‹ Le christianisme et l'empire (200-700)Chapitre 49 sur 110 · IV · texte numérisé non relu

IV

146 l'église impériale : la pensée chrétienne

tioii par Dieu, la rédem})tion par Jésus ; de ces deux do.^mes, il fait les deux points cardinaux de son système ; il appuie sur eux et ordonne par rapport à eux, selon la méthode allégorique courante, la philosophie grecque ^

Celsum, lo de Oratione ; en 1901, Klostermann a donné les Homélies sur Jérémie : en 1903, Preuschen le commentaire sur s. Jean.

Sur Origène, voir Huet : Origeniana, Kouen, 4668 (reproduit dans la P. G., 17]; TillemontlII : Redepenning : Origenes, Bonn.. 1841-46, 2 vol.; Frcppel : Origène, Paris, 1868: Denis : La philosophie (VOrirjène, Paris, 1884; Prat : Origène, le théologien et l'exégèle, Paris. 1907; Capitaine : De Origenis e/hica. Munster. 1898; Zollig : Die Inspiralionslehre des Origenes, 19(J^. Freiburg: Harnack : D. G., I, 603 ; Martin : V apologétique Iradi/ionnelle, I, l'.lOS, 90, sq.

Voir encore Groiset : V, 84o : Batiffol : LUI. grecq., 163: Harnack, I, 33i': H, 2, 20; Bardenhewer, H, 68.

* La méthode d'Origène rappelle formellement la méthode d'Irénée i)ar son point de départ, qui est la régie de foi (voir la préface du Péri Archon) : il trou\ e en celle-ci neuf dogmes [existence du Père, du Fils, de l'Esprit; immortalité de l'àme : son libre arbitre : existence des démons : création du monde ; inspiration de l'Hcriture ; existence des anges] et six problèmes [procession de rEsi)rit; origine de l'àme; nature des anges et des démons : qu'y avait-il avant notre monde; l'incorporel; ranimation ries astres]. Les hérétiques sont ceux qui violent la régie de foi : tels les Gnostiques. les Lbioniles, les Docètes. les Patripassiens, les fatalistes et ceux qui nient l'identité de l'Ksprit qui inspire les Prophètes, puis les Apôtres: Basilide, Valentin et Héracléon, Marcion et Apelle sont ceux qu'il vise le plus souvent. Les Monlanistcs ne l'intéressent pas. Au contraire, le Modalisme le préoccupe, comme il préoccupait Hip|)olyte : d'où le soin qu'il j)rend, comme Hipi)olyle. d'accentuer la distinction des personnes divines.

L'JM-rilure est la seconde source où puise Origéne. Elle est inspirée parce ((u'elle est l'œuvre de Dieu : son origine divine est prouvée i)ar la réalisation des proj)hélies en la |)ersonne de Jésus (les 70 semaines, la naissance à Bethléem, la Vierge et

LA METHODE D uRIGÈXE J47

Dieu est représenté comme la cause absolue, essentiellement une, simple, spirituelle, clouée de conscience et de volonté. Comme c'est une conséquence nécessaire de sa bonté qu'il se manifeste et se communique, et comme c'est une conséquence inéluctable

l'Emmanuel) et par la divinité de l'Eglise : celle-ci est prouvée à son tour par la merveilleuse propagation de l'Évangile. L'Écriture est l'œuvre de l'Esprit, puisqu'elle tend à la sanctification de Ihomme ; du Verbe, puisque le Verbe est principe de sagesse : du Père, puisque le Père est principe absolu. Dans le fait, une illumination spéciale de l'Esprit éclaire l'intelligence de l'auteur inspiré. Œuvre de Dieu, l'Ecriture est donc intimement et harmonieusement une : et « il n'y a pas un trait, si petit soit-il, qui soit vide de la sagesse de Dieu ». Noter, du reste, que les textes scripturaires ont trois sens, qui répondent au corps, à l'àme, à l'esprit de l'homme. Le sens psychique a pour objet l'édification: mais, le plus souvent, il se confond avec le sens spirituel. Le sens spirituel d'un passage dérive d'une volonté spéciale de Dieu, signifie et annonce quelque chose d'autre que le sens littéral tel qu'il ressort des lois du langage : il désigne encore « les applications accommodatices plus ou moins légitimes, et aussi le sens littéral quand il est figuré ». Le sens corporel est « le sens littéral lorsqu'il est exprimé en termes propres, sans métaphore ni figure d'aucune sorte ».

La méthode allégoricjue. inventée au temps de l'Orphisme par les commentateurs d'Homère [Théagène de Rhegium, vers 3:20. Métrodore de Lampsaque. Voir notre tome 1. p. 133-134] pour sauver la religion traditionnelle, a été recueillie et développée par les Sto'iciens et les Juifs : avec les Chrétiens, Origène s'en sert comme les autres. Il redoute un littérahsme excessif, tel qu'il conduisit jadis les Juifs à méconnaître Jésus, tel qu'il conduit aujourd'hui certains chrétiens à affubler Dieu d'un corps. « Il faut abandonner la lettre toutes les fois qu'il en résulte quelque chose d'impossible, d'absurde ou d'indigne de Dieu » : l'inceste des filles de Loth est une allégorie. Dans les récits et préceptes vulgaires, il faut soigneusement distinguer le double sens, corporel et spirituel, du passage : ce sera l'office de Iherméneulique (voir l'homélie sur les Prémices, P. G., 12. 640]. On n'oubliera pas que les nombres et les mots, les mœurs et la nature des êtres

U8 L KT.LTSE IMPERIALE : L\ PENSEE CIIRETIEXNE

de son imiiiulahililc qu'il s(^ maiiifeslo do toute éternité, créer est proprv^ment le fait, de son essence. Mais la création, parce que création, renferme l'idée dune privation d'èlre ; elle ne peut donc être que relativement bonne. Cette création est le monde des esprits auxquels Dieu est relié par le Verhe et le Saint-Esprit. Le Verbe est Dieu môme en tant que créateur du multiple, il est la conscience de Dieu et la puissance (lu monde. Il est véritablement Dieu et radicalement distinct du monde, parce que le monde a été créé de rien et que le Fils est engendré de l'essence du Père dès l'éternité ; puisque la création est éternelle, il n'y a pas eu un temps où il n'existait pas, et il continue à procéder de Té Ire en vertu d'une volonté divine nécessaire. Mais s'il est consubstantiel et coéternel au Père, il est al-r-.a-ôv par rapport au Père qui est le -oojtov -/ît-.ov ; il est ainsi le premier degré de la transition de l'un au mulliple ; s'il est à nos yeux le Dieu manifesté, il est aux yeux de Dieu le '/.-Aiixol (j<j.ory'jn'jjv, il est subordonné au Père : « nous le confessons

onl iino sirrnificalinn mystiqiio qiio no prnMro pas lo vul£?airo. Tout a un sens jjrofond. loule fhosp révMo un onsoignemcnt divin. »

Commo .^pc'cimon de cotte théologie exégédque, on peut lire dans Prat : op. laud., le chapitre m de la seconde partie, p. Uû : il reproduit l'étude d'Origéne sur Rom., 9. — Voir encore, ibidem. Tappendice II : VUennéneitlir/iie d Orif/ène. Principes el terminolixjie : Tixeront. I, 2711-28:2.

Kniin, Origéne recourt i\ la philo.sophie, l)i(Mi quil s"(M1 méfie, puisqu'elle a admis l'idolâtrie et n'a visé que l'élite; il ne veut pas oublier quelle concorde parfois avec l'enseignement de Dieu.

LA TRINITE D OilIbE-VE 149

(( sur la déclaration de Celui qui dit : Le Père qui m'a c( envoyé est plus grand que moi... On peut dire de « notre Sauveur qu'il est l'image de la bonté de Dieu, « mais non la bonté même, qu'il est le bon Fils, mais « non le Bon en Général. » Le Saint-Esprit fait partie de la divinité comme troisième personne Immuable, en qualité de troisième degré et de troisième hypostase. H a pris naissance par le moyen du Fils et entretient avec celui-ci les mêmes relations que le Fils avec le Père. Comme le Père est plus grand que le Fils, le Fils est plus grand que 1 Esprit : le Père est le principe de l'être, le Fils le principe de la raison, l'Esprit le principe de la sanctification ; l'Esprit influe sur les saints comme le Fils sur les êtres doués de raison ^ —

' Dans cet exposé, je m'appuie sur Harnack, en général. J'ajoute quelques observations. Il ne semble pas, au fojid, que l'accusation de subordinatianisme lancée contre Origène soit fondée : l'existence de la Trinité, la réelle divinité et la consubstantialité des trois Personnes ne fait pas doute pour lui : seulement, dans sa hardiesse, il essaye de spéculer sur leurs rapports mutuels, et il est très vrai qu'entre elles il aperçoit une hiérarchie. D'un mot, il distingue entre hiérarchie et subordination. Et l'on doit dire que S. Athanase, S. Basile et S. Grégoire de Nazianze — pour ne parler que de ceux-là — ont accepté sa distinction. S'appuyant sur le texte fameux, Jo. 14, 28, « ils reconnaissent au Père, par rapport au Fils, une priorité de rang l'a^-r, et de dignité (à£'!oj';jLai, mais sans aucune antériorité de temps ni aucune prééminence de nature ioj^i;, de majesté ooçai et de grandeur (;i.iv£f)o;!. Le soin qu'a d'ordinaire l'Écriture d'approprier les diverses particules causatives aux différentes personnes ne pouvait que fortifier cette conception, confirmée d'ailleurs par l'usage liturgique de ne s'adresser publi(iuement qu'au Père et de le prier par le Fils dans le saint-Êlsprit. Loin de voir en tout cela une objection contre la consubstanlialité des personnes, on en tirait un argument en faveur de leur unité. « Dieu fait toutes

loO L KGLTSE IMPÊlUALE ! L\ PENSÉE CHRÉTIENNE

Le Saint-Esprit conduit aux esprits créés : leur caractère essentiel est la liberté ; ils doivent l'employer à atteindre le but qui leur est fixé. Tous sont sortis de la main de Dieu, doués dune égale bonté, constitués d'une même nature : leur conduite diverse est la cause

choses par le Verbe dans le Saint-Esprit, disait S. Athanase, ad Serapionem, I, ±%. Ainsi est sauvegardée riinilé de la Trinité sainte, et ainsi Dieu est un ». [Prat : op. laud., p. xxv]. L'impression produite par la théologie monarchienne avait été très forte [voir tome III, p.211-i'i5] : et c'est afin de sauver lunité divine qu'Origène hiérarchisait les trois hypostases. — Le terme •jiïôaTac-'.; désigne dans son langage réalité plutôt que personne. Lorsqu'il l'applique au l'ère, au Fils et à l'Esprit, il veut montrer par là qu'il vise « trois réalités véritables, au lieu de trois dénominations, de trois aspects, de trois modalités, de trois moments d'une même substance, comme l'entendaient les monarchiens » (oj7'!a désigne moins la substance que l'essence). — [Conlra, Tixeront et Denis].

Cette explication est confirmée par certains faits. Toute créature, pense Origènc, est douée d'un corps plus ou moins subtil ou dense ; or, l'incorporalité de l'Esprit et du Fils est aussi absolue que l'incorporalité du Père. — Origône a formellement déclaré, avant Nicée. que le Fils était consubstantiel au Père, ôaoojjio; [Socrate, I, 8 ; Rufin : De adult. libr. Or., P. G., 17, 4; Pamphile : Orig. Ap., o : Prat. 36]. — Origène a formellement condamné les formules qui seront formellement épousées par Arius [Athanase : De décret. Nie. sijn., 27; Péri arc/ton.. IV, '28. I'. G.. 11, 401-403, Prat, 3:2-33. — Origène a écrit : Quiconque refuse de reconnaître le Saint-Esi)rit pour Dieu détruit le baptême ; et quiconque étend à d'autres l'appellation de Dieu introduit le polythéisme, P. G., 17, 2:11; voir 13,22:), 11, 404 et ;52, 20i, Prat, 381 (Ici encore perce la préoccupation anti-monarchienne). Voir encore sur le Saint-Esprit, Denis, 118.

Ce qui caractérise le Père, c'est qu'il est nommé le premier des trois, qu'il est le principe àp/r,, l'origine a'.T'.o:;, la source "T^yr^ de la divinité, qu'il communifpie l'essence divine aux deux autres Personnes sans procéder lui-même, parce qu'il est le principe d'être de tous les êtres. — Le Fils a beaucoup d'autres noms que celtn' de Verbe, dont abusent les Gnostiques , c'est un être personnel, éternellement engendré [Denis. 96] par Dieu le Père.

LA TRINITE D URIGEXE 151

de leurs diverses histoires et de leurs diverses places dans la hiérarcliie universelle. Toutes les variétés, toutes les divergences qu'on remarque dans le monde visible proviennent uniquement de l'usage différent que font de leur liberté les créatures ^ — Et c'est ici

« image invisible d'une nature invisible, (procédant de lui) comme la volonté procède de l'intelligence sans la diviser et sans se séparer d'elle » [P. G.. 11, IBo]. Origène voit dans le Fils la Raison ou la Sagesse substantielle de Dieu, et surtout le Démiurge. — On ignore l'origine de TEsprit. — Outre l'immatérialité absolue, le Dieu triple et un possède l'omniscience et la sainteté substantielles [Prat, 31-32: Denis, 77J: il est radicalement distinct du monde, absolument transcendant au monde : c'est par sa providence et son action, non par sa substance qu'il le pénètre, Noter qu'il insiste beaucoup moins que Clément et les Gnostiques sur lincompréhensibilité de Dieu : voir le iexiedn Contra Celsiun. VI. 65. cité par Denis, 84-85; pour lui, Dieu est immédiatement donné à l'àme. Et cette notion, qui nous est si intime, a quelque chose de positif: Dieu, tel qu'il nous est révélé dans notre conscience est essentiellement le Bien, àvaBoTT,;. « L'idée première par excellence, la force mouvante de l'intelligence et de la volonté, est celle du bien ou de la bonté. Si incompréhensible que soit Dieu dans les profondeurs de son être, il semble accessible par ce côté à la raison de l'homme et des créatures, et l'on peut même dire qu'il est le plus intelligible des êtres, puisque l'idée du bien est la plus conforme, la plus sympathique, la plus intime à la raison. Le bien n'est pas pour Dieu, comme pour les créatures, un simple attribut accidentel, il est la nature même de Dieu, Étant le bien, il est l'être ; car le bien et l'être s'identifient ». On retrouve ici l'idée de Platon et d'Irénée. [Voir encore sur laudacc rationnelle d'Origène, limitant la puissance de Dieu afin de pouvoir la penser, Perl archon., IL 9, 1, Denis, 165]. — Voir Th. de Régnon : Etudes de Théolof/ie positive sur la Sainte Trinité. Paris. 1892-18'.J8, 4 volumes, surtout III et IV.

* Dieu a créé le monde tc'est-à-dire la matière, car la création est essentiellement matérielle ou corporelle) : Dieu est créateur, non pas seulement ordonnateur d'une manière préexistante ; il a créé de rien {in Gen. I. 12, P. G., 12. 48-49: et 14. 53». C'est l'idée juive itrès obscurcie dans Philon. Denis, p. 132i et chré-

152 L EGLISE IMl-EUIALE : LA PENSEE CHRETIENNE

que la doctrine de la rédeni})lioii prolong-e, éclaire et complète la doctrine de la création.

tienne (très obscurcie dans Clément d'Alexandrie. Denis., p. 142). La matière, pour Origène, est créée par Dieu, non coétcrnelle à lui (Denis, 148-150) ; elle n'est pas un moment de la substance de Dieu, car Dieu est absolument simi)le. souverainement indépendant (Denis, lo0-151).

La ciii^ation est co-éternelle à Dieu ; ainsi seulement, pense Origéne, sont sau\egardées la sagesse, Timmutabilité et la bonté de Dieu : ainsi seulement se justifie le titre dénominateur de Dieu, TTavToxoaTcop : un roi se peut-il concevoir qui ne régne sur des sujets? [Péri arch,, III, 5, 3: l. 2, 10). Donc, la création n'a pas eu de commencement et elle n'aura pas de fin (Denis, 152- 454) ; elle implique une succession indéfinie de mondes, ou plutôt un même monde traversant une infinité de siècles. [Noter qu'Origène dislingue entre l'éternité du Fils, duquel il ne dit jamais tto'.sTv et (jui est la toute -puissance du Père — de l'éternité du monde, duquel il ne dit jamais ycvvav : le Fils est engendré de la substance du Père, le monde est créé de rien; sans le Fils, Dieu n'est pas Dieu ; abstraction faite du monde, il est pleinement Dieu. Denis, 156, 180.]

Pourtant, cette création est finie et limitée en elle-même, puisque, en un sens, parfaite (ceci est très grec). Denis, 166.

Toute créature est matérielle, c'est-à-dire douée d'un corps plus ou moins subtil ou dense (Péri arclton. H. 2, 1-2, P. G., 11, 186-187., Denis 169]. Le corpsestessentiellement une imperfection, une limite ; il est aussi un princij)e de différenciation ; il se modifie et se diversifie selon que l'état des esprits le demande. La faute des esprits (voir infra) a été telle que la matière s'est organisée en quatre éléments vceu.x d'Aristote).

Toute créature est libre, toutes les créatures ont été créées égales et bonnes [Péri arc/ton. I, 9, 6 ; II, 9, 5, 6: III, 5, 4], Denis, 160, 105, 167. Puisque créatures de Dieu, elles sont à l'image de son Fils, et donc à son image. Le monde primitif était parfait; mais sa perfection lui était accidentelle, non essentielle.

Le monde actuel — dont Origène dit mal le rapport au monde |)riniitir (Denis, 188) — comprend, outre leurs corps, des Ames : mais Oi'igéne montre en elles, tantôt les esprits déchu.<. tantôt les principes vitaux des corps (Denis, 187). (.Jamais il n'a admis la métempsycliose, ibid., 191 : une ùme n'a jamais d'autre corps que celui qui lui a été d'abord assigné, et même ce corps ne

LA REDEMPTION ?ELON ORIGÈXE lo3

Les esprits tombés dans la désobéissance sont envoyés dans le monde sensible pour y être réformés ; le monde est une maison de correction où les esprits sont unis à des corps auxquels l\ime les relie ; le corps est d'autant plus dense et mal organisé que l'esprit a jadis péché davantage et a plus à expier. Les corps les plus grossiers sont ceux des démons, les plus délicats ceux des astres, et surtout des anges ; les corps des hommes sont intermédiaires. La vie est un combat qu'il faut soutenir, que Dieu permet et qu'il dirige; il vient au secours de chacun suivant les circonstances. Mais c'est surtout le ^'e^be qui rétablit la communion des esprits avec Dieu. Son œuvre est aussi complexe que les besoins auxquels elle répond ; le salut qu'il apporte aux uns est un principe nouveau de vie par la connaissance et par l'amour qui leur permet de saisir TEtre Paternel tel qu'il est en soi ; il donne aux autres le salut en leur proposant la foi dans la mission du Dieu-homme triomphant de la mort. Car le Verbe s'est incarné en Jésus, dont l'âme humaine, en une vie antérieure, a mérité cette union hypostatique ; c'est sa mort sur la croix qui a expié les crimes et payé la dette du monde. Son caractère messianique est prouvé par les prophéties, la résurrection, le témoignage des Apôtres. Sa doctrine est contenue dans le Nouveau Testament, comme sa mission a été annoncée dans l'Ancien. De même que l'àme

change jamais déforme dans une mènu' ëixxiuc mondiale). Elles ont été créées une fois pour toutes.

lo4 LÉGLISE IMI'ÉIUALE : L\ PENSÉE CHRÉTIENNE

liumainc de Jésus sest progressivement unie avec le Verbe au point dètre à la fin identifiée avec lui, ainsi Ihonimc s"avançant peu à peu dans la connaissance du Verbe incarné reçoit de plus en plus le secours de la grâce ; le chrétien imparfait sait sculelement que le Christ est Dieu-homme, le chrétien gnoslique est en état de réfuter à la fois Ébionites et Docètes. La nouvelle naissance est une phase importante du retour de Thomme à Dieu ; les symboles sacramentels qui accompagnent la communication de la grâce l'accélèrent et l'aiïermissent. La rédemption rachètera tous les esprits : tous, quels qu'ils soient, finiront par être sauvés et glorifiés ; le corps ressuscité, selon les paroles de rKcriture, sera un corps spirituel qui n'aura aucun des attributs du corps sensible, mais qui brillera d'un éclat lumineux comme les astres et les anges. Les âmes purifiées entrent tout de suite dans le paradis; les âmes non encore purifiées entrent dans un corps où leur purification s'achève ^

' Le péché originel —quia déterminé l'organisation du monde actuel — n'est pas seulement pour Origène le fait du seul Adam ; il est encore le fait de chacun des esprits primitivement créés. Aussi, puisque les êtres créés diffèrent, la chute n'a-t-elle pas eu la même gravité, ni la même nature pour tous. Les anges n'ont que peu fléchi, égarés parla satiété de leur bonheur; puis viennent les esprits des astres, s'ils sont animés, comme il semble ; puis les hommes ; puis les démons, échelonnés eux-mêmes selon leurs crimes. Les animaux, les plantes, les minéraux ne faisaient pas orifjinairement partie du plan divin; ils ne participent aucunement au monde des esprits, ils ne sont tous, même les abeilles et les fourmis, que des mécaniques, xaTaTXî'ja-. plus ou moins bien montées. Leur aj)parition s'explique par la déchéance, cestfi-dire par la matérialisation progressive des esprits, xaT'àxoÀo-j-

LA REDEMPTÏON SELON ORIGEXE loo

Rien ne saurait donner une idée de la richesse, de la souplesse, delà force de cette pensée; comme cest sur deux dogmes de l'Eglise qu'elle fait reposer ses assises, c'est des paroles de l'Écriture quelle déduit

O'.av : ils servent à la vie matérielle de rhomme,à son entrelien, à son éducation, à sa correction. — De ce spiritualisme exaspéré, peut-être retrouvera-t-on un jour la racine dans quelque variété du Gnosticisme juif [Denis. :î01-21o].

Origène croit à la très haute valeur de la raison et de la liberté humaines [Denis, 2'2i]. Mais les questions psychologiques ne l'ont jamais attiré [Voir in Joh.. VI, 7; in Cant. II. — Denis, :234-236j. L'homme est chair, âme et esprit, comme l'indique S. Paul, ou plutôt chair et esprit, c'est-à-dire un esprit déchu dans une chair ; l'àme-esprit est absolument immatérielle. Elle fait connaître à l'homme la loi naturelle et l'existence de Dieu, mais on ne voit pas bien si cette connaissance — seulement entrevue parles Païens — est commune à tous les hommes éclairés par le Fils, ou réservée aux seuls saints illuminés par l'Esprit (Denis :244). La théorie origéniste de la volonté s'inspire surtout des Stoïciens, mais elle insiste particulièrement sur la liberté : au point qu'elle parait menacer la théorie du péché originel et la théorie de la grâce. Dans le fait, pourtant, l'homme commet journellement le péché [C. Celsum. III, 67; 62]; la grâce seule le sauve.

C'est pour lui procurer cette grâce et expier ce péché universel que le Fils s'est incarné [Péri archon. H, 6, 5 et 3] : son âme parfaite lui vaut naturellement un corps parfait (C. Celsum. VI. 7.5, I, 32] : il naît d'une vierge. Son humanité est aussi réelle que sa divinité reste parfaite: et la dualité de sa nature n'empêche pas l'unité de sa personne iPeri archon. I. 21. II, 6, 2 ; C. Celsum, VII. 17, II, 9]. Il compare ce tjvOstôv --. /y~r,\i-i- à un fer rougi au feu ; il conçoit l'union de l'humain et du divin de façon très étroite [C Celsum. III, 41: Péri archon. II, 6. 6 et 6, 3 ; IV, 31]. — Après la résurrection, le corps de Jésus semble disparaître [Tixeront, I, 2".Jo].

Jésus est docteur : il apporte la nouvelle loi [C Celsum, III, 7]. — Jésus est rédempteur, surtout : car il donne sa vie au démon afin de lui racheter les âmes des hommes, ses esclaves [P. G., 13, 1307. 14, 1000]: car il s'est substitué à nous, il a librement souffert pour nous, il a satisfait â notre place la justice de Dieu, [P. G, 14, 946. 95S ; 12, 756. Tixeront, 2'j6. ^ Voir

SCS plus humbles théories; il semble qu'au contact de la Bible, minutieusement et pieusement scrutée, séveillent à la vie des lloraisons d'idées. Elles ne sont pas toutes, il est vrai, également exactes. Dune manière générale, on doit dire quOrigène montre en Jésus le Créateur du monde plutôt que le Sauveur des hommes ; j'ajoute que ses erreurs lui sont communes

Rivière : Le dogme delà Rédemption. 1905. 373 et 133]. — Origènc ne montre guère en Jésus le déificateur.

Lhomme s'approprie le bénéfice de la rédemption lorsque sa liberté — que le péché n'a pas détruite — collabore avec la grâce de Dieu. L'action de ces deu.x facteurs, grâce et liberté, est absolument nécessaire : « quae in nostro arbitrio sunt (ne) putemus sine adiutorio Dei effici posse, neque ea qua^ in manu Dei sunt... absque nostris actibus et studiis et proposito consummari » [Péri arclion.. 111,1. :23, Tixeront, iU7|. Sans notre collaboration, sans l'action de notre libre volonté enfantant des œuvres bonnes, la foi, (pii vient de Dieu, ne justitie pas l'homme. Mais, parmi ceux (pie justititnt la foi et le libre effort, il faut distinguer encore ceux qui n'ont pas la science, y^nuiic, : la science, du reste, implique, pour Origène. l'ascèse, la virginité, la retraite.

L'Église est la cité de Dieu que forment tous ceux qui veulent s'approprier le bienfait de la rédenqition. Le baptême en ouvre l'entrée ; il remettons les j)échcs; il est conféré aux petits enfants, selon la tradition des Apôtres. Les péchés commis après le baptême sont effacés jiar l'aumône, le martyre, le pardon des injures, le zèle pour la conversion des pécheurs, l'amour de Dieu, la pénitence : la pénitence entraîne, non pas toujours une cérémonie publique, mais l'aveu oral de la faute à Tévèque, (ou au [irètre). Noter du reste, que l'idolâtrie, l'adultère (et la fornication), l'homicide ne sont pas rémissiblcs [contra voir Calliste et Corneille, tome III, i'2J3-225). — Au sujet de l'Eucharistie, on trouve deux séries de textes dans Origène : les uns reflètent la croyance réaliste de l'n-glise primitive à la présence réelle de Jésus dans le pain (ainsi, in psalm. 37, hom. II, (>) ; les autres visent â expliquer les paroles de Jésus et semblent rejeter la présence réelle (ainsi, m Mat.comm. serni.. 8.") : corn. iuMal.. XI. 14). 11 semble bien que la prière prononcée sur le pain fasse de

L ŒUVRE D ORIGEXE 457

avec beaLicoLip de ses contemporains. Ce qui lui est propre, au contraire, c'est la grandeur de son àme, la puissance de sa pensée, la profondeur de sa foi : si les faits, à ses yeux, ne définissent pas la vérité, du moins sont-ils vérité pour lui. Sa g-loire, c'est d'avoir construit une philosophie rationnelle sur les données chrétiennes de création et de rédemption, xaTx •j.vj tov

lui. au regard dOrigène, quelque chose de profitable et de sanctifiant : c'est un symbole, c'est-à-dire quelque chose qui est, de quelque manière, ce qu'il signifie. [Batiffol : Études d'histoire et de fhéol. pas.. II. 192. sq.]. — L'indécision de la pensée dOrigène (elle est indéniable) tient à ce qu'il est tiraillé en sens contraires par la tradition, qui est réaliste, et par sa spéculation touchant le baptême : le baptême, bain symbolique, figure la purification de l'àme ; c'est un symbole efficace, c'est-à-dire que l'eau baptismale, grâce à l'invocation de la Trinité [in Joan. VI, 17 : P. G., 14, 237], détruit réellement le péché dans l'àme : mais, puisque la transformation de l'eau baptismale n'est pas nécessaire pour que son efficacité sanctifiante soit réelle, était-il nécessaire d'admettre une transformation du pain eucharistique pour expliquer son efficacité sanctifiante? La logique interne delà pensée d'Origène le poussait, semble-t-il, à rejeter formellement le réalisme ; c'est la tradition qui l'en a empêché.

L'eschatologie dOrigène est fameuse. Après la mort, dit-il, les justes vont se purifier à un baptême de feu, dans un lieu souterrain : puis, ils montent de sphère en sphère jusqu'au Christ. Dans l'éternité, ils seront unis à un corps incorruptible, dont le nôtre contient seulement le germe reproducteur. — Les méchants souffriront, chacun dun feu à lui propre. Du reste, ces souffrances n'auront qu'un temps : toutes les créatures intelligentes reviendront un jour à l'amitié de Dieu, sans que toutes, du reste, jouissent du même bonheur : ce sera la restauration, l'àzo/.aTa- '7-'X7:^. Car Dieu ne châtie que pour corriger. Un temps viendra donc. « où Dieu sera tout en tous. La dernière ennemie, la mort, sera détruite, le corps sera spiritualisé, le monde matériel transformé, et il n'y aura plus dans l'univers que paix et concorde... Parla volonté de Dieu, les volontés créées seront fixées dans le bien, et ce dernier état sera immuable ». [ïixeront, L 30.5-306 ; Denis : op. laud., 297-407: Prat, 87-109.]

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Le courant qui porte le Christianisme est si puissant que les liommes qui se donnent pour tache crarrèter son essor, travaillent moins à le réfuter qu'à rivaliser avec lui : à la religion, ce n'est pas rirrcligion qu'ils opposent. Les consciences humaines souffrent trop de leur insuffisance pour que personne veuille ou puisse les leurrer là-dessus. Comme le Néo-Pythagorisme et les religions orientales tachent de procurer à l'homme le secours divin, ainsi le Néo-Platonisme^ tend à encadrer dans sa synthèse cette mystérieuse lacune, à intégrer la philosophie et la religion, la science de l'univers et la souffrance de lame. Le besoin de Dieu, la liaine du monde sensible, voilà les données fondamentales qu'acceptent dans leurs systèmes, aussi bien qu'Origène, Plotin et Porphyre ; ce qui parfois les oppose, c'est leur conception des moyens d'accéder à Dieu et de mourir au monde. La « Révolution Religieuse » ne s'est pas absorbée toute dans le Christianisme.

Compatriote d'Origène, Plotin est de vingt ans plus jeune que lui ; mais il émigré à Rome et y organise

^ Le Nëo-Gnoslicisnie — (jui veut ri|)osloi à la ciiliqiu' de saint Irénéc — est, semblo-t-il, surtout le lait d'un docteur inconnu (jui transforme TOphitisme [voir les Pkilosophotnnend : hypothèse de de Faye]. Mais il ne recouvre pas sa vi,q:ueur d'antan : ses théologiens n'ont pas la puissance des Valentin et des IJasilide, qu'Origene semble seuls conuailre. En revanch»', il est vrai de dire que le Gnosticisme a occupé Plotin : voir infra, p. 105, n. Pour Schmidt. c'est un système prudicianisie qu'il a combattu \op. laud., lil).

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