris, 188(j, 3« éd., l'J07: Les dernières persécutions du llb siècle, Paris, 1907, 3'-' éd. ; Le Christianisme et l'empire ronain. Paris, 1897, 8" éd.. 1908; Neumann : Der romische Staat und die allQemeine Kirche bis au f Diokletian, Leipzig, 1890. I: Linsenniayer : Die Bekampfum/ des Christentams durch den vômischen Staat bis zum Todedes Kaisers Julian. Munchen. 1905. Sur la critique des traditions martyrologiques, voir A. Dufourcq : Etude sur les Gesfa Martijrum romains, Paris. 4 volumes parus, 1900-1909.
remplie ; son fils Caracalla fut élevé par une chrétienne. » Mais les nécessités de la situation étaient impérieuses : ceci devait tuer cela. Sévère essaya d'enrayer le prosélytisme ; Tédit qui! porta à cet efîet interdisait à tous les non-clu'étiens dembrasser le Christianisme ; les magistrats impériaux devaient rechercher et punir les nouveaux convertis. L'école catéchétique d Alexandrie fut aussitôt désorganisée, Clément, son chef, contraint de quitter l'Egypte : n'était-elle pas la principale institution de propagande de l'Église? Origène tenta de la reconstituer; il fut immédiatement poursuivi ; beaucoup de ses disciples, nouveaux convertis, furent arrêtés et exécutés. A Carthage, Félicité, Perpétue et toute une troupe de catéchumènes ou de néophytes subit également le martyre K
' Septime Sévt^re (193-211). L'édit dale probablement de Tan 200 : il interdit également les conversions au Judaïsme [Vita Severi, 16-17], surtout, semble-t-il, le fait de circoncire les étrangers [Déjà Antonin avait porté semblable défense. Dif/esle, XLVIII. 8, 1]. D'après Ailard [Ckrisl. et emp. romain, 74], l'ordonnance impériale « regarde, non plus les chrétiens en général, dont la situation légale est depuis longlemi)s fixée (interdiction du Christianisme par Néron), mais les nouveaux chrétiens, les convertis. L'établissement, en ce qui les concerne, d'un délit spécial, implique nécessairement vis-à-vis d'eux un changement de procédure. Pour celte catégorie de fidèles, le conquirendi non sunl de Trajan est effacé. Au lieu d'attendre qu'un accusateur les traduise devant le tribunal, les magistrats reçoivent Tordre de les poursuivre directement. On espère arrêter ainsi la propagande évangéliquc ». Voir aussi Duchcsne. I, 3o9-:)(12.
Lire les actes de Perpétue et Félicité martyrisées le 7 mars 203 dans Ruinart, 18:)9, J;{7 ou Gebhardt : Act'a mavhjvum selecfa, 1902. p. til. Il est certain (pie l'original est le texte latin; il est
PuLITInUE DE L EMPIRE 23
Les descendants de Septime-Sévère héritèrent de la bienveillance quil avait souvent montrée aux chrétiens et négligèrent, ce semble, darrèter leurs progrès : Alexandre Sévère voulait même admettre officiellement Jésus-Christ au rang des dieux ; « ses conseillers, qui larrétèrent, ne lempèchèrent pas de tolérer ouvertement l'existence des communautés, de faire l'éloge de leur morale et de prendre leur défense dans leurs contestations avec des particuliers» *. Mais ces conseillers reprirent une influence prépondérante à sa mort". Maximin, élu par les soldats, ne demandait du reste qu'à ne pas continuer lœuvre de son prédécesseur ^ Les juristes qui le guidaient, satisfaits d'avoir un texte précis qui arrêtât les conversions, préludèrent à l'attaque des églises en les privant de leurs chefs : les évêques et les clercs une fois exilés, on aurait facilement raison des fidèles. Le plan impérial, logiquement conçu, se développait méthodiquement. Les églises furent brûlées ; Origène dut s"enfuir ;
vraisemblable que laiiteur n"est autre que Tertullien [Adhémar dWlès : L'auteur de la passio Perpétuas, R. II. Ec, 1907, o]. Traduction française dans Leclerq : Les Martyrs, 1, iVJO^i, 122. — Voir aussi Allard : Ilist. des pers.. II, 114, sq.
' Lampride : Alej;., 49. II donne gain de cause à l'Eglise contre la corporation des cabaretiers, qui lui dispute un terrain.
- Il serait intéressant de mieux connaître les hommes qui, sous le nom de l'empereur, menaient la lutte contre l'Eglise. Ulpien passe pour avoir recueilli les édits relatifs aux Chrétiens [Lactance, Y, 2].
'■ C'est le 23 mars 2oo que Maximin était reconnu empereur; il est égorgé avec son fils en juin 238. [Duchesne. I. SfiB: Allard. p. 92]. C'est alors qu'Origéne écrit sa Co/iorf. ad Mari.
son ami, le diacre Aml)roise, et le peintre Proclétos furent arrêtés ; le clergé de Cappadoce fut décimé ; il semble même que le légat de cette province sévit indistinctement contre tous les iidèlcs. A Rome, le pape Pontien et Ilippolyle furent condamnés aux mines, envoyés en Sardaigne. A Antioclie, à Alexandrie, à Cartilage, à Lyon, les évéques, plus heureux, échappèrent aux recherches. Enfin, Maximum mourut, et l'Eglise retrouva un peu de tranquillité. Le successeur de Gordien III, Pliilippe, paraît même avoir été clirétien ; il correspondait avec Origène, ainsi que sa femme ; s il célébra dans des fêtes païennes le millénaire de Rome, il autorisa le pape Fabien à rapporter solennellement de Sardaigne les reliques de Pontien. Denys d'Alexandrie parla de son « très doux empire )> et Origène déclara que, dans un monde ennemi, les chrétiens jouissent dune paix merveilleuse, « que la Providence dilatait chaque jour les frontières de leur religion et leur donnait enlin la liberté w ^
Origène se trompait : loin de désarmer, lempire allait frapper le coup décisif. Avec Sévère, il avait circonscrit le fléau ; avec Maximin, il en avait diminué les forces ; Dèce tente maintenant de Tétouffer. Cest un partisan convaincu des traditions romaines; tandis qu'il se prépare à repousser les Barbares, il rétablit la
* Eusèbe, VII. 10; Allard, 'J3-94; Duchesno. 1,367. — Philippo l'Arabe r('gne de 244 à 249: il a sévèrement j)r()seril le vice grec.
GUERRE A MORT : DECE 25
charge de censeur et la confie au sénateur Valérien avec mission de corriger les abus du monde romain tout entier. Les chrétiens vont être systématiquement traqués, tous. Un éditles oblige, tous, sans distinction, à faire acte d'adhésion au culte païen. Dans les plus grandes villes comme dans les plus humbles villages, une commission fonctionne, composée de magistrats et de notables ; à lappel de leur nom, les suspects doivent offrir une victime ou brûler de lencens ; ils doivent encore blasphémer le Christ et manger de la chair des victimes. Un certificat de type uni'brme, arrêté à Rome, leur est délivré alors; ils sont sauvés. Ceux qui refusent sont condamnés à mort, ou déportés, ou exilés. « La défaillance fut universelle, dit « Denys d'Alexandrie ; un grand nombre de person- « nages en vue se présentèrent deux-mêmes. Les « lonctionnaires se laissèrent conduire par leurs « subordonnés... ; ils s'avançaient, la plupart livides « et tremblants, comme s'ils allaient, non pas offrir le « sacrifice, mais servir eux-mêmes de victimes... « Quant aux petites gens, ils se mirent à la suite des ft autres ou bien s'enfuirent ;un certain nombre furent « arrêtés. Parmi ceux-ci, il y en eut qui persévérèrent c( jusqu'à se laisser mettre aux fers et en prison, quelce ques-uns même, pendant un temps assez long; « mais, avant de passer devant la tribune, ils abju- ((. raient ; d autres ne furent vaincus que par la force ture. » La tenue des foules fut un peu partout aussi déplorable qu'à Alexandrie. A Smyrne. lévêque Eu-
26 I/ÉGLISE IMPÉRIALE I LA VIE CURF/nENNE
daemon abjura même avec ini î^rand nombre de fidèles ^
« 11 y eut en revanclic des martyrs et surtout des confesseurs. A Piome, le pape Fabien fut exécute le 40 janvier :250; les prêtres Moïse et Maxime, les diacres liufin et Xicoslrafe furent jetés en prison, où ils restèrent plus dun an. Saturninus, évoque de Toulouse, Carpus et Papylus, évècpie et diacre de Thyatire, souf-
* Dèce (249-2ol). Voir Allard, j). 9G, sq. auquel j'emprunte i)Iusicurs phrases ; Gregg : Thedecian perseculion, 1897 ; Schœnaich : Die C/irisi. verf. des. K. Decius, l'.)09. Nous avons retrouvé, en original, plusieurs certificats de sacrifice, prôs dArsinoé ou à Oxyrliyn(iuc[\S//r... Herlin, 1893. 10u7: Si/z... Wien. 1S',I4. o; Grcnfell et Ilunt : Oxtjrhyn. Vapyri, IV, 1904 ; et les publications de Krebs en 1S93 et Wessely en 189i. « La pièce se compose de deux parties. La première est une requête adressée aux préposés aux sacrifices de la ville ou du village par celui qui veut faire constater sa soumission. Après l'indication de ses noms, âge, lieu de naissance, signes d'identité, il leur déclare qu'il a de tout temps sacrifié et que « récemment en leur présence, conformément aux prescriptions de l'édit, il a offert l'encens, fait la libation et goillé aux victimes », ce qu'il leur demande de certifier. La commission, ou l'un de ses membres, opi)Ose au bas de la requête son visa, avec la date » [Allard, 98; Nuovo liull., 1895, (i8-73].
Lire deux certificats dans Gebhardt : op. Uiud., 182.
Lire les actes de IMonius, martyrisé à Smyrne le 1" février 250, dans Gebhardt : AclaMarl. Selecla. 1902, p. 90 ou dans Ruinart, 1859, 188 (texte latin), ou dans Leclercq : Lea Martyrs. Il, 68 (trad. f r ) ; — de Carpus. Papylus et Agalhonicé, qui ont été exécutés à Pcrgame, sans doute à ce moinent [Allard ; J. de Guibert dans R. Q. IL, 1908; conlrà Harnack : Chron.. I, 362j, dans Gebhardt: op. laïuL, 13 et dans Leclercq : op. laud., I, 77 (trad. fr.) ; — de Maxime, martyrisé à Kphèse ou à Lampsaque en avril 250? dans Gebhardt : p. 121 et dans Leclercq : II. 95 (voir Allard, II, 393); — d'Acace, évèque d'Antioche en l'isidie. rji/i fui f/racié par Dèce, dans GMihardt. jv 11.) et dans Leclercq. IL 89 (voir Allard. Il, 4l2i.