‹ Le christianisme et l'empire romain: de Néron à Théodose (volume 2)Chapitre 23 sur 164 · ANTONINS · texte numérisé non relu

ANTONINS

§ 1. — Le rescrit de Trajan.

A premiere vue, il semble qu'une entente eAt pu s'etablir, au second si^cle, entre le christianisme et TEmpire. Rome voit alors se succeder des princes superieurs par Tintelligence comme par la valeur morale aux deux dynasties qu'elle a deja usees. La periode des Antonins marque le point culminant du regime imperial. Quatre souverains d'une intelligence hors ligne et d'une egale aptitude aux affaires, se rempla^ant Tun I'autre, non au hasard de Theredite, mais a la suite d^adoptions mtirement reflechies , gouvernent avec une moderation jusque-la sans exemple le monde civilise. Trajan j par le serieux de sa politique, par la continuite de ses desseins , renoue I'ancienne tradition romaine. La legerete et le scepticisme d'Hadrien restent sans effet sur sa conduite publique

et ne Temp^chent de remplir aucun de ses devoirs de souverain. Antonin est simple, laborieux etbon. Marc-Aurele porte sur le trdne les vertus d'un philosophe. Devant des princes si dignes de la comprendre, la religion chretienne , ou toutes les conditions sociales sont maintenant representees , ne restepas sans avocats. EUe est desormais sortie de I'ombre , et se sent assez forte pour s'adresser directement k Topinion des honn6tes gens. Des lettres ou des philosophes convertis plaident sa cause, lis essaient moins de dissiper les prejuges du vulgaire que d'eclairer la raison des empereurs. Ceuxci , apres avoir lu leurs ecrits , doivent etre convaincus de I'innocence et de la loyaute politique des Chretiens. D'autres voix, plus discretes et plus timides , s'elevent dans le m^me temps en leur faveur. Sans interceder directement pour eux , de hauts magistrats ont laisse entendre qu'il pourrait y avoir quelque exces ou quelque injustice dans la maniere dont on les traite. De tous cotes il semble qu'un rapprochement ait ete prepare. Mais le rapprochement ne se fera a aucune epoque du second siecle. Ni Trajan, ni Hadrien, ni Antonin, ni Marc- Aurele n'y donneront ouverture. De tant d'efforts et de conjonctures en apparence si favorables une seule chose resultera, due moins a ces efforts euxmfimes ou k Tapparente faveur des circonstances qu'a I'esprit politique des souverains : plus de clarte, des formes plus precises dans la procedure

criminelle appliquee aux sujets de I'Empire accuses de christianisme.

On raconte que Domitien, tout a la fin de son rdgne, avait fait cesser la persecution dirigee contre I'Eglise ^ Cela ne veut pas dire qu'il ait efface le principe pose sous Neron, d*apres lequel on pouvait 6tre « puni comme Chretien ^ », la profession de christianisme constituant a elle seule un fait delictueux, m^me sans ^tre accompagnee d'aucun delit. Domitien mit un terme a la persecution, en ce sens qu'il renonga probablement a faire rechercher les Chretiens, ou a soumettre a une epreuve comme celle de la participation forcee au culte de Rome et d'Auguste les gens soupgonnes d'avoir embrass^ la religion nouvelle. Mais la proscription g^nerale edictee contre les adorateurs du Christ subsista, comme une sorte d*axiome de droit : selon les circonstances , il fut loisible aux magistrats investis du droit de glaive de condamner un chretien k cause de sa religion , comme aussi de laisser les fideles vivre sans 6tre inqui^tes.

Un episode contemporain de Trajan fait comprendre cette situation legale. II est certain que Trajan ne promulgua aucun edit contre les Chretiens : la lettre de Pline oil il est question d'eux, ecrite vers 112, le montre clairement. Cependant un fait de martyre

1. Hegesippe, dans Eusede, Hist. Eccl,, III, 20, 5; Tertullien, Apol.^ S.

!2. Saimt Pierre, / Ep.i iv, 16.

est signale sous son regne ^ . C'est la condamnation de I'ev^que d'Antioche, saint Ignace, envoyede cette ville a Rome pour y souffrirdans I'amphi theatre, et, a moulu sous la dent des lions, y devenir le froment de Dieu », selon son admirable expression 2. L'histoire du voyage, telle qu*elle est donnee dans sa correspohdance, nous renseigne sur I'etat des Chretiens. Dans les villes asiatiques traversees par le condamne et son escorte, des ^veques, des prfitres, des fideles, soit des lieux m6mes, soit deputes par leurs Eglises, viennent lui rendre hommage'. Ces demarches ne peuvent 6tre secretes, puisque Ignace est accompagne d'une troupe de dix soldats, qui le tiennent a la chaine ^ ; cependant, aucun des nombreux visiteurs n'est puni, et deux Chretiens seuls, Zosime et Rufus, probablement arr^tes a Antioche en meme temps qu'Ignace, partageront son sort. Rien n'eclaire mieux la position juridique des disciples de I'Evangile : le glaive demeure suspendu sur tous, mais ne s'abat que sur quelques-uns, designds a la severite des magistrats par des circonstances speciales, telles qu'une emotion populaire ou leur importance personnelle.

1. La date traditionnelle est i07 (Eusebe, Chron.; Ruinart, Acta sincera, 1689, p. 606, 707. Cf. De Rossi, Inscr. christ., 1. 1, p. 6). Lightfoot, S. Ignatius and S. Polycarp, 1889, t. II, p. 472, la laisse Hotter entre 100 et n 8.

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