LA DEFINITION DU DOGME
Pourtant une lutte ardente oppose encore les évêques entre eux, à partir de 360 environ : une nouvelle querelle comnnence qui ag-ite, plutôt que le principe de la foi, le développement qu'il convient de lui donner et les formules où il convient de l'enserrer. Des théoriciens entrent en scène, soucieux de définitions précises. On tombe d'accord pour reconnaître et confesser la divinité du Verbe; mais on se divise lorsqu'il s'agit de définir le concept de trinité. Les uns, emportés par la réaction contre les Ariens qui distinguent radicalement le Père et le Verbe, conçoivent leur unité, sinon comme Sabellius, du moins d'une façon très stricte, très intime, très rigide ; ils appuient fortement sur l'unité de nature et y ajoutent, sans s'appesantir, la trinité des personnes. — Les autres ne reculent pas si facilement devant le mystère delà vie divine. Lecteurs infatigables delEcriture, c'est la trinité des hypostases qu'ils y découvrent d'abord et c'est d'elle qu'ils déduisent, ensuite, l'unité de nature; ils vont de la trinité à l'unité, tandis que les premiers procèdent de lunité à la trinité. C'est pourquoi leur piété, plus exigeante et ombrageuse sur la distinction des personnes que sur l'unité de nature, s'accommode de formules qui ne paraissent pas aux autres aftirmer assez nettement celleci. La fin du iv'' siècle voit se dessiner une réaction nette autant que discrète contre les définitions parfois trop unitaristes de certains adversaires d'Arius. — Et c'est pourquoi la pensée chrétienne, soucieuse alors de mieux préciser les manifestations distinctes de l'Unité
188 l'église impérl\le : la pensée chrétienne
divine, éclaircit à ce moment le rôle de la troisième
Personne et comment la seconde s'unit à l'humanité ^
La nature du débat, beaucoup moins grave que
' Voici quelques faits plus précis touchant la réaction Irinitariste de la fin du iv siècle. « Les mots du concile de Nicée ix f^; o'j7'!a; toj Tza-rpô; ont disparu du symbole dit de Gonstantinople » [lequel est certainement antérieur à ce concile : il se retrouve, dés 374, dans S. Kpiphane : Ancoratus, 119, P. G., 43, 'l'i'2. Voir aussi Cyrille de Jérusalem]. Le fait s'explique sans doute parce que les Ariens ne sont plus à craindre. Voir Betluine- Baker : Tke meaninfj of Ho/noousios in the « Conslaiilbiopolitan » creed, l'.)01, London ; Strong dans Journal of Ikeol. sliulies^ 1901. 1U02, 19: llarnack : Zalm : Marcellus von Ancyra, Gotha, 1S67; G. Hasneur : Lliomoiousianisme dans ses rapports avec l'orlhodo.rie. Revue d'histoire ecclésiastique, 1903, 189].
Marcel, évéque d'Ancyre, grand ennemi d'Arius et l'ami d'Athanase, est tombé dans le sabellianisme : si le concile de Sardique de 343 l'en déclare innocent, les Cappadociens l'attaqueront jusqu'au bout. Son 7:îp'. ty;^ toù -j'io-j j-ozoLjr,:;, écrit vers 335 contre Asterius, a été réfuté par Asterius, Acace. Eusèbe de Césarée. Il semble que, en effet, Marcel ait enseigné une sorte de dilatatation temporaire, TÀa-'jauô^, de l'unique hypostase divine, dont la Raison éternelle s'extériorise, sans cesser d'être Dieu, en vue de la création du monde : et de ce Logos s'irradie à son tour l'Esprit-Sainf. Mais « a la fin des choses, une fois terminé le règne de mille ans, l'irradiation cessera et le Logos, y compris le Saint-Esprit émané de lui, rentrera dans le sein de Dieu ». Si le Verbe de Dieu est éternel en tant que sa raison, il devient hypostase en vue de la création, comme il devien/ hommv en vue de la rédemption. [Duchesne : H. A., il, 188: Zahn : Marcellus von Ancyra, 1867, Gotha; Loofs, dans les Comptes rendus de Berlin, 1902, I, 764].
Le diacre de Marcel, le Galate Photin, (|ui deviendra évoque de Sirmium et mourra vers 376, avait écrit plusieurs ouvrages en latin et en grec [Socrate, II, 30] : mais sa théologie n'était pas plus silre que celle de son maître: il en revenait aux théories adoptianistes de Paul de Samosate et des Tliéodofe [Ej)iphane : Hier., 71, 1, 2. Duchesne, II, 3Ô0|.
Les Lucifériens, notamment Grégoire, évé(pie d'Elvire (ou Grenade), mort après 392, tombent parfois aussi dans le sabellia-
DECX Conceptions de [.a trinite 189
celui qui s'est ému au début du siècle, explique que des raisons extra-doctrinales contribuent à former les deux groupes de combattants. Antioclie et les églises
nisme. Voir la préface de la seconde édition du de Fide. Gr. a écrit encore cijiq traités sur le Cantique des Cantiques (édités par G. Heine : Bihliotheca Anecdotorum... Pars prima. Lipsise. Weigel, 1848i, et les Vingt traités qne Batiffol attribuait à Origène [Traclalus Orir/enis... Paris, l'JOO: — voir le Bulletin de Toulouse, l'J06. 233). Lejay : Lhéritaqe de Grégoire d'Elvire (Revue bénéd. 490U. 43o). — Les Priscillianistes dévelojjpent les théories sabellianisantes des Lucifériens. Voir A. Dufourcq : Etude sur les Gesta Marlyrum romains.. IV, 1909.
S'il est certain que la croyance trinitaire de S. Alhanase est essentiellement identique à la croyance trinitaire des Ca])padociens. il semble donc que tous les amis d'Athanase ne proposaient pas toujours la doctrine traditionnelle. De là. l'opportunité des précisions techniques, des définitions exactes, des formules philosophiques apportées par les Cappadociens.
La science technique de certains docteurs ariens obligeait du reste les Catholiques à marcher dans cette voie: .Etios médecin, puis diacre à Antioche vers 3.jO, intime ami du César Gallus. fait évèque sous Julien, mort vers 367. était très versé dans la philosophie aristotélicienne : Epiphane nous a conservé (LXXVL 11) 47 propositions qu'il avait rédigées: ses disciples avaient fait un recueil de ses lettres. — C'est à Alexandrie, près de Georges de Cappadoce, qu'.Etios a conquis le plus fameux de ceux-ci, Eunomios. aristotélicien comme lui et qui mourra vers 395. Nous avons encore, dans l'édition de Fabricius. son grand ouvrage, V Apologie, que réfutèrent Basile et Grégoire de Nysse : sous sa plume, la tliéologie devient la technologie (Théodoret : Fab. haer.. IV, 3, P. G., 83, 420). .Etios et Eunomios défendent l'arianisme extrême (pas de ressemblance entre le Fils et le Pèrei. Voir Klose : Geschichte und Lehre des Eunomius. 1883, Kiel; Newman : The arians of llie fourtlt centurg, 4» éd., 1876, London. — Le théoricien des semi-ariens était l'évèque d'Ancyre. Basile, mort vers 366, qui rédigea leur profession de foi en 358 [voir Rasneur : op. laud., 189 et 411: sur son De Virginitate. voir Cavallera, dans la Revue d'histoire ecclés., 1905,5] : il enseignait que le Fils était en tout semblable au Père: il polémiqua contre Photin et contre .-Etios : Athanase lui Jendait la main (Voir supra, p. 82. n.).
crOrienl fouriiisseut le gros des théoriciens trinilarisles ; les églises d'Occident et Alexandrie forment le camp des unitaires. Marcel (rAncyre;rauteur des livres sii7^ la Trinité attribués à DidymeS et, en général, les adversaires d'Origène représentent les tendances consubstantialistes intransigeantes. Lucifer évéque de Cagliari, défond avec fougue les mêmes thèses et attaque leurs adversaires avec une intraitable obstination ; un de ses partisans, le prêtre Faustin, accentue à ce point Tunité divine qu'il en est réduit à se justilier de l'accusation de sabellianisme qu'il encourt ; Grégoire, évéque d'Elvire, le diacre de Rome, Hilaire, ne semblent pas moins ardents ; de même, le pape saint Damase témoiQ:ne une 2:ran(le défiance à tous les théologiens de l'autre bord.
Ce sont pourtant de profonds penseurs, et qui tiennent ombrageusement au contenu de leur foi ; seulement, ce sont des disciples convaincus d'Origène ; ils ont hérité de ses ambitions, ils soutiennent parfois ses tliéories jiropres ; ils refusent en tout cas d'admettre qu'on soit hérétique i)arce qu'on essaye d'indiquer en langage humain ce qui distingue les trois personnes divines. C'est saint Basile de Gésarée, ce jeune et brillant rhéteur que les écoles d'Athènes ont déçu et que nous avons vu, séduit par le prestige de l'ascétisme,
' Retrouvés et publiés ,176it) par MiiiLcarelli. V. G.. 30, i'69. Voir de Hégnon : op. lainL, III, ±1 et 81. Hardcnliewer en admet rautheuticilé, III, io'J. Pères de l'Efjlise. Noter (jue S. Jérôme les ij,'iiore, en o'J:2. de ciria, lUD.
BASILE DE CESAREE 191
s'enfuir dans la solitude ^ ; cest son contemporain et son très cher ami, Grégoire de Nazianze, esprit délicat et fin, âme contemplative et rêveuse, qui aimera toujours d'un plus tendre amour les vers que la philosophie- ; c'est son frère, Grégoire de Nysse, esprit subtil
' Né vers 32U. mort 1" janvier 379; son père est un riche rhéteur chrétien, sa mère est fille d'un martyr; sa grand'mére Macrina a été instruite dans la foi chrétienne selon le symbole que le Thaumaturge rapportait à une apparition de la Vierge. C'est en 351-335 qu'il est à Athènes et qu'il s'y lie avec Grégoire de Nazianze et Julien i l'Apostat) ; vers 364 que l'évèque de Césarée l'ordonne prêtre; en 370 qu'il devient évèque de Césarée, et par conséquent aussi métropolitain de Cappadoce et exarque du diocèse du Pont. « iiasile avait tout pour lui : la sainteté personnelle, hautement reconnue, la grande culture de l'esprit, l'éloquence, la science chrétienne, l'esprit politique. Au point de vue de l'orthodoxie, il était absolument intact... II représentait la vieille et simple foi du Pont transmise et pratiquée dans la piété familiale. Son ordination était d'une régularité parfaite. Dans sa maison épiscopale d'Alexandrie, l'illustre Athanase en tressaillit de joie... ; le vieux champion de la foi pouvait maintenant quitter ce monde; il avait à qui passer le flambeau » iDuchesne : H. A. II. 387). L'impérieux et brutal Valens n'osera le chasser de son siège [yoir supra, p. 83, n.2). — II a écrit vers 364, en partie contre Eunomios, 1' 'AvaTps-T'./.or to-j b,-rî't/r[f-<:/jyj Eùvo;j.îou, vers 375 un traité du Saint-Esprit dédié à Ami)hilochios d'Iconium, nombre d'homélies dont nous avons gardé 24 'les neuf si; -t.v 'il-xr^'i.zzvt sont antérieures à 370, de même les 15 autres, sur les Psaumes), enfin de nombreuses lettres (366 dans l'édition des Mauristesi. — La beauté du style de Basile est célèbre : « Photius le place parmi les écrivains de premier rang pour l'ordre et la netteté des pensées, pour la pureté et la propriété du langage, pour l'élégance et le naturel (Codd.. 141, 143, 191 j ». — Voir Allard ; .S. Basile. Paris, I8'.J0 ; Loofs : Zur Chronologie der Briefe des B., 1898, Halle ; Eustathius von Sebaste und die Chronologie der Basilius Briefe, 1898, Halle ;.Iahn : Basiliiis plotinizans, 1839, Berne. Lire le texte dans l'édition de dom Garnier et de dom Maran, 17:21-1730. Paris, reproduite P. G. 29-32.
- Grégoire de Nazianze. né vers 330 à Arianze, mort vers 390:
102 L Ei.LISE IMPERIALE : L.\ PEN?;EE CHRETIENNE
et profond qui abandonne au contraire les belleslettres pour la théologie *. L'admiration dOriovne
son i)ôrc Grégoire est un ancien hypsislaiicn <iue sa rciiniic. la pieuse Nonna, a converti au Christianisme, ((ui est devenu évô(|ue de Nazianze et qui, même, a souscrit à la formule de Rimini-Constantinople. Le fils de lévùque. appelé pareillement Grégoire, est gagné par son ami Basile au consubstantialisme et à raseétisme; il se fait prêtre en 361, mais il n'est pas sûr qu'il ait mis les ])ieds à Sasimes. où l'a envoyé Basile : il vit à Nazianze, |)rés de son père (372-374), lui succède, puis il se démet de sou siège et se retire à Séleucic d'isaurie (37c)). A ravônement de Théodose, janvier 379, les Catholiques de Gonstantinople l'appellent : son zèle et son éloquence reconquièrent la ville à l'orthodoxie. Mais. sitôt cpiil est attaqué, pour avoir accepté malgré les canons, lui évcque de Sasimes, le siège de Gonstantinople. il se démet de nouveau, juin 381, se retire à Nazianze où il réorganise l'église ; vers 383 il y consacre évéque Eulalius et s'établit dans son domaine familial à Arianze, où il mourra : l'ascétisme et la poésie occupaient et embellissaient sa vieillesse. Ame faite pour la retraite et l'étude, il avait toujours souffert des luttes qui lui avaient été im|)Osées. — On a de lui 43 Discours [les cinq discours 27-31 font l'apologie de la doctrine consubstantialiste], 18o Poèmes ou Epigrair.mes, 244 Lettres. Il a très profondément subi l'influence de la sophistique contemporaine: mais, si ses poésies n'ont pas de valeur, ses discours ont un grand intérêt littéraire et historique (Outre les cinq qu'on a dits, voir les jleux Oraisons funèl)res de Césaire, son frère, et de Basile. son ami : édit.. trad. et comm. par Boulenger, 1908, Paris). Voir encore Mason : T/ie five Iheolof/ical orations of Gr. of N., 1899. Cambridge ; Benoit: >'. Grégoire de Nazianze... 2^ éd. 188.'i. Paris; Ullmann: Gr. vonX... 2'^ éd. 1866. Gotha, et Bardenhevver, II, 90 iC'est lui qui élabore la théorie de la communication des idiomes, que formulera Léonce).
* Grégoire de Nysse, frère cadet de saint Basile, déposé par Valens en 373, rétabli en 378. triomphe au concile de 381 et meurt après 394. « Lui (jue Basile trouvait trop simple pour aller négocier avec le pape Damase, il se vit confier par le concile de 381 une mission de grande confiance auprès des évéques d'Arabie cl de Palestine: il est vrai qu'il revint sans avoir réussi. C'était un théologien : il écrivit contre Eunonùus (12 livres, afin de répliquer à la riposte qu'avait lancée l'Arien contre le traité