LA REVOLTE MONOPHYSITE
C'est ce qu'explique aux moines de Palestine l'alexandrin Théodose ; et la Palestine chasse lévèque chalcédonien JuvénaP. C'est ce qu'explique aux Égyptiens Timothée le Chat-; et l'Kprypte massacre l'évéque chalcédonien Protérius. C'est ce que Pierre le Foulon explique enfin aux habitants d'Antioche ; et la Syrie oblige son patriarche Martyrius à donner sa démission. Les Monophysites re visent les prières liturgiques alin d'en bannir toute expression malsonnante ; Pierre le Foulon répond à la passion religieuse de son peuple en modifiant le chant sacré qu'adressent les fidèles au
' Juvênal, soutenu par l'empereur, saura se faire réintégrer.
- A.'.ojpoç, .Ehire : il mourra en 477. C'était une créature de Dioscore iquil remplace en 4o4), qui adressa à rempennu' Léon un mémoire contre Chalcédoine et S. Léon. Voir Karajjet Tcr- Mekerttschian et Erwand Ter-Minassiantz : T'unotheus Âlurus... Wklerlerjunr/ dev auf der i<>jnode zn Chalcedon festgeselzten Lehre. .\rmenischer Te.xt mit deutschen und armenischem Vorwort. Leipzig, Hinrich, 1908 et J. Lebon : La christolor/le de Timothée jElure... d'après des sources syriaques inédites [Revue d'iiistoire ecclésiastique, 1908, p. 677]. Tout en rejetant les deu.v natures, T. n'était ni apollinariste ni eutychien : il reprochait à Nestorius et à S. Léon, au nom de S. Cyrille duquel il se réclamait, « d'affirmer qu'un homme ordinaire, formé d'abord comme nous et d'une façon indépendante, avait été ensuite joint au Verbe w, c'est-à-dire « de faire de Jésus un pur homme avec lequel le Verbe serait simplement entré en conjonction ». Quant à lui, il part du Verbe éternel et s'occupe avant tout de sauvegarder « l'identité et l'immutabilité absolue du sujet avant et après le mystère de l'union ; le Verbe s'est fait chair, il a réellement tiré de la Vierge une chair consubstantielle et une àmc raisonnable semblable aux nôtres : mais, à aucun moment, il n'a été une nature humaine individuelle, subsistant séparément en un individu homme [Nature, pour lui, désigne, non pas jamais une idée universelle, mais touiours un être concret, une hypostase].
Dieu trois fois saint : pour mieux marquer que l'homme Jésus est vraiment une des trois personnes de la Trinité et qu'il ne fait réellement qu'un avec elle, il ajoute aux paroles traditionnelles qui la glorillent, àyto; 6 Ocor, ày-oç Ic/jpo;, ayio; àOavaTo;, des mots qui reportent sur elle le sacrifice de la croix, 6 GTaupwOslç 81' Y,,ax:! Le Crucifié ne fait qu'un avec la Trinité! La foi des Orientaux, plus ardente que réfléchie, ne s'arrête pas à ce que la formule contient, sinon d'inexact, du moins d'imprécis au regard de la tliéologie traditionnelle; leur piété enthousiaste ne voit que le blasphème nestorien, négateur de la divinité de l'homme Jésus. Et les empereurs ont beau s'entremettre, ^larcien, puis Léon ; ils ont beau défendre Chalcédoine ; ils ne convainquent personne ; ils finissent môme par perdre le tronc. Basiliskos s'en empare : usurpateur, il s'est présenté comme h^ champion de la foi ; par un édit, il a annulé le concile de Chalcédoine, et le peuple l'a reconnu.
Un homme lui résiste, en qui s'incarne et qui organise le parti byzantin, le patriarche de Constantinople, Acace. Ce n'est pas lui qui s'exagère limportance des formules dogmatiques ; c'est lui qui discerne avec une perspicacité étrange le parti quil faut suivre afin d'établir l'autonomie ecclésiastique de Constantinople. l^rendre la tète du mouvement populaire monophysite qui répudie Chalcédoine, c'est adopter une politique (pii réhabilite Alexandrie et restaure sa domination : le pati-iarche de Constantinople ne le peut pas. Prendre
LA POLITIQUE d'aCACE 273
la tête du mouvement orthodoxe dont Ghalcédoine est le mot d'ordre, c'est suivre, c'est donc reconnaître la direction donnée par Rome : le patriarche de Constantinople ne le veut pas. Se présenter comme un arbitre, donner tort à la fois à Alexandrie et à Rome en semblant vouloir les concilier, voilà la politique que recommande lintérèt byzantin '.
Acace refuse donc d'accepter l'édit de Basiliskos qui rejette Ghalcédoine, bien que ôOO écéques nhésHent pas à le signer « avec autant de liberté que de joie », disent quelques-uns. L'empereur punit le rebelle en travaillant à relever Alexandrie : il convoque à Ephèse, théâtre des victoires de Cyrille et de EHoscore, un nouveau concile dont il donne la présidence au successeur des fameux patriarches, Timothée le Chat. Et Timothée fait voter par les Pères une adresse à l'empereur ; on y demande l'abrogation des décrets de Ghalcédoine. l'abolition des privilèges de Constanti-
' Successeur de Gennadius sur le siège patriarcal de Constantinople de 471 à 4S9. 11 incline d'abord a lanti-chalcédonianisme de Basiliskos et de Timothée le Chat : et les moines s'en plaignent au pape Simplicius. Mais alors il se ravise, sans doute parce qu'il se rend mieux compte de la faiblesse réelle de Basiliskos. élu en 47-1» : il lui résiste, il appelle contre lui le stylite Daiiiei. Après la chute de Basiliskos. 477, et de Timothée -Elure, il lancera l'Hénotique, 48-2. Zenon meurt en 491.
Les prétendues lettres fen copte» d'Acace à Pierre Monge passent pour apocryphes [Amelineau : Mon. pour servir à l'histoire de iÉguple clirélienne... 1888, 496]. Voir les Gesta de nornine Acacii dans Labbe. IV. 1080.
En annonçant au pape la mort de Timothée. il revendique, au nom du canon ^8 de Ghalcédoine, la prééminence sur Alexandrie et sur tout l'Orient. Voir TiUemont, XVI.
nople, la reconnaissance des droits de la vénérable église d'Ephèse, et la déposition d'Acace. Enfin, — et ceci montre avec force le véritable caractère de cette histoire — Timothée veut alléger son parti du poids gênant des controverses doctrinales : le but de ses efforts, il ny a pas à sy tromper, c'est la résurrection d'Alexandrie et l'abaissement de Constantinople^ S'il a rejeté Chalcédoine afin de satisfaire aux passions populaires qui le soutiennent, il se refuse à défendre le monopbysisme : comme des moines eutychiens implorent son secours, il se prononce contre eux et déclare que « la chair du Christ (c'est-à-dire son humanité) est de même nature que la nôtre. » Déjà Basiliskos lavait formellement déclaré en condamnant le tome de Léon.
C'était la politique d'Acace retournée contre lui. Le patriarche eût peut-être été vaincu par Timothée sans une révolution de palais à laquelle, sans doute, il prêta la main. Basiliskos fut renversé par ce même Zenon dont il avait usurpé la place ; Zenon prit le contrepied de sa politique ; et, par lui, Acace est maître. Le concile de Constantinople qu'il préside en 478 dépose Pierre le Foulon, lequel a « eutychianisé » le Trisagion et, pour cette raison, s'est vu condamner par le pape Simplicius ; Acace en profite pour installer à Anlioche un homme à lui, Calendion. Il persuade à Zenon de déposer le nouveau patriarche
• Evogrc III. 3-8.
l'hénotique 275
d'Alexandrie qui semble vouloir suivre la politique de Timothée le Chat; et Zenon remplace, en effet, Jean Talaïa par Pierre Monge, byzantin convaincu. Enfin, sur d'être appuyé désormais à Alexandrie et à Antioche, Acace fait publier par l'empereur une ordonnance, VHénotique, qui s'inspire ouvertement de Cyrille et tend à réconcilier les adversaires et les amis de Chalcédoine : Y Hénotique anathématise Nestorius et Eutychès, affirme l'humanité et la divinité de Jésus, mais évite d'employer le mot un et les mots deux natures; en outre, une incidente condamne « quiconque a pensé « autrement, soit à Chalcédoine, soit ailleurs » ^ : on espère satisfaire ainsi la passion des foules. Acace prévoit qu'il ne contentera tout à fait personne ; il escompte la situation d'arbitre que lui feront les partis extrêmes. L'affaire de Jean Talaïa précipite la crise. Depuis Chalcédoine, Rome et Constantinople ont marché de concert ; le nom de Marcien est béni par les papes, il entre dans la légende ; quant à Basiliskos, qu'est-ce autre chose qu'un vil usurpateur ? Acace na-t-il pas donné des gages en déposant Pierre le Foulon ? Simplicius pourtant nestpas sans inquiétudes : il a refusé de condamner Jean Talaïa - et d'accepter Pierre Mono-e.
* Lire le texte grec dans Evagre III. 13 et le texte copte dans Hefele-Leclercq, II, 2, 867.
- Chassé d'Alexandrie, mai 482. par le duc d'Egypte Pergame et Pierre Monge. Noter que Pierre Monge anathématise ouvertement Cfialcédoine, et réinscrit sur les diptyques les noms de Dioscore et de Timothée. — Pourtant, certains Monophysites continuent de le bouder : ce sont les Acép/iales.
276 Mi DIVORCE DE L EllLISE ET DE L EMPIRE
Talaïa arrive à Jlomc ; il jnvcise les soupçons du pape, et lorsque celui-ci meurt, il guide son successeur Félix m. Une ambassade romaine conduite par les évoques Viialis et Misenus s'achemine à Constanlinople : elle doit forlilier rattachement de rempereur pour Chalcédoine et régler la question d'Alexandrie. Mais les légats pontificaux, en hutte tour à tour aux menaces et aux [)rom(*sses, trahissent indignement leur maître. Félix, prévenu, les dépose ; il excommunie Acace et Pierre Mongc, !28 juillet 484, il somme Zenon de choisir entre Pierre Monge et Rome^
Le schisme « acacien » commence, qui consacre et organise lautonomie byzantine. Vllénoiique devient le mot dordre du parti ; sous ce prétexte doctrinal, l'Église byzantine commence de se former; le personnel épiscopal est renouvelé, vaincu, comme Vitalis, par les promesses ou les menaces ; la juridiction de Gonstantinople s'étend, s'affermit, se régularise; durant les trente années que cette situation dure, Constantinople devient la vraie métropole de l'Orient : elle hérite d'Antioche comme elle a hérité d'Alexandrie. L'empereur et le patriarche maintiennent l'unité dv la foi sur les bases établies par l'édit de 482 ; ils tentent de tenir la balance égale entre les Monophysites, toutpuissants dans les vieux pays de Syrie et d'Egypte, et les CatholicpK'S très solidement organisés dans la capi-
' Lin' la Ifllrc du pape Félix 1I( (483-492), si^'tiée par 67 évoques dans Labbr IV, 11:2;> et dans llefele-Leclercq, II, 2, 808-809, note.
L ACTONOMIE BYZANTINE 2lt
taie et en Grèce. Anastase poursuit avec beaucoup de fermeté la politique autonomiste de Zenon : il chasse }^lacédonius qui fait sa soumission à Rome : s'il accorde aux Catholiques, révoltés sous la conduite de lambitieux Vitalien, la promesse dun concile général qui se tiendra à Héraclée, il ordonne l'insertion dans les textes liturgiques du Trisagion remanié dans le sens monophvsite. Bien plus, il tente audacieusement de mettre la main sur le siège de Rome : il pousse à la tiare larchidiacre Laurent qui promettait de reconnaître Vllénolique, — c'est-à-dire de prendre le mot d'ordre à Byzance ^
La nature même du mouvement monophysite atteste clairement lintensité de la foi orientale au v^ siècle ; elle éclate encore dans le développement du culte de la Vierge, la splendeur du mouvement monastique, les fructueux efforts des missions, les progrès de la science sacrée. Le culte de Marie est né, on l'a vu, de la protestation de la conscience chrétienne contre l'erreur
' Anastase 491-518. Macedonius est banni en bll. C'est environ ce temps que s'introduit un peu partout, dans la liturgie de la messe, le symbole dit de Nicéc-Constantinople : Pierre le Foulon d'Antioche et Timothée de Constanlinople, ont pris cette initiative. « En faisant réciter cette formule déjà ancienne, ils entendaient protester contre celle de Chalcédoine » [Duchesne : Egl. sëp., V.il]. [Voir Hefeie-Leclercq, II. 2, 872, note 1.] Anastase installe à Antioche, en ol:2, le patriarche Sévère, « cyrillien exalté, excessif, dur de main, puissant en dialectique. La Syrie, déjà fort agitée sous l'épiscopat intermittent de Pierre le Foulon, passa en grande partie au monophysisme. Le patriarche d'Alexandrie (depuis do8i. Jean Nikeota, est franchement monophysite. — La révolte catholique de Vitalien se place en 514: la candidature de Laurent à la tiare en 4U8.
ncslorioiuie ; comme la fêle de rAnnonciation apparaît à cette époque, c'est à celte époque encore qu'il faut rapporter sans doule la naissance de la fcle de la Xalivité de la Vierge (8 septembre) ^
Le Monacliismc s'épanouit avec une singulière puissance : les ascètes s'ingénient à se dépasser l'un l'autre sur le chemin de la pénitence. Les uns ne vivent que d'herbe ; les autres s'enferment toute la vie dans une cellule murée. Ceux-ci se partagent en trois chœurs qui entretiennent devant Dieu une perpétuelle prièj-e : ce sont les Acémètcs, dont le couvent du Stoudion, à Constantinople, est un centre de défense pour les Chalcédoniens. Ceux-là se perchent sur une colonne et y passent toute leur existence. Ces « slylites » imitent l'homme de Dieu, le glorieux Syméon d'Antioche qui attire à ses pieds des foules innombrables de pèlerins : il a quitté ce monde en 459. Toute une littérature répand sa gloire et celle de ses émules, les Nil, les Marc et les Arsène ; il suffit de rappeler \ histoire Lausiaque écrite parle Galate Palladius -.
* Sur le culte de la Vierge à l'époque antérieure, voir tome 111, 82, n., 98, n. ; 198, supra, p. 130. n., et de Rossi : Imrnagini scelle delta b. Vergine traite clatle catacombe romane, 1863; Liell : Die Darslellungen der ail. Jimgfrau, Fribourg. 1887. — Sur ses progrès aujourd'hui, voir Proclus, P. G., 45, 679. Noter que la fête de Noël se répand en Orient au cours du v« siècle ; elle concerne indirectement la Vierge. Il est sûr qu'en Orient, à cette époque, la fête de l'IIypapante concerne non la Vierge, mais Jésus [Pargovie, llu, sq].
* Voir dom Besse : Les moines d'Orienl antérieurs à Chalcédoine, 1900, Paris; Marin : Les moines de Conslantinople, Paris; Delehayc : Les Styliles, dans les Analecta bol., XIV, 334 ; Holl. :