IV
322 LE DIVORCE DE LÉOLTSE ET DE l'eMPIRE
effet décoratif, ces calmes et immobiles figures symétriquement disposées et dont la sévère majesté produit une émotion si profonde ; au symbolisme familier des catacombes, il substitue des types et des compositions d un caractère plus liistorique ; surtout il aime et recherche les rafTlnements de la décoration, les combinaisons savantes de la polychromie, la splendeur des orfèvreries, le chatoiement des étoffes précieuses : par-dessus tout il veut éblouir, et la grandeur des conceptions lui est aussi famihère que la magnificence de lexécution. H donne aux idées chrétiennes, pour la première fois, la forme souvent définitive qu'elles garderont désormais ; surtout, pour la première fois, il met pleinement en relief la grandeur divine et la splendeur du Christianisme triomphant. Gel art chrétien trouve son expression symbolique dans la basilique de Sainte-Sophie. La colossale cou])ole qui la domine paraît élever jusqu'au ciel 1 hommage de 1 homme à son Dieu : « ouvrage admirable et terri- « fiant tout ensemble et qui parait moins reposer sur « la maçonnerie qu'être suspendu par une chaîne d'or {( du haut du ciel. » La décoration de l'édifice n'est pas moins originale et moins grandiose que son architecture : le Christ est roi; sa véritable place est donc sur un trône resjjlendissant d'or et de gemmes, au milieu d'une cour d'archanges, de saints et d'apôtres. Sur de gigantesques colonnes de porphyre, des chapiteaux, souvent rehaussés de dorures, posent la fine denteHe de leurs cubes ciselés. Au bas des murailles, sur le
SA1>'TE-S0PHIE 323
sol de l'église, des marbres de toutes couleurs, les jaspes, les albâtres, les cipolins ; les serpentines se dispersent et s'enroulent en combinaisons qui semblent maniées par le plus habile des peintres ; on dirait dun jardin tout jonché de fleurs de pourpre semées dans l'épaisseur du gazon. Plus haut, le long des parois, à la voûte des coupoles et des absides, dimmenses mosaïques se déroulent sur des fonds dor vif ou de bleu foncé. Au sommet de la grande coupole apparaît une croix colossale sur un ciel tout parsemé d'étoiles ; ailleurs courent des ruisseaux de fleurs et de verdure : le tout admirablement mis en valeur par la grande lumière que versent dans l'édilice les quarante fenêtres percées dans la coupole ou dans les murs. Ainsi parée sous son vêtement de mosaïque, Sainte-Sophie apparaissait rayonnante de lumière, trône éblouissant du Dieu vivant ^
* Je résume ici. dans les termes qu'il a employés, Diehl : op. laud., 476, 482, 641 ; du même, voir Ravenne, Païenne et Syracuse. 1907. — Les églises se multiplient par l'effet des donations le donateur a droit d'y installer, d'accord avec l'évèque, les clercs de son choix; : elles sont orientées, et, en général, petites et mesquines. Les plus fameuses sont bâties suivant des formules très variées, où reparaissent souvent les vieilles traditions indigènes d'Asie Mineure, de Mésopotamie et de Syrie, influencées peut-être par la Perse : ce sont des l)asilique3 à plafond, ou à coupole, ou des basiliques polygonales. Dans la seconde moitié du vi« siècle, l'église polygonale à coupole l'emporte : telle est Sainte-Sophie (bâtie .o32-537!, dont les architectes se sont souvent inspirés. Ils construisent en béton et en briques. Ils ne recourent quasi jamais à la statuaire pour décorer les surfaces, qu'ils abandonnent à la fresque [à Saint-Serge de Gaza :.la vie de Jésus] ou à la mosaïque [Saint-Vital de Ravenne]. Miniaturistes [évangéliaires d'Echmiadzin et de Rossano], ivoiriers [fauteuil Saint-Maximien].
324 LE DIVORCE DE l'ÉGLISE ET DE LEMl'IllE
La foi chrétienne, on le voit, est encore puissante au cœur du vieil empire ; on conçoit quelle ait maintenu dans les âmes la claire conscience de lunité fondamentale de l'Église et empêché les violences et les ambitions de Tempereur de transformer le droite
orfèvres [autel 537, Sainte-Sophie], brodeurs concourent à embellir les objets du culte. — Voir Millet : l'Arl byzanlin [Histoire de l'art de Michel. I, 1, 1905, 127; Bayet : VArt byzantin, 1883, 3e éd., 1904 et Recherches pour servir à l'histoire de la peinture et de la sculpture chr. en Or... 1879 ; Strzygowski : Orient oder Rom., 1901, et Vrsprung und Sieg der allbyz. Kunst.,idO'i ■,G-àyei : VArl copte, 1902; Jean Clédat : Le monastère ei la nécropole de Baouit, Le Caire. 1906. — La passion du luxe et le culte superstitieux de la tradition, linfluence de la cour éloigneront cet art de l'observation sincère et tenace de la nature et précipiteront sa décadence.
' Quelles forces, demandera-ton, limitent l'expansion chrétienne au sein de l'empire?— Les églises chrétiennes non catholiques, nées autrefois, sont officiellement, parfois effictivement persécutées : l'Eglise montaniste est encore attestée en 529 et en 551 (Jean d'Asie) ; lEglise arienne, pour (jui Juslinien a d'abord bâti, à C. P. l'église Saint-Mokios,a certainement encore des fidèles ; IcsManichéens, sans aucun doute, sont beaucoup j)lus i)uissanls, mais leur histoire est très obscure; en revanche, il semble que toutes les Eglises gnostiques et marcionite aient disparu. Voir Gode, 1, 1, 5-7; 4, 20; 5, 13, 14, 20, 21. — L'Eglise dlsraèl. officiellement tolérée par les emi)ereurs chrétiens, est souvent en butte à des humiliations et vexations : ils interdisent aux Juifs la polygamie, leur retirent leur juridiction nationale, leur défendent la propagande, le mariage avec les chrétiennes, l'accès aux fonctions publiques, même municipales. Justinien leur défend d'ester en justice contre les chrétiens et d'avoir des esclaves baptisés, de célébrer leur Pàque avant la Pàque chrétienne et de se servir de la haggada ; il leur enjoint de « se servir toujours de traductions grecques ou latines de l'Ecriture i)our les lectures sabbatiques ». Maurice et Phocas voulurent les contraindre au l)aiJléiiie. De là les révoltes (529, 550. 613) durement réprimées. Th. Ueinach: Histoire des Israclilcs, 1901,39-43, et Pargoire. p. 14- 1 tj. 2saturellement les Païens, encore nombreux, sont traqués ; ils
APRÈS JUSTIXIEN 325
Byzance n'a pu, au temps même de Justinien, se subordonner Rome. Elle doit donc, ou accepter de lui être subordonnée au même titre que les autres églises, ou se révolter contre sa primauté et aspirer à \' autonomie. De ces deux partis, Byzance choisit le second^ : Rome s'en laisse lentement convaincre, abandonne la rebelle à sa révolte stérile, et se retourne vers l'Occident.
Les empereurs, seuls, se fussent volontiers soumis ; et les patriarches, privés de leur appui, auraient dû
sont déclarés incapables de posséder; l'édit de 529 ferme l'école de philosophie païenne d'Athènes (dont sept maîtres fuient en Perse, comme ont fait les Juifs au iv^ siècle) ; en 533, 546, 561, les Païens sont persécutés; en 580, le païen Anatole est massacré. Le monophysite Jean d'Asie, qui se vantait d'avoir converti une multitude de Païens (et d'hérétiques» en 542, 543, ne reculait pas devant les moyens les plus violents. [Le Code Théodosien proclamait une relative tolérance pour ceux « qui vivent tranquillement et ne font rien de contraire aux lois ». Dans l'oasis d'Augila. Jupiter Ammon et le dieu Alexandre étaient toujours adorés, ainsi qu'Isis à Philae, Astarté à Byblos, lesBaals à Heliopolis, la lune à Carrhae : Tribonien et Jean de Cappadoce passaient pour athées ; le préfet du prétoire, Phocas, était païen. La persécution de Justinien, si violente qu'elle fût. ne supprima pas le Paganisme tout à fait : à la fin du vi* siècle, il y aura à Héliopolis de sanglantes émeutes païennes ; Antioche, Edesse, la Syrie abritent des sociétés secrètes païennes. Diehl : op. laitd., 547].
• Un fait symbolise cette attitude qu'adopte désormais l'empire. Malgré la volonté et Teffort de Justinien, ce n'est plus le latin, c'est le grec qui de\ ient partout, dès la fin du vi* siècle, non seulement la langue des affaires, mais encore « la langue officielle de l'administration et de la loi o. Diehl, 566.
imiter leur sagesse. Mais la guerre qu'ils ont à soutenir contre les Perses d'abord, contre les Arabes ensuite, les engage à fortifier de leur mieux le loyalisme de leurs sujets. Or, ceux-ci continuent de voir dans Chalccdoine le triomphe du nestorianisme et la perversion de la foi; les formules monophysites leur apparaissent comme les seules qui expriment et qui sauvegardent la tradition. Il faudra donc que les empereurs du vii^ siècle reprennent la tache ingrate de Justinien et qu'ils élaborent laborieusement des symboles capables de plaire à la fois à Rome et à l'Orient. C'est l'objectif du patriarche Sergius et de l'empereur Héraclius. Sergius enseigne qu'il n'y a en Jésus qu'une volonté ; par là, pense-t-il, les Monophysites seront satisfaits ; la volonté d'un être, n'est-ce pas sa personne qu'elle exprime? Professer l'unité de volonté, c'est donc condamner Terreur nestorienne. Mais les Catholiques, de leur côté, ne pourront se montrer mécontents ; l'unité de la volonté en Jésus-Clirist ne comporte nullement l'unité de nature ; professer l'unité de volonté, ce n'est donc pas adopter rcutychlanisme. La thèse était ingénieuse ; Héraclius la trouve séduisante : il avait pour cela de bonnes raisons. Si les Perses venaient d'être écrasés en six campagnes, les Nomades qui peuplaient les déserts de l'Arabie commençaient de s'agiter du côté de l'Oronte et de l'Euphrate, au nom d'un certain Mohammed qui prétendait se faire reconnaître en qualité d'apôtre de Dieu. Cyrus, l'évêque de Phasis en Colchide, qui a adopté avec ardeur
LA POLITIOUE MuNOTHELITE 327
les idées de Sergius, est envoyé par Tempereur en Egypte, avec le titre de patriarclie d'Alexandrie ; il réussit dans sa mission, gagne la plupart des Monophysites, rétablit lunité religieuse et raffermit le loyalisme politique des Égypiiens à l'endroit de Byzance. — Mais l'entente repose sur une équivoque : s'agit-il de reconnaître que la volonté de Jésus, en fait, a été une ; s'agit-il de reconnaître que son « énergie », c'est-àdire sa faculté de vouloir, a été une, elle aussi ^ ?
Les Monophysites n'hésitent pas; conséquents avec leur doctrine, ils ne reconnaissent en Jésus-Christ qu'une « énergie ». Le Monothélisme n'est, dès lors, qu'un développement logique de leutychianisme. Le moine palestinien Sophrone le combat avec vigueur, et, lorsqu'il est monté sur le siège de Jérusalem, il publie une lettre d'intronisation où est exposée sans détour la doctrine des deux volontés et des deux éner-
* Sergius, 610-638, était surtout homme d'Etat : avant 619, il correspondait avec deux évêques monophysites, Sergius d'Antinoé et Théodore de Pharan ; en 622, il négocie avec Paul le Borgne, en 626 avec Cyrus de Phasis qu'il fait nommer en 630- 631 patriarche d'Alexandrie : en 633, il dirige les conférences de Theodosiopolis où l'Eglise d'Arménie s'unit à l'Eglise byzantine, au moment où Cyrus, 3 juin 633, accueille le retour des Théodosiens. L'empereur Héraclius (610-641) reçoit docilement ses conseils avisés [La lettre de Menas sur laquelle Sergius appuie sa doctrine a peut-être été fabriquée par lui. P G.. 91, 332, C]. Pargoire, 157-178, et G. Owsepian : Die Entstehungsgeschichte des Monothelelismus nach ihren Quellen gepriifi und dargeslellt. 1897, Leipzig. Voir Drapeyron : L'empereur Héraclius... 1862, Paris.
L'agitation arabe, suscitée par la réforme de Mohammed [j76-632\ commence vers 610-611 ; le 11 juillet 622, M. est chassé de la Mecque, où les idolâtres dominent, et fuit à Yatreb iMédine) fl'hégire) ; en 628, les Mecquois désarmeront.
gies. Sergius abandonne alors l'expression u-la IvÉpys'.a; et le pape Honorius adhère à sa doctrine ainsi rectifiée : il approuve l'expression iina voluntos. Enhardi par le succès, Héraclius fait un pas en avant et prétend, par y Ecthèse, faire souscrire à tous les formules monothélites. Il y a urgence : les fanatiques qui se réclament de Mohammed font de surprenants progrès ; ils ont enlevé Damas, ils ont détruit larmée impériale sur les bords de l'Yarmouk et voici qu'ils assiègent Jérusalem et Antioche, les deux primitives métropoles chrétiennes ^ !
Le malheureux empereur en est pour sa peine. 11 mécontente Rome, il ne parvient pas à se concilier les Monophysites. Après la Syrie, lÉgypte se donne aux Arabes : le patriarche Benjamin, le gouverneur Mokawkas, qui a fait exiler Cyrus, conseillent aux eutychiens de bien accueillir les bandes d'Amrou. En 640, Alexandrie rejoint dans la servitude Jérusalem et Antioche. Le flot montant de llslam submerge les vieux pays chrétiens : Jérusalem reste soixante ans sans évéque ^ ! Héraclius meurt dans le désespoir. Son
^ C'est en 633 que Sophrone attaque la théorie de Sergius, à Alexandrie, puis à Constantinople. Sergius. adroitement, la fait approuver par le pape Ilonorius [Mansi. XI, 537-544]. Mais Sophrone insiste et lance une lettre synodale précise, 634 [P. G., 87, 3148 ; cf. Mansi, XI, 580-581] L'Ecthése est de l'automne 638 [Mansi, X, 873, 992-997],
* 648-708. — Dès 628. Mohammed a sommé les deux empires de la Perse et de Byzance d'embrasser l'Islam ; en 629, il attaque en vain les Gassanides de Bosra. La bataille de rVarmouk est de 634, la prise d'Alep de 636, la prise de Jérusalem de 637, la prise