SOCRATE, IV, 32; SOZOHENE, VI
imperial rompail pour la premiere fois ses liens officiels avec le paganisme.
Ce que n'avait ose faire le tout-puissant Constantin, ce que le prudent Valentinien n'eiit pas eu m^me la pensee de tenter, son fils Gratien I'entreprit, avec cette audace qui est le propre de la jeunesse, mais aussi avec un esprit de suite qui montre une decision mArement reflechie. Quand, au lendemain de son avenement, dans les derniers jours de 375, le college des pontifes lui offrit les insignes du supreme pontificat, il refusa de les accepter, a Un tel v^tement, dit-il, ne convient pas a un Chretien ^ » Ce n'etait pas attenter a la liberte, ni m6me aux privileges du culte paien. Les violences commises Tannee suivante centre un sanctuaire de Mithra par leprefetde Rome, Gracchus, sontToeuvre du zele intemperant dun nouveau converti, et ne se rattaclient nuUement a la politique de Gratien^. Celle-ci se resume dans Tannonce de la separation prochaine du paganisme et de I'Etat.
Gratien fit, en 382 3, un nouveau pas dans cette voie. II lit enlever de la salle du senat une statue
1. Zosme, IV, 36. — Cclic anecdote, ddja conlest(^e parGoDEFROY, ot Pagi, paratt suspectc a Tilleuont (Hist, des Empereurs^ t. V, p. 138 et 705) ; M. BoissiEii {Fin du pagantHmCf t. 11, p. 299) partage CCS doutcs. Je nc les crois pas fondcs.
2. Saixt jKit6ME, Ep. 107; Prudence, Contra Symm., 1, 561-^65. Cf. Bull, di arch, crist., 4870, p. 164.
3. Dans son commcntaire sur le Code Theodosicn, IV, xxxv, 3, GODEFROY fait renionter cct enl6venient a I'anncc 376, seconde du r6gne de Gratien. Tillemont admel 382.
254 LE CHKISTIANISME ET LEMPIRE ROMAIN.
de la Victoire, devant laquelle, en entrant dans la curie, les senateurs paiens avaient coutume de briiler de Tencens et d'offrip une libation ' . Depuis la conversion de Constantin, cette statue avail pris, dans I'opinion publique, une importance extraordinaire. Des Victoires decoraient d'autres monuments, sans que personne en fut scandalise. Encore en 367, sous Valentinien, on voit un personnage officiel placer une statue de la Victoire Auguste sur Tun des ponts de Rome ^, Des Victoires paraissent sur les monnaies des empereurs. Mais la statue du senat etait devenue, aux yeux des paiens et des Chretiens, tout autre chose qu'une vague et inoffensive allegoric. Les deux partis y reconnaissaient le symbole du paganisme lui-m^me, dont elle consacrait la preponderance ofCcielle. Aussi voit-on de bonne heure une lutte singuliere s'engager autour d'elle. Lors de son voyage a Rome, en 357, Constance la fait enlever. Apr^s son depart, la faction paienne du senat, plus puissante sinon par le nombre, au moins par I'influence et les richesses, la retablit. On ne s'etonnera pas que Julien, et meme Valentinien, I'aient laissee debout. Mais Gralien ne le pouvait sans cesser d'etre consequent avec lui-meme. Tant que la statue de la Victoire presiderait a ses deliberations, le senat demeurerait, m^me contre la verite des faits, une assemblee
i. Symhaque, Ep., \, 3; saint Ambroise, Ep, 17, 18.
"2. Bull, della comm. arch. com. di Roma, 1892, p. 72, 367.
officiellement paienne. L'enldvement de cetle statue faisait cesser toute equivoque. II blessait moins la conscience des senateurs paiens que son maintien, pendant delongues annees, n'avait blesse celle des senateurs Chretiens. Gratien, en I'ordonnant, brisa pour la seconde fois le lien qui avait uni le paganisme a TEtat.
Une troisidme mesure, prise egalement en 382^, rendit la rupture complete. Jusqu'a Gratien, m6me les princes qui legiferaient centre le paganisme continuaient a I'entretenir. Constance n'avait pas seulement fait acte de souverain pontife en nommant des pretres, mais encore il avait ouvert le tresor public en favour des temples et des ceremonies sacrees. Gratien fut plus logique : sa politique religieuse se deduit avec la rigueur d'un theoreme. Puisque Tempereur refusait d'etre desormais le chef de la religion paiennne, et puisque le symbole de celle-ci avait disparu du s^nat, il ne rcstait qu'a faire d*elle un culte prive, libre de vivre, mais non plus de puiser la vie aux subsides officiels. Ce fut Toeuvre d'une ou plusieurs ordonnances, dont le texte est perdu, mais dont les dispositions sont citees dans les ecrits de Symmaque, de saint Ambroise, et dans une loi posterieure inserde au Code Theodosien. EUes suppriment les privileges et
1. Ccttc mesure, rappelc^e par une loi d'Honorius, Code Theod.^ XVI, X, 90, est ccrtaincnicnt de rann<3c 382, ainsi que T^tablit De Rossi, Roma sollerranea, t. Ill, p. ri93.
exemptions des pr^lres paiens, partagent entre le tresor public et la caisse du prefet du pretoire les sommes annuelles jusque-la consacrees aux frais des sacrifices, affectent a I'entretien des postes imperiales les appointements payes aux Vestales et k divers serviteurs des autels, rendent au fisc les terres possedees par les temples et les colleges sacerdotaux, declarent caducs les dons on legs d'immeubles faits aux temples ou a leurs desservants, autorisant seulement en leur faveur les liberalites mobilieres '.
Quand il avait refuse la robe pontificale, Gratien etait k Treves ^, livre probablement k ses seules inspirations. Mais les actes qui, a la fin de son regne, completerent cette premiere demonstration sent dates de Milan, oti il sejournait alors, dans les rapports les plus intimes avec saint Ambroise. Celui-ci, a la fois homme d'Eglise et homme d'Etat, en fut visiblement I'inspirateur. C'est le premier ev^que qui ait eu place dans les conseils d'un souverain. Constantin avait successivement donne sa confiance a Osius de Cordoue, puis a Eusebe de Nicomedie; Constance trainait a sa suite de nombreux ev^ques de cour; mais ces princes ne leur
1. Symmaque, Ep,y X, 3; saint Ambroise, Ep, 17, 18, 37; Code TheodosieUy XVI, x, 20.
2. Voir GoYAu, Chron. de V empire romain, p. 5i9. — Plusieurs historiens placent ce rcfus en 382 ou 383, ce qui parait peu vraisemblable.
demandaient avis que sur les affaires religieuses. Sous Gratien et ses successeurs, Ambroise aura une tout autre situation. Sans titre officiel, on le voit tant6t consul te pour la redaction deslois, tantot intermediaire entre une fraction du senat et le consistoire imperial, tant6t choisi comme ambassadeur dans les cas desesperes, tour a tour conseiller prudent, negociateur habile, dominateur des. foules ou protecteur des princes. Avec son experience d'ancien magistrat, la rigueur et la precision de son esprit, son dedain des transactions et des nuances, sa connaissance de I'aristocratie romaine, dont par la naissance et les relations 11 faisait partie, Ambroise vit clairement le point ou les circonstances presentes permettaient d'atteindre le parti paien. L'ancienne religion ne subsistait que par I'appui de TEtat. EUe ne vivait que de privileges. II ne restait plus en elle assez de foi pour s*accommoder du droit commun. Quelques-uns de ses adherents, plus sinceres ou plus obstines, tenteront de se passer des faveurs officielles : tel ce patricien qu'une inscription montre « ay ant construit un anlre mitHriaque sans le concours du tresor remain » , et se vantant « de preferer, avec les ^mes pieuses, la disgr&ce a la prosperity * ». Mais « rhomme capable de partager son heritage avec les habitants du ciel », selon la belle expres-