‹ Le christianisme et l'empire romain: de Néron à Théodose (volume 2)Chapitre 24 sur 164 · Rom · texte numérisé non relu

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L£ CHRISTIAMSME £T L'EMPIRB ROMAIN. 33

Un autre Episode, qui fournit a Trajan roccasion de s'occuper personnellement des chr^tiens, ach^ve de mettre la situation en lumiere.

Pline le Jeune avait ^te charge, vers I'an 111, du gouvernement de la Bithynie, devenue province imperiale. II s'agissait de remettre de Tordre dans una vaste contree, jusque-la moUement administree, au nom du senat, par des proconsuls. La nature de cette mission, non moins peut-^tre que le caractere personnel de Pline, obligeait le nouveau legat a en referer souvent a I'empereur et a prendre ses conseils dans toutes les affaires de quelque importance. Parmi celles-ci, la question chretienne se manifesta, non tout de suite, mais dans la seconde annee de son gouvernement, et motiva de sa part une longue relation, a laquelle Trajan fit une breve reponse ^

Lors du voyage qu'il entreprit, a cette date, dans la partie orientale de la province, Pline fut saisi de plaintes au sujet des Chretiens. On lui fit voir que le christianisme avait dejk jete, en Bithynie, de profondes et multiples racines. La propagande evangelique avait eu assez de succes dans ces contrees pour y modifier rapidement la vie sociale, et m^me alarmer sur certains points les inter^ts materiels. Non seulement elle s'etait exercee dans les villes, centre ordinaire de son action, mais elle s'etait de

1. Pline, £:p., X, 97,98. — L'auUienlicite de la lettre de Pline el du rescrit de Trajan, contesl^e naguere par quelques critiques, n'est plus s^rieusementmise en doute par personne.

la repandue dans les bourgs, et jusqu'en pleine campagne, et y avait recrute de nombreux adherents. La proportion num^rique des sectateurs des deux religions s'etait deja assez sensiblement alteree pour qu'on d^sertAt les temples, que le culte public parAt interrompu, et que les gens qui vivaient du commerce des animaux destines aux sacrifices se plaignissent de ne trouver plus que de rares acheteurs. Des Chretiens, probablement les plus influents et les plus en vue, furent d^feres au legat comme auteurs de ce mal. Pline n'avait jamais assiste, dans sa carriere d'avocat ou de magistrat, a des proces de religion, qui echappaient probablement a la competence des tribunaux ordinaires pour ^tre juges par I'empereur ou ses representants directs. Ilignoraitsi la procedure dirigee, a Rome ou ailleurs, centre les Chretiens avait revele a leur charge des actes reprehensibles. II savait seulement, d'une maniere generale, que le christianisme etait interdit et que, par consequent, ses adherents etaient punissables. Cela suffit a lui dieter sa conduite. II interrogea a trois reprises chacun des accuses, leur demandant s'ils Etaient Chretiens. Ceux qui repondirent affirmativement furent par lui juges coupables. Sans rechercher s'ils avaient ou non commis dans I'exercice de leur culte quelque delit accessoire, il estima que le fait seul d'etre Chretien etant considere comme illegal, on n'y pouvait perseverer sans opini^trete criminelle. II or-

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donna done de mener au supplice quiconque avait confesse le christianisme, k Texception de ceux qui, s'etant declares citoyensromains, devaient, comme tels, ^tre juges a Rome.

Si la question s'etait toujours posee ainsi, Pline n'aurait peut-^tre pas songe k soUiciter Tavis du prince. Son devoir de juge semblait tout trace, dAt son humanity g^mir d'envoyer a la mort des personnes coupables seulement d'une infraction en quelque sorte theorique, sans qu'aucun fait d'ind^licatesse, d'immoralite ou de cruaute ait ete releve contre elles. Ou, ^crivant a leur sujet a Tempereur, il se serait probablement contente de demander a Trajan si T^ge, le sexe, la faiblesse de corps ou d'esprit pouvaient etre pris en consideration et devenir, selon les cas, des circonstances attenuantes.

Mais I'affaire s'elargit vite et prit en peu de temps de grandes proportions. Comme il arrive d'ordinaire, un premier acte de s^verite, en frappant Topinion publique, reveilla I'attention ou la passion populaire, et suscita de nouvelles denonciations. Pline fut effraye de la multitude des gens deja accuses ou sur le point de I'^tre. II y en avait de tout 4ge, de tout sexe et m^me de tout rang. Les accusations n'etaient pas toutes faites a visage decouvert : le legat regut un libelle anonyme, contenant beaucoup de noms de vrais ou de pretendus Chretiens. Pline ne pouvait envoyer sans examen

Chretiens, sans que Icar apostasie puisse aujourd'hui leur profiler? Faut-il au contraire faire grAce a leur repentir et absoudre ceux qui, ayant ^te Chretiens, ontcesseou cesseraient de Tetre? Pline ne cache pas a Tempereur qu'il incline vers ce dernier parti, et y voit un moyen de pacifier, au point de vue religieux, la province, en ramenant beaucoup d'egares.

La reponse de Trajan Contient une approbation sans reserves de la conduite de Pline. L'empereur declare qu'une r^gle uniforme ne pent etre appliquee a tous les cas. II ajoute que les Chretiens ne doivent pas etre recherches, mais que, s'il en est de deferes au juge et de convaincus, ils doivent ^tre punis. Exception est faite pour ceux qui declareront n'^tre pas Chretiens, et qui le prouveront en adorant les dieux; ceux-la, m^me s'ils ont ete Chretiens dans le pass^, doivent obtenir gr^ce a cause de leur repentir. Mais Tempereur insiste sur un point, assez leg^rement touche par Pline : aucun compte ne doit ^tre tenu des accusations anonymes. (( Cela est d'un mauvais exemple, et ne convient plus k notrc temps. »

Ce rescrit est tel qu'on devait I'attendre de Trajan, gardien scrupuleux de la legislation romaine, mais politique sense. II maintient le delit fondamental de christianisme, pos^ en 64 par un acte de Neron ; mais il n'estime pas les cliretiens assez dangereux pour ordonner qu'ils soient poursuivis d'of-

fice, comme on ferait de revolutionnaires ou de brigands, ou pour souffrir qu'on regoive contre eux des denonciations anonymes, au mepris des lois communes et au detriment de Tordre public. C*est, en effet, un crime abstrait que celui de christianisme : il ne se manifesto que par des actes innocents, ainsi que Ta prouv^ Tenqu^te menee par Pline ; le nom seul est criminel, mais il n'y a point de crimes caches sous ce nom. A cause de cela, quiconque I'abjure doit 6tre absous, et le nom eflace ne laisse apres soi aucun passe coupable, dont la justice ait k demander compte.

II y a la un hommage indirect k I'innocence des moeurs chretiennes, alors si calomniees. Peut-^tre Pline Fappelait-il par le ton modere de sa lettre, oCi se laisse voir quelque pitie, et ot il se montre lui-m^me apologiste plus ou moins conscient. Mais le but du rescrit n'est pas de venger les fideles contre d'injustes attaques, ou d'adoucir leur situation legale. Son imperial redacteur se propose seulement trois choscs : rendre tout a fait claire cette situation, en dissipant les doutes qui restaient dans I'esprit de certains magistrats sur le point de savoir si le nom seul, c'est-a-dire la seule profession de christianismc, constitue un delit suffisamment caracterise; assurer la tranquillite publique en frappant de nuUite les accusations anonymes; surtout faciliter le retour des Chretiens au culte des dieux en garantissant Timpiuiite aux apostats.

Ces principes domineront pendant tout le second siecle la politique religieuse des empereurs, qui, a plusieurs reprises, auront I'occasion de les rappeler.

§ 2. — Les rescrits d'Hadrien et d^Antonin.

Les circonstances dans lesquelles le fit Hadrien sont assez parliculieres. Malgre le temoignage de Pline et Favis implicite de Trajan, les moeurs chretiennes n'avaient pas cesse d'etre calomniees : le peuple, surtout en Orient, se figurait que les assemblees des adorateurs du Christ etaient de criminelles orgies, o\i la debauche se mMait aumeurtre. De la , de la part des foules credules , de v^ritables acces de fureur, des oris, des prieres menagantes demandant, exigeant m^me la condemnation des Chretiens. Plusieurs magistrats cedaient aisement a cette pression; mais d'autres, plus consciencieux, s'indignaient, et prenaient le parti des innocents injustement persecutes. Hadrien regut a ce sujet des lettres et des rapports de « beaucoup » de gouverneurs^ Parmi eux, un proconsul d'Asie, Licinius Granianus, parait avoir ecrit avec une insistence particuliere. Autantqu'on en pent juger par le court resume qu'en a laisse Eusebe, sa lettre ne se plaignait pas seulement de la fureur popu-

i. Meliton, dans Eusebe, Hist. EccL, 1V,26,10;Tertcllien, ApoL, 5.

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laire, du sang trop facilement repandu pour I'apaiser : elle allait jusqu'a reclamer discretement contre le principe suivi dans les proces des Chretiens, doutant « qu'il fiit juste de condamner des hommes a cause de leur nom et de leur secte, sans aucun autre crime*. » C'etait presque demander la revision du rescrit de Trajan. Hadrien semble avoir eprouve quelque hesitation, car il ne repondit pas tout de suite, et sa reponse est adressee, non a Granianus, mais au successeur de celuici, Minicius Fundanus ^.

Le nouveau rescrit n'a point Vimperatoria bres>itas de celui de Trajan : la pen see moins nette du plus mobile et du plus ondoyant des empereurs communique au style quelque indecision. On pent rapporter a deux chefs principaux I'ordonnance d'Hadrien. Comme son predecesseur, il inlerdit les accusations qui n'auraient pas la forme reguliere, visant moins, k son tour, les libelles anonymes, dont I'usage avait probablement disparu, que « les prieres et les acclamations » tumultueuses , par lesquelles la foule hostile aux chretiens assiegeait les gouverneurs. Ce qui preoccupe I'empereur, c'est la crainte que « les calomniateurs n'en prennent occasion d'exercer leur brigandage ». Ici,

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