ÉO-PL.\TOM>ME ET CHRISTIANISME
Si le système d'Origène diffère gravement du système de Plotin et par le relief très fort qu'il donne à lidée de liberté dans sa cosmologie etpai-lidée de 1 incarnation qui occupe une place notable dans sasotériologie, on voit quel remarquable parallélisme ils présentent, quel souffle religieux les anime ; et l'on pourrait montrer encore d'autres analogies saisissantes dans la méthode même de leurs auteurs à la fois éclectique et allégorique; il est évident, enfin, que la Triade de Plotin a été modelée d'après la Trinité d'Origène. Mais les disciples de Plotin ne veulent pas s'en tenir là. Le désir de disputer plus efficacement au Christianisme les âmes quil conquiert pousse Porphyre et Hieroklès, Jamblique et Julien à accentuer la couleur religieuse du ?séo-Platonisme.
Leur but ne fait pas doute : ils veulent tuer le Christianisme. Porphyre prélude à la persécution de Dio-
intellectuels. muraux et religieux, eL plus précisément, que c'est lOrigénisme qui a exercé une action sur Plotin, non le Plotinisme sur Origène : Plotin avait vingt-cinq ans. lorsque parut le Péri A>'cho}i. — On trouvera de bonnes indications dans Bestmann : Orif/enes inid Plotinos [Zeit. fïir Kirch. Wissenschaft und Kirch. Leben, IV. 1883. 169]; \V. Schiller : Die Vorstellungen von der Seele hei Plotin und bei Orir/enes [Zeit. fiir Théologie and Kirche. X, liJOU, 1(37] et Cari Schmidt : Plotin Stellunfj zinn Gnosticismus und Kivchlichen Chrisienlums. Leipzig 1901 [Texte und Unters, N. F., V, 4]. Rien de plusremaniuable que l'attitude de Schmidt. II étudie le traité contre les Gnostiques que Plotin a écrit [voir encore Texte und InL, \iu, \,2] : il montre, d'après Porphyre : Vita Plolini, 16, que Plotin a connu des Gnostiques. Adelphius et Aquilinus. qui se servaient d' « apocalypses » diverses et se rattachaient, non à Valentin. mais à Prodicus: il prouve cjue Plotin a voulu défendre le Platonisme et raffermir ses disciples ébranlés : il retrouve dans certains passages des Ennéades d'autres
160 L Kr.LTSE IMPÉRIAr.E : LA PENSKE CHRÉTIENNE
cirlicii {'11 écrivant, quelques années auparavant. SCS Discours conlre les chrétiens. Il tend à montrer que les chrétiens se trompent en interprétant la Bible comme ils font : cCst ainsi qu'il dit du livre de Daniel à p(Hi près tout ce que les historiens modernes ont su découvrir. Selon lui. ce livre n'a pas été écrit par Daniel ; lauteiu* vivait en Judée au t(Mnps d'Antiochus
allusions au Gnosticisme : et il se doinand»', linalenuMit, dans (|ut'IU* mesure IMotin a visé, avec le Gnosticisine el derrière lui. le Clwistianisme I La création el la fin du inon<le, la haute valeur de l'honinie. la rédemptioji jiar le Christ, la maladie OMivre des démons, toutes ces théories sont communes aux deiix leligions... Il «'a^'t de savoir, pensons-nous, si, j)Our IMotin. la grande alTaire nélail pas de dérhristianiser le mouvement relijîieux, moral et intellectuel, (pii em[)ortait le monde: la « Révolution religieus<' » avait dc.i,'énéré en un mouvement de eon(iuéte chrétienne: il fallait lui donner une autre issue.
« Dans le livre sur le Beau, «pic IMolin éciiv il le prcnucr el ipii est. pour les éditions |)orphYriennes. le sixième de lu première Enneade, se trouvent, pour ainsi dire, le plan et le but de l'dMivrt' tout entière. Plotin entreprend de montrer comnuMit, par la vue du Heaii, on peut juivifier Vi'ime. la séparer du corps, puis séle\ imdu monde serisihle au monde intellii^ihle el contempler le Hii-n. qui <'st le principe du lîeau. Par h' vice, par l'i^'iiorance, lame s eloij,'ne de .^on es.setn-e (M lond)e dans la fan^'e de la matière : par la vertu, pai- la science, elle se purifie des scMullures qu'elle avait contractées dans sun alliance avec le corps, et elle s'élève a l'inlelli^'ence divine, de laquelle elle tient toute sa beauté. Dès ce premier livre, Plotin t'ait, à trois n'prises, interNcnii' les àlystèrt^s pour en expli((uer linslitution . les lites, les j)raliipies. et en esipii.sser l'interprétation. ... Le li\ re que IMolin a écrit le neiiviènie. el (|ui porte sur le bien et sur lin., a paru d'une inqxtrîance extrénje à Porphyre (pii la placé le neuvième dans la 17' Kniivutle, c'est-à-dire le derni«M' do toute son édition... IMolin y traite d'abord de l'I'n... Puis il aflirme rpie irous pouvons nous unir à l'Un et (pie cette union, momenlam'e dans notre exisleiwe actuelle, est appelée à élr»' |»ermanenh', |»eut-étre détinilive. |]|ie uni a Dieu, c'est notre vie xt-rilable. l-^t noii.s somnu's en état de nous unir à lui. d Un t'ôté. parce qu'il est |>re-
LA CRITIijUE DE l'uRPHVRE 167
Épiphane ; il annonce beaucoup moins l'avenir qu'il ne raconte le passé ; ce quil dit des temps qui précèdent Antiochus est conforme à Ihistoire ; mais ce qu'il a pu vouloir prédire pour les temp> qui suivent est démontré faux ; la preuve en est le récit des historiens comme Sutorius Callinicus, Diodore. Hieronymus de Candie, Posidonius, etc. Dans le Nouveau
sent à tous les êtres, de raiifre. parce qu'il nous suffit pour cela de faire disparaître en nous toule différence. Cette union, qui est la vie des dieux, des hommes divins et bienheureux, constitue un état ineffable, extase, simiilification. don de soi, etc.. Si lame ne peut la maintenir, c'est quelle n'est pas encore tout à fait détachée des choses d'ici-bas, qu'elle ne s'est pas encore identifiée à l'Un » [Picavet : op. lai/d., 108-109].
Il semble même que l'attention toute spéciale accordée par Plotin aux mystères d'Eleusis, l'explication qu'il en veut donner, l'éloge qu'il en fait toujours, tout permette de croire qu'il en veut tirer parti. Il est certain que, même depuis qu'ils se sont transformés sous l'influence orphique, ces mystères ne comportent aucun enseignement doctrinal, mais consistent seulement i^n rites et en spectacles propres à éveiller dans les âmes des émotions religieuses [le thème principal était la légende de Démêler et de Coré : certaines représentations avaient lieu la nuit. Voir Foucart. 1900, et Potticr : article Eleusinia dans Daremberg- Saglio : et tome I, p. 129. n 1 et p. 127. Les grands mystères se lelébraient à l'automne, les petits au printemps, au mois d'Anthestérion]. Plusieurs néo|)latoniciens devinrent hiérophantes, c'est-à-dire occupèrent le premier rang dans le corps sacerdotal d'Eleusis [Olearius : Vil. Soph., II, 20. p. GOO, d'après Pottier]. Dune manière générale, on doit mémo dire que Plotin vise à justifier les mythes et les rites : d'après lui. les mythes présentent sous la forme du temps et de l'histoire les rapports logiques des choses qui ne sont pas dans le temps; les idoles ont vraiment quelque chose de divin, et parce quelles font j)artie de la nature, et parce qu'elles ont été modelées sur une image d'un dieu : l'universelle solidarité et sympathie est telle ([ue la prière ne peut pas ne pas agir au ciel, puisqu'elle ne peut pas ne pas se répercuter partout [Voir Yacherot, II, lO-j-lOli].
j08 L iiiiij>i: iMriiiuALE : i.a PENsiôii chrétienne
Teslamciil, P()rj)liyre atlaciiio avec une violence particulière les évangiles : ils contieiuuMil des choses fausses, ils se contredisent surtout en ce qui regarde la Passion , ils fourmillent de niaiseries. Jésus est inconstant et versatile; Paid est dévoré de jalousie à cause des miracles de Pierre ; il raconte ou des choses qu'il na pas faites, ou des choses qui, s'il les a faites, sont impudentes ^ — Ces accusations de Porphyre alimentent toute une série d'ouvrages antichrétiens qui paraissent au cours du iv^ siècle. Le gouverneur de la Bithynie, Ilieroklès, compose deux livres qu'il intitule, non pas contre les chrélien>^. afin de n'avoir pas l'air de collahorer avec les bourreaux, — la persécution de Dioctétien sévissait, — mais aux c/u'étiens : à l'entendre, il veut seulement leur donner des con seils humains et bienveillants. 11 s'efforce d'établir la fausseté de la Sainte Ecriture, il explique quels chapitres paraissent en désaccord l'un avec l'autre ; il les énumère en si grand nombre (^t avec une telle connais-
' Porphyre nr en 2;{2, nioil ;i H(>iii(\ on 301 sans doiilo. Klî'vc de Longin de 2.»:2 à i>(i:2, de Plotin de i'(i2 à lM)7 : vil en Sicile de l'fi" à 270. Aueonlraire de Plotin. (iiii n'était |)as philologue. Porphyre est fort halwle dans l'art de eriti(|ner les textes: de là sa eriticpie historicjue du Christianisme. Voir Rente d'Insloire et de l'dtérahire relif/ieitses. Il, 164. '2G8 : Vacherol II, di. Vigouroux : Les Livres Sainis ef la crilif/ue rallonalisle, V, (l'.'Oi), I06-I88 : Klelfner : l'orphifriits, 1870. Paderborn. [Les Discours contre les chrétiens ont été, croit-on. composés en Sicile ; divisés en d.") livres, ils insistaient sur le dissentiment rpii s'était élevé entre l'ierre et Paul, attaquaient lallégorisme dOrigône, la Cosmogonie génésiaque. etc.. (voir le commentaire de S. Jérùme sur i>a- 7iiel]. — Sur la partie constructive de l'œuvre de Porphyre, voir inftui, p. Ki'J. Sur le de ref/ressn animsp, voir CHé de Dieu, X, 2U.
HIÉROKLÈ- Eï JULIEN 169
sance du sujet qu'on croirait parfois qu'il professe la rclidon de ceux qu'il poursuit ^ Il en est de même de Julien l'Apostat. Il persécute l'Église comme empereur, et il lui fait la guerre, la plume à la main ; tandis qu'il prépare la guerre contre les Perses, il écrit à Antioche son Accusation contre les chrétiens ; il reprend et développe les idées de Celse et de Porphyre, appuyant surtout sur les imperfections morales du Dieu d'Israël et sur la non-divinité de Jésus-.
Mais la religiosité de Porphyre et de ses imitateurs n'est pas moins certaine que la haine qui les pousse ; elle ranime et tente de ressusciter le Paganisme expirant. Dans son traité de Vabstinence, Porphyre parle de la mortification comme ferait un ascète. 11 recommande à l'homme d'imiter Dieu : il lui enseigne que
' Voir Dicl. of christ. Biof/rap/iy, III, iSSi^ :.'6 : C. I, L, lll, 133; Yigouroux: op. laud., I, 189.
- Voir Allard; Julien l'Apostat. II et III .1003.. livre VIII. Dans l'hiver 362-363, Julien a écrit le livre contre les chrétiens, peutêtre contre Diodore, le futur évêque de Tarse. On peut e.ssayer de sen faire une idée grâce à la réfutation qu'en a faite Cyrille d'Ale.xandrie [P. G., 76]. Le premier livre traitait, croit-on. de l'Ancien Testament, des Juifs, des Chrétiens et des Païens : le second, de l'Evangile, le troisième, des autres écrits du N. T. Les Juifs étaient inférieurs aux Grecs, et les Chrétiens sont inférieurs aux Juifs ; le dieu des Juifs est un dieu national aussi respectable que les autres ; les Chrétiens ont commis la faute de rejeter les rites mosaïques, pour Jésus, un pauvre homme. [Il semble que Julien ait évité de rendre hommage à la sainteté de Jésus, ce que Porphyre ne négligeait pas de faire.] La doctrine positive de Julien a été empruntée par lui, dés 351. à Jamblique. d'après Asmus : Jiilians (ialilaerschrifl im Zasarnmenhany mit seinen uhrifjen Werken, Fribourg. Br. 1U04. Voir Lejay : R. H. L. R.. 1906, 277.
le moyen d'y parvenir c'est de dompter ses passions ; il lui demande de tout sacrilier au devoir, même la vie. On a vu des Juifs braver la mort pour ne pas violer leur Loi ; pourquoi les Grecs nauraient-ils pas le même courage ? Mais il y a mieux ; Porphyre ne veut pas seulement prêcher une morale aussi pure et aussi austère que la morale chrétienne ; il entend montrer encore la supériorité de riiellénisme et la valciu' religieuse du Polythéisme par un argument, par l'argument proprement religieux : je veux parler des miracles. Si le Christianisme est une religion fausse, comme l'établit la critique historique, de vrais miracles attestent que le Paganisme est la religion vraie : ces miracles, ce sont les oracles que, de tout temps, ont rendus les dicMix. Porjdiyre les recherche, Por})hyre les recueille dans l'ouvrage qu'il intitule la Phihmjphie d'aprôti le.'i oraclefi'. — Sa philosophie se prolonge
* Sur los tlu'orips |)osi(ivo3 de Porphyre, voir Vachcrol cl Vip^ouroiix. loco cilalo. l'orphyro n'est pas un disciple servile de Plotin : il ne craint |)as de le corriger, en distin.irnant. par exemple, le (léniinrjL,'e de l'Ame dn Monde ; — ni de le développer, en |)récisanf la théorie d(î l'essence incorporelle de rèlre ; — ni de le coïn|)léter et de l'affermir, en ramonant à l'nnité formelle les deux systèmes de Platon et d'Aristote. les maîtres de la i)ensèe païenne (d'où les commentaires sur le Timée. le Sophiste: sur les Catécrories, la IMiysicpie. la Métaphysir|ue ; d'où la fumeuse introduction aux caléiifories (E'.^aYfovTj ..I et les sept livres sur l'unité de Platon et d'Aristote. — Sur la p/ulosojt/iic d'après les oracles, voir G. Wolff: l'orphyrii de philusophia ex oraculis liaiirienda libronim relifiuiœ, Herlin, 1S5(). et Iiouché-Leclei-c<i : llisL divinaf., I, S'i. il a soifîneusenKMil continué le travail de justification des mythes et rites [Vai'herot. 11, lO'.i] entrepris par Plotin ol les Néo-Pylhaf^oi'i(i(Mis ; il condamnera mairie conHiie malfaisante.