LE CULTE DES MARTYRS
Au même moment s'épanouissait le culte des martyrs et surtout le prestige des ascètes.
Un peu partout, dans lempire, les martyrs ont laissé de leur sang; leur mémoire a été naturellement entourée de vénération et d'amour; et cette vénération et cet amour ont naturellement fait naître la pensée que leur témoignage, que leur sacrilice était agréable au Christ, que peut-être leurs prières étaient puissantes sur lui. Comment leur refuserait-il quelque chose ? Ils lui ont donné leur sang. — Du souvenir de Tamitié qui les unissait à leurs frères est née. tout naturellement, dans l'àme de ceux-ci, la confiance qu'ils ne les oublieront pas, maintenant qu'ils portent la couronne de gloire ; glorifiés par le Seigneur, peuvent-ils se montrer moins bons que lorsqu'ils n'étaient pas encore élus? Et de cette vénération pieuse et de cette confiante amitié est venue la coutume d invoquer leur intercession dans les tribulations de la vie. — Ce n'est pas tout : cette coutume est favorisée par la croyance chrétienne de l'unité des fidèles dans le Christ et de l'efficacité de la prière adressée à Dieu. Si la prière est efficace sur le Christ et que ses lîdèles soient frères en lui, comment s étonner que la pensée leur vienne de prier les uns pour les autres ; comment s étonner que, de l'idée de demander le secours de ses prières à un vivant, à un pécheur, on en vienne peu à peu à cette autre idée de demander le même secours à un chrétien mort, à un chrétien glorifié ? On prie donc les martyrs atln qu ils intercèdent auprès du Christ;
on leur léiiioigne sa bonne volunlc en entreprenant des I)èlerinages. Indépendamment des deux grands eourants de pèlerinages « eatlioli(|ues », si j ose ainsi dire, quaitirent la Palestine, théâtre de la vie du Christ, et Home, la ville de Pierre et de Paul, de Silvcstre, de Laurent, de Sébastien et d Agnès, des courants secondaires, en nombre infini, s'établissent dans l'empire qui ramènent aux tombes des martyrs la foule des pèlerins pieux ^
' Voir Dufourcq : La Cliristianisalion des foules. Étude sur la fin du Paganisme populaire el sur les origines du culte des Saints. Paris, 1899. '.)' édition, 1907; Elude sur les Gesla Mur Igrurn Romains., 4 vol., 19U0-19U9, Pari.s : Lucius : Die An fange des IleiUgenkults in der christlichen A'ù'c/te, Tûhingeii. 1904: Marignan .Études sur la civilisation française, il. J^e Culte des Saints sous les Mérovingiens, Paris, 1899: Bcrnouilli : op. laud. : Saintyves : Les Saints successeurs des dieux. Paris, 1907.
Je considi'iT comme eertain qu'il y a continuité psychologique entre le sentiment de vénération qu'éprouve le rural à l'endroit du saint local et le sentiment d'adoration qu'il éprouvait à l'endroit du dieu topique: souvent, c'est tout clair, au début de sa vie chrétienne surtout, il appréciait mal la différence de la vénération et de l'adoration. Il est non moins certain, ce me semble, que les saints locaux ne sont pas les dieux topiques habillés à la chrétienne ; les saints sont les ennemis des dieux, autant que leurs successeurs. — Sur le culte des martyrs en i)articulier et des saints en général au iv siècle, consulter les poèmes de saint Paulin de Noie en l'honneur de saint Félix de Noie, les l)oémes de Prudence en l'honneur des martyrs. Paulin est un noble et riche Bordelais [;;oo-431] qui éi)ouse une riche espagnole Therasia, et, tout d'un coup, abandonne le monde, quitte sa patrie pour Noie, en Campanie: dans sa jeunesse il a choisi le saint de Noie pour patron, il ne cessera de le chanter [en 409, il est devenu évèque de Noie]. Prudence [348-ilO (?)] est un vrai et grand poète : gouverneur de province, il prend sa retraite et se consacre à Dieu. Les 14 poèmes de Péri Stephanon chantent des saints d'Espagne, de Rome. d'Italie et de Pannonie [Sur les autres ouvrages de Prudence : Cafhemerinon ou chants
L ASCETISME 129
Mais le iv^ siècle n'est pas seulement le siècle des martyrs, c'est aussi le siècle des ascètes; et les deux laits ne sont pas sans d'étroits rapports. Le culte que les premiers inspiraient devait susciter les seconds ; et Ion voit, du reste, que la même vénération qui entoure les uns s'attache bientôt aux autres : les pèlerins affluent au désert de Xitrie comme au Calvaire de Jésus ou aux Tombeaux des Apôtres. Le besoin de dévouement, la passion du sacrifice que les persécu-
pour toute la journée : Apothéose ou défense de la divinité de Jésus ; Hamariirjénie ouorigine du péché cherchée dans la liberté : deux livres contre Si/rnmaqae, qui attaquent le Paganisme, voir Puech : Prudence, 1888]. Lire Paulin et Prudence dans Micrne. P. L., 59-60. ou Dressel, 1860, Hartel, 1894. Voir Puech :"Lagrange : Histoire de S. Paulin de Xole, Paris, 2« édition. 1882: et Schanz. IV, 1, ou Bardenhewer, II. Je rappelle aussi, d'un mot, les fameux petits poèmes du pape Damase en l'honneur des martyrs qui reposent dans les Catacombes de Rome [éd. Ihm. 1895]: c'est alors que s'épanouit le culte des catacombes icf. supra p. 101, et la page fameuse de S. Jérôme : Cotnm. in Ezecli., XII, 40, P. L., 25. 375). Voir Rabeau : Le Culte des Saints dans l'Afrique chrétienne, 1903.
Le culte des saints est étroitement associé, dès le iv» siècle, à la vénération des reliques et à la pratique des pèlerinages. Si les saints sont associés à la puissance de Dieu, on croit, par une survivance des traditions magiques, que les reliques possèdent cette puissance. De là, le soin que l'on met à rechercher les corps saints : de là. les inventions [Gervais et Protais à Milan, 386: >'azaire et Gelse, 395 i^) ; VitaUs et Agricola, 393; Maurice et cinq autres à Agaune vers 380 ; Etienne en 415 ; etc.] ; de là aussi les voyages des évèques. Avant de devenir évèque de Brescia, Gaudence (vers 370 ?> visite Antioche. Jérusalem, Césarée de Cappadoce, il en rapporte des reliques des 40 soldats de Sébaste, de S. Luc, de 8. Thomas qu'il placera dans l'église appelée Conciliuiii Sanctorurn. Comparer le discours qu'il tient en consacrant cette église. P. L., 20. 962, au discours de Victrice dans une occasion toute semblable de De laude sanctorurn: voir supra p. 123, n.).
Sur le pèlerinage aux Lieux Saints, \o\r supra p. 14, 4i: après
130 L EGLISE IMl'ERIALK : LA VIE CIIUETIE.NNE
lions avaient avivée se transrornKTenl à la paix conslanlinienne; lélile clirétienne ne pouvant plus confesser sa foi dans les tortures chercha et trouva (l'instinct un autre champ de bataille et de triomphe : le même saint Jérôme rêva d'écrire lliistoire des m.'u*tvrs et devint lapiMre du monachisme; saint Martin
Constantin, il rei)rend avec plus do force que jamais. « Lévèque d-Elia, Macaire. (jui assista au concile de Nicée. obtint de l'empereur les autorisations nécessaires pour pratiquer des fouilles » : le tombeau du Christ, le lieu de la crucifixion sont l'objet de la vénération universelle. « L'impératrice Hélène... fit. malgré son grand âge, le pèlerinage de Palestine... Elle-même se mit à la recherche d'autres lieu.x saints. La grotte de Bethléem et une autre grotte sur le Mont des Oliviers, où le Seigneur était censé avoir conféré souvent avec ses disciples... furent entourées de basiliques splendides... Entropie, veuve de Maximien Hercule, se signala aussi par sa piété... C'est aux monuments d'Hébron cju'elle s'intéresse. Là étaient les mystérieux tombeaux des patriarches .\braham, Isaac, Jacob... » [Duchesne. il. 78-8;>| Voir \uovo Bull , d897. 4o : "Willon : GoU/olka and Ihe hohj Sepulchre : London, 1900. — Nous avons un journal de pèlerinage de Bordeaux à Jérusalem : il date de 333. Un autre texte, longlem|)s attribué à Silvia [c'est Eérotin qui a trouvé le vrai nom de la voyageuse] raconte le pèlerinage dune noble espagnole, Etheria, vers 388, et fournit les plus curieux renseignements sur la Terre Sainte, les églises eî la liturgie à cette épo(|ue. Voir Geyer : Jlinera Hiero.soli/milana, Vienne, 18'J9. — Grégoire de Nysse se méfiait grandement des jièlcrinages [Ep., "2, 3: Duchesne. II. 618]. — Les agapes qu'on célèbre alors aux cimetières dérivent d'une christianisation des pcirenlalia.
Le culte des saints fut allafiué par Celse, i)ar Julien, surtout par Vigilantius de Calagurris : né à Comminges vers 37U, il est prêtre à Barcelone en 3"JG et fait le pèlerinage de Palestine; Paulin de Noie son ami l'adresse à saint Jérôme : mais il se brouille avec celui-ci : il attaque vigoureusement la vénération des reliques et les pèlerinages, vers 40o. Voir S. Jérôme : Contra Vir^ilanfium, P. L. 23, 339: Albert Réville : Virjilance de Calariiiiria, 1898. Ribl. Ec. H. Études. Se. Rel. [Les Eusthalien.s rejetaient aussi le culte des martyrs, Gangres, 20].
PACOME 131
et saint Jean Chrysoslome subiront la fascination de la vie solitaire ; l'ascétisme prit son essor à l'époque précise où chômaient les bourreaux.
En Orient, les patriarches de la vie érérnilique et de la vie cénobitique, saint Paul et saint Antoine, vivent assez longtemps pour voir l'épanouissement de leur œuvre. De plus en plus, les ascètes quittent le monde alin de pouvoir véritablement obéir aux préceptes de l'Evangile : Pispir et les montagnes des alentours regorgent de solitaires. Pacôme, né païen, soldat avant d'être moine, pratique dans le désert une discipline plus austère que celle des camps : pendant quinze ans, il ne se couche pas et dort debout, appuyé contre im mur ou à peine assis sur un banc de pierre après une journée remplie par les travaux les plus rudes; il a travaillé comme charpentier, maçon, curcur de puits. Il donne une règle écrite, complète, minutieuse à ceux qui veulent le suivre; il fonde pour eux, sur le Nil, dans lile de Tabenne, un peu au-dessous de la première cataracte, le premier monastère qui ait existé, ou plutôt une congrégation de huit monastères gouvernés chacun par un abbé, mais unis par un lien étroit et soumis au même supérieur général. Chaque couvent est divisé en plusieurs familles de travailleurs professionnels : chaque famille a son prieur et se subdivise en cellules contenant chacune trois religieux : chaque famille comprend une trentaine de cellules, chaque monastère une trentaine de familles. Lorsque Athanase, exilé par l'empereur arien^ sort d'Alexandrie et remonte le Nil.
132 L Ki^.LISE IMl'KUIALE : LA VIE CIIP.KTIENNE
Pacùmc mène aii-dcvaiil de lui (|iielques milliers de moines, tous chantanl des liyniiu^s, tous eiillammés d'un zèle ardent.
Après Pacome, le premier rés^ulaleur de la vie monastique, voici Ammon, l'ami d'Antoine, qui fonde une commuuaulr dans la vallée tle Nilrie, aux eonlins de la Lybie, oi^i viennent sétablir cinq mille moines : chacun d'eux vit comme il l'entend. Macaire D'égyptien sarrètc dans le vasle désert de Se été, entre le val de Xitrie et le Nil. Macaire d'Alexandrie se signale par rincroyable rii^^ueur de ses austérités : pour dompter la révolte de sa chair, il se condamne à rester six mois dans un marais et à y exposer son corps nu aux piqûres de ces moucherons d'Afrique dont le dard peut traverser jusqu'au cuir des sangliers. « Schnoudi, dans son Monastère blanc, était comme Elic sur le Garmel, un justicier inspiré, un formidable homme de Dieu. Ses moines, qui se comptaient par centaines, étaient entièrement dans sa main ; il les menait dur(Mn(Mit. Son inllueiiee s'étendit bientôt sur toute la contrée, où sa main, quand elle était bienfaisante, atteignait toutes les misères pour les soulager ; quand elle était terrible, s'abattait effroyablement sur les méchants, sur les mauvais prêtres, sur les juges prévaricateurs, sur les païens attardés et sur leurs hMiiples. » Près d'Arsinoé (Suez), l'abbé Sérapion gou- V('i'ii(> dix mille moines ([ui, au l(Mn|)s de la moisson, se répandent dans la campagne j)Our couper les blés et <'-a«Tner ainsi d<> (pioi vivre et faircî l'aumône. l'res(pie