L APOSTOLAT DE SAIXT CHRYSOSTOME
devant le baptême \ il montre la vanité de leur conduite et que la pénitence exigée en cas de chute nest pas bien grave : il faut seulement avouer sa faute à un prêtre, représentant de Dieu, et dont les lèvres sont scellées. A ceux qui communient sans savoir ce qu'ils font, il rappelle que, pour participer aux mystères, la pureté de l'àme doit être parfaite ; et il proteste contre la diminution des communions qu'il constate, et il pousse toutes les âmes pures à la communion fréquente. Pour qui veut en soi ressusciter le Christ, peut-il être indifférent de le recevoir dans sa réalité mystérieuse et vivante ?
Voilà le combat de l'Eglise sur elle-même et contre elle-même ; voilà la lutte par laquelle elle travaille à se réformer dans ses membres. Voici, dautre part, comment, dans les pays neufs, elle s'efforce d'étendre le règne de Dieu.
Saint Martin est un barbare de Pannonie, qui a vécu parmi les habitants des Gaules et voulu leur donner la foi qui illuminart sa vie. Dans les Gaules, comme dans tout l'Occident, le nombre d<'S chrétiens est de beaucoup inférieur au nombre des chrétiens d'Orient, de Syrie ou d'Kgypte. La christianisation des campagnes, telle est donc la tâche qui s'impose aujourd'hui à l'Église ; d'autant que l'heure est propice, puisque le
' Ce qui contribua beaucoup à faire adoucir la rigueur des pénitences. Constantin ne se fit baptiser qjià la fin de sa vie, en avril ou mai 337 Til est mort le 22 mai 337. Eusèbe : Vit. Consl.. IV. 61-63].
122 L EGLISE IMPERIALE : LA VIE CimETIENNE
puuvoii' est (leveiui chrétien et que son influence est très grande dans l<>s villages disséminés. Saint Martin ouvre la voie où marcheront ses collègues et ses successeurs.
Fils d'un vétéran de la cavalerie impériale, élevé à Pavie, il a été, de force, enrôlé dans larméc ; il a fait, dans les froids pays du Nord, vingt rudes campagnes, et c"(\'^t alors seulement qu'il a pu l'éalisor le rêve de son enfance. 11 est venu à Poitiers auprès de saint liilaire, il lui a dit son projet de se consacrer à Dieu, il s'est formé sous sa direction à la discipline religieuse. Sa renommée grandit peu à peu. Une ruse pieuse l'attire à Tours qui connaît et admire sa piété ; le peuple le nomme évêque. A partir de ce moment, il entreprend contre les cultes idolàlriques une longue et diu'e campagne ^
' Né à Sabaria 316. évèfiue de Tours en 373, mort en 397. JNoiis (levons ce qu'on connaît île son histoire à un de ses disciples, ami de S. I»aulin de Noie; Sulpice Sévère 1365-420?] a quitté le monde, où il brillait, j^our suivre l'exemple de ses deux amis. Outre une histoire ecclcsias/if/ue en deux livres, Sulpice nous a laissé une VilaS. Martini, écrite avant la mort du saint, publiée après : des lettres à Eusebius, Aureliu.s et Bassula, et des Dialof/i dont les livres II et III concernent S. Martin. Lire ces textes dans Migne, P. L., 20. l.V.) ou Halm. Vienne, 18G(). Voir Lecoy (le la Marche : S. Martin de Tours, 1881 : Manitius dans le Seiws Arciriv., XIV, iG.5. XV. 191; liulliot et Thiollier : La mission et le culte (le S. Martin d'après l-'s r/énies et les monuments populaires dans le pays éduen. Paris, Autun. 1892; Bcrnouilli : Die Heilir/en der Merov'inf/er, Tubini?cn, 1900. [L'influence de Ihisloire de 8. Martin a été très grande : voir Paulin d(> PiM'igiieux (P. L.. 61, iOO'.ii. Foilunat fP. L.. 88. 363). 1(> Martinelliis iDelisle ; Mém. Acad. Inscr., 32, li]. —Toujours, 8. .Martin sCsl constitué le défenseur des pauvres; et l'on sait ramniii- (|ih' lui a voué le peu|>le :
L EVANGELISATION DE< PAIE.X- 123
La religion des Gaulois survit toujours sous uu décor gréco-romain. Sur l'autel que la corporation des nciulss parisienses élève à Jupiter Capitolin, en signe de loyalisme, on lit les noms des vieilles divinités Esus et Tarvus ; en dautres endroits, on relève à coté dApollon ou de Mercure, les dieux Sirona et Rosmerta; à Ximes, on adore Jupiter et Nemausus, à Saint-Pons, iJivannon et Dinomogelimar associés à Mars, à Apt, Abianus et Mercure, à Poitiers, Mercure Adsmerins,
on compte 3675 églises dédiées à S. Martin en France et 425 bourgs portent son nom: au xiti« siècle, plus du tiers des églises de Bordeaux lui sont consacrés. [Bayet : Hist. France (Lavisse , II, 1, d6.]
Parmi les collaborateurs et les émules de S. Martin, il faut placer S. Victrice : c'est aussi un ancien soldat, né peut-être en Angleterre vers 330. rpii abandonne le service de l'empereur pour celui du Christ. Il étudie la rhétorique, la philosophie, la Bible. Élu évèque de Rouen en .')80, il combat les Ariens, mais il tend surtout à la christianisation du peuple: de là, lintroduction des moines, l'importation de reliques que lui envoient S. Ambroise et ??. Gaudence, la construction d'églises rurales : de là, la mission qu'il prèch? chez les Morins ot les Nerviens. ill est entré en rapports avec Paulin de Noie et le pape Innocent qui lui a adressé une décrétale sur le recrutement des clercs, 15 février 404 : il est mort avant 400.) Son livre de laude sanctorum nous est un très |)récieux document sur le culte des saints en tant qu'il favorise la christianisaiion des foules [P. L., 20, 443. Voir infra]. Vacandard : Sai7it Victrice. Paris. 1903. — De Victrice, on peut rapjjrocher ^larlin de Brives : j'insiste surtout sur Sisinnius, Martyrius et Vitalis, envoyés en mission par lévèque de Trente, Vigile, et qui sont massacrés par les Païens le 27 mai 397 [Ruinart, 024, G26 (18-59)]. Cf. l'épisode de Valeria. massacrée par des paysans dévots de Silvain, dans les gestes de Gervais Protais. La campagne est franchement idolâtre : d'où l'équivalence, pafjani =^ cultores idolorurii. — Le breton Ninian, à la même époque, évangélise la Bretagne du Nord et les Pietés des Grampians : il fonde Galowai.
Apollon Cobledulitavus h Pério-ueux. Ce sont tous dos dieux locaux celtes habillés à la romaine, comme sur les bords du Rliin ou de rKi)re ou dans les plaines de Numidie, ce sont des dieux locaux germaniques, ligures ou berbères que l'on invoque avec ferveur. En d'autres endroits, on trouve les dieux celtes adorés seuls : les Sulèves àVelléron (Vaucluse), les ^Nlenmandut?p et liicoria à Béziers, Acionna à la Fontaine de lÉtuvée, près Orléans, etc. Dans tous ces pays, « il n'existe du paganisme gréco-romain que tout juste le nécessaire pour donner le change au vainqueur. Dans les villes elles-mêmes, à Autun par exemple, centre de création romaine pourtant, sur cinquante statues de divinités retrouvées dans les ruines, il ne s'en rencontre pas cinq rappelant les dieux classiques ». Quant aux autres, ce sont les génies des eaux et des forêts dont le culte, multiplié à linfini parmi les campagnes de la Gaule, y constitue la religion du peuple ; chaque source ou chaque arbre a sa fée, son dieu*.
^ « La prôdiloclion dos Gaulois |)our les cultes locaux explique rempressement avec lequel ils ont adopté le culte des génies » [Bloch, dans l'histoire de Lavisse, p. 417. Sur les « génies » romains, voir tome I, p. IGO-lGl]. — Noter, dans le sud de la Gaule, le culte de la déesse Tutela : c'est le pseudonyme du dieu local, sous lequel on l'adore, CIL, Xll. 57, 459, 24G, :)28. 411, 4;J9... Parfois on adjoint au dieu local le mot Tutela : [ainsi à Yé.sone (Périgueux), Tutela Vesona]. Pour d'autres, c'est une personnification de la protection im|iériale : on dit toujours Itilela aiigusia. [Presque toutes les n^ligions cachent le nom du dieu : connaître le nom donne pouvoir sur la divinité : voir tome L |). 11:2; Frazer, trad. fr.. Hameau d'Or, I. ;j:W-;i78: Giesebrecht : Uie altleslamentliclie Schcitziinf/ des Gollesnamens.., l'JOl. Konigsberg; Michel : Un passage de .Jambllque, dans Mélanges Havet, 1909, p. 281, 283.]
L'APOSTOLAT DE SALNT MARTIN 12o
Voilà les adversaires de saint Martin. Comme autrefois les Apôtres, il parcourt les bour;:^ades et les campagnes, il va à pied aussi longtemps qui! peut ; quand il est trop las, il monte sur un petit àne qui le suit docilement ; la fatigue n"a pas plus de prise sur lui que les moqueries des esprits forts ou les colères des paysans. « Dans le village de Louroux, près Mantelan, il y avait vni temple des démons. Accompagné de quelques prêtres, Martin y alla pour le démolir : car il n'usait pas de ménagement. Mais les habitants réunis l'assaillirent et le repoussèrent. Alors, il jeûna et pria trois jours. Le troisième jour, il aperçut dans le ciel des anges armés de lances et de boucliers qui lui ordonnèrent de les suivre ; protégé par eux, il renversa le temple et brisa les autels. Dans un autre bourg, les paysans adoraient un pin très élevé et très touffu qui était dans une clairière. Martin ordonna de l'abattre ; ils le voulurent bien, mais à condition quil se placerait sous l'arbre et du côté oi^i on le ferait tomber. Il y consentit. On frappa larbre à coups de cognée, il vacilla, craqua sur sa base ; Martin fit le signe de la croix : le pin tomba sans même l'effleurer ; et les paysans reçurent le baptême. La ïouraine évangélisée, l'apôtre de Tours entreprit de longues missions dans les autres pays, l'Anjou, le Chartrain, leSenonais notamment. Près d'Autun, les Païens auxquels il prêchait l'attaquèrent avec furie ; l'un d'eux se précipita sur lui, lépée haute. Mais lui présenta sa poitrine découverte, l'assassin manqua son coup, tomba, et
120 I. EiiMSE IMI'EUIALK : LA VIE CHRETIENNE
loiillc peuple se eonveiiit. » Ainsi TApoUv allait à travers le pays des Gaules, du nord au sud et de l'est à l'ouest, toujours sur les chemins, toujours infatiirable. Ainsi l'iUlise descendait des villes dans les campagnes, organisait les diocèses, créait les paroisses ruralesS détruisait les vieilles erreurs, j^rèchait la bonne parole aux paysans.
' On ne sait rion de précis sur \'ej:tension des paroisses et des diocèses en Occident au IV" siècle : mais il est clair quelle date de ce temps. Vers 385, Théodose introduit certains remaniements dans les i)rovinccs : la troisième Lyonnaise, |)ar exemple, est créée, et Tours devient une métro|)ole semblable à Lyon [Mummsen : Vevzeichniss der rôm. Provinzen, 18G3 : Irad. Picot : lievue Archéologique , I86(>-1867] ; Lmbrun est détaché des Alpes Cottiennes. Digne de la Narbonnaisc; il est probable (pie l'organisation des diocèses éj)iscopaux a été remaniée environ ce temps. Voir Uuchesne : Fastes épiscopauj: de l'ancienne Gaule. 2 volumes parus, Paris, J8U5-1'JU0; 2« éd. de L 11»J7]. — Le plus ancien texte (jui atteste les églises rurales est le concile d'Arles, 314 ; elles sont construites en général au croisement de deux voies romaines; on y attache, à titre permanent, soil un diacre (.'i, soit un prêtre; elles s'avancent du sud au nord, lentement, régulièrement : c'est tS. Martin, dans le dernier quart duiv^^ siècle, qui les introduit dans le centre de la Gaule. Dès la fin du iv= siècle les églises commencent de s'élever dans les grands domaines; mais, le i)lus souvent, elles sont bâties par lévêque et les habitants, dans les vici et les castra (parfois dans les loca deseita, par les moines). On aime à les construire aux lieu et place des sanctuaires idolâtres [Valentinien 111, Code Théod., XVI, 10, 25]. La circonscription paroissiale se moule peu à j)eu dans la circonscriptit)n du vicus (ou de la villa, plus rarement) ; mais, au iv» siècle et i)endant longtemps encore, elle n'a guère d'autonomie i)ar rapi)ort à l'église-mere, à l'église épiscopale. Comme le concile de Sardique pose la règle (ju'il n'y aura d'évèfiue que dans les cités, on ne peut donner un évèque aux églises des rici : et Tinstilution des chorévèques. vivace en Orient, n'a Jamais eu beaucoiq) de vitalité en Occident.
Voir Ind)arl di- la T(»Mr : /.es paraisses rurales du J\' au M siècle, Paris, l'.mn.