‹ Le christianisme et l'empire (200-700)Chapitre 70 sur 110 · LA VALEUR DE LA PEX-EE · texte numérisé non relu

LA VALEUR DE LA PEX-EE

La pensée de l'homme n'a qu'une portée faible : elle ne lui permet pas de se saisir soi-même; « nous dépas- « sons de notre hauteur et de notre force la petite me- « sure de notre science». Si la pensée est inadéquate à notre être, à plus forte raison est-elle impuissante à expliquer la totalité des choses. « Ne vous imaginez « pas être en état de tout résoudre... (Les philosophes) « mesurent lame divine d"après leur àme humaine « changeante et bornée... Ce nest pas Dieu, inacces- (( sible d'ailleurs à leur pensée ; cest eux-mêmes « qu'ils conçoivent à la place de Dieu ; ils établissent (( une comparaison dont lobjet et dont le terme n'est ((. pas Dieu, mais seulement eux-mêmes. » De toutes parts, le mystère cerne la pensée, Augustin aime à le redire. « Comprenez combien vous ne comprenez pas », répétait-il; a car sans cela vous ne comprendrez rien. » L'être de Dieu ; la Trinité ; la création ; le rapport de la création changeante à Dieu immuable; les rapports de Dieu avec Ihomme, pourquoi il sauve lun et endurcit l'autre, et comment la propre volonté de l'homme peut coopérer avec Dieu ou, au contraire, lui résister; la prospérité du pécheur, les malheurs ilu juste, les souffrances des petits enfants ; « pourquoi ont été (( créés les hommes desquels Dieu savait certaine-

:iainl Augustin, Paris, 1901. Voir encore Nourrisson : La philosophie de saint Augustin, 1865. Paris; Naville : Saint Augu'itin, Paris, 187:2 : R. Eucken : Die Lebensanschauungen der grossen Den/ier (trad. (r.Ann. phil. chrét., oct.-nov. 1899) ; Harnack: D. G. 111/ ,: Rottmanner : Der Augustinismus, 1892. Munich, et Geistesfi'iichte aus der Kloslerzelle, Munich, 1908 ; Tlxeront, II, 354.

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220 L EGLISE IMPERIALE : LA l»ENSEE CHRETIENNE

« ment qu'ils commettraient le péché et seraient con- « damnés au feu éternel » ; 1 interprétation liistori(iue du récit de la création dans la Genèse ; la quasimatiére de lànie ; l'origine de lame ; la nature de lunion de Tàme et du corps : — autant de pro])lèmes devant lesquels Augustin recule après les avoir explorés ; sa pensée vacille, il proclame le mystère.

Mais comment concevoir, alors, que l'intelligence puisse se représenter les choses? A quelles conditions peut-on admettre que la connaissance est j)ossible ? Quelle méthode l'àme doit-elle suivre pour saisir quelque vérité ? — Augustin répond quelle doit se convertir ; le pécheur ne peut pas comprendre ; qui ne possède pas la vérité est incapable de la connaître. « L'àme ne peut voir, écrit-il dans les Soliloques, « avant d'être guérie ; mais si elle n"est pas convain- « eue que, sans cela, il lui est impossible de voir, (( elle ne s'applique pas à se guérir. » « Etant insensés, « se demaiide-t-il ailleurs, comment pouvons-nous (( trouver le sage (auquel nous reconnaîtrons le droit « de nous instruire) ? Pour l'insensé qui s'en informe, (( il n'existe aucun moyen de discerner et d'aperce- « voir ; du moins, je n'en vois aucun. Car enfin, pour « discerner une réalité à certains signes, il faut con- « naître cette réalité dont les signes sont là. Or, l'in- « sensé ignore la sagesse. Et sans doute... on peut « reconnaître l'or et l'argent à la vue sans les possé- (f der. C'est le contraire pour la sagesse :... ce qui se « p(M'çoit par l'intelligence réside* rjans lintérieur de

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« lespiit ; posséder cela, ce n'est pas aulre cliose que « le voir. Or, l'insensé ne possède pas la sagesse, « donc il ne connaît pas la sagesse ;... et, tandis qu'il (( l'ignore, il ne peut la connaître (la discerner^ ailce leurs. » La vision par la pensée suppose donc la conversion de l'àme; pour faire voir la vérité à quelqu'un. ilfaut{/"«i'0?Y/ changer sa disposition intérieure. «Clier- « chez diligemment, chastement et pieusement. »

Mais le principe même qui fonde la valeur de la représentation de l'homme vertueux en limite la portée. Son cime connaît la sagesse parce qu'elle la possède ; elle ignore donc tout ce qui n'est pas la sagesse. Et, en effet, enseigne saint Augustin, il faut distinguer deux modes de connaissance, dont un seul a quelque prix ; « la sagesse se rapporte à l'intelligence des « vérités éternelles, la science a pour objet ce que (c les sens corporels nous font éprouver ». En d'autres termes, Augustin distingue radicalement l'activité intellectuelle qui se termine à une certaine intellection de l'absolu de toute activité sensible par laquelle on saisit Textérieur des choses; si nous sommes bons, nous pouvons comprendre quelque chose de Dieu ; nous ne pouvons jamais rien comprendre de ce qu'est la Xature. — Cette opposition essentielle ne caractérise pas moins nettement la méthode spéculative de saint Augustin que la solidarité qu'il pose entre la pensée et la vertu, ou le sentiment qu'il garde toujours de l'universel mystère^.

' Sur la théorie augustinienne de la connaissance, voir Soli-

Notre connaissance (le la nature n'est qu'apparente : lorsque nous en croyons saisir quelque chose, nous n'atteignons que notre propre modification ; « la réa- « lité diffère tellement de la perception que, se tenir (( à cette sorte de vraisemblance, c'est, sous une (( apparence de raison, être tombé dans la folie. » L'es])ace ni le temps n'ont de réalité propre : percevoir l'espace, c'est comparer diverses impressions de grandeur ; l'idée de temps s'explique par la mémoire, l'attente et la perception actuelle ; l'espace et le temps sont des manières d'être des animaux : ces notions varient en chacun d'eux en raison de la grandeur de sa taille et de la durée de son existence. La sensation n'a rien de plus objectif: c'est notre activité propre qu'elle révèle et quelle exprime ; les sceptiques ont raison contre Zenon qui défend avec une >ardeur aveugle la vérité de la sensation : les choses extérieures ne nous sont pas connues selon leur nature. Qu'est-ce donc que la science du monde qu'ont organisée les Grecs?

loqiios, I, :>, 8: contra Acadeiii.. III, Il ; de Miisicu, I, 4, S: du Maître, XII, :>'.): les 83 questions, U, 48; Contre lepître fondanienlalo. XII, 15: Epist., 120. 9-11 ; Interp. litl. Gen., XII. 24; Epist., 147, 3 : de la Trinité, XII, 14-15. XIII, 1. XIV, 1,8; Cité de Dieu. X, 9; Rétractations. 8 et 14. — Sur les origines psychologi(pies de cette théorie, voir les traités écrits vers 38G-387, surtout le contra Academicos, et le de ordiiie, 8-20 [d'ai)rès J. Martin : et, de même, les autres références de ce genre].

Sur la théorie de l'erreur, voir Vraie religion, 2-4: Cité de Dieu, vni, X, .\ii, XXII ; Ep. 118. 120, lo.H; Mœurs de l'Église: Utilité de croire, 14. 3. 4 : De la foi des choses qui ne se voient pas. 3-8 ; Contre Fauste. xvi, 20-21 : Traité sur S. Jean, 3o. La principale cause de l'erreur est l'orgueil intellectuel.

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