Saint Justin, Apol., II
§ 3. — Les Apologistes Chretiens.
Mais le temps n'etait plus od les Chretiens se laissaient condamner ou calomnier sans elever la voix. Le christianisme, au second siecle, ne parlait plus seulement le langage de ses origines, intelligible aux seuls inities : il avait maintenant a son service denombreux ecrivains, d'education grecque ou latine, capables de mettre ses enseignemenls a la portee de toutes les intelligences, de repondre aux objections et de discuter les atlaques. Le second siecle est Tepoque par excellence des apologistes. D'Hadrien a Marc-Aurele, les plaidoyers en faveur du christianisme se multiplient. On les adresse tant6t aux empereurs, au senat, aux magistrats, tantot a Topinion publique tout entiere. Le plus souvent, leurs auteurs cherclient surtout a faire connaitre la religion nouvelle, estimant que la lumi^re est sa meilleure defense. lis exposent done sommairement, par grandes lignes, les dogmes fohdamentaux du christianisme, puis ils decrivent les moeurs de ses adherents. Tel est le plan de \Apologie ^ presentee par un philosophe con-
1. Cette Apologie peut ctre reconstituee au moyen d'un frag, nicnt armenien, public en 1878 par les P6res Mckitaristes de Venise, d'une version syriaque d^couverte en 4889, dans un couvenl du Sinai, par M. Rendel Harris, et d'un lexte grec insert dans la Vie legendaire de Barlaam el de Josaphat. Voir Rendel Harris et Ar- MiTAGE Robinson, The Apology of Aristides, Cambridge, 1891.
verii d'Ath^nes, Aristide, a I'empereur Hadrien*. La lettre ecrite, probablement vers le m^me temps, par un anonyme a un personnage appele Diognete, qui appartenait peut-6tre a la cour imperiale, contient surtout une peinture des Chretiens et une protestation contre les mauvais traitements dont on les accable afin de les amener a repudier leurs croyances. Comme son devancier et son modele Aristide, le philosophe converti Justin adresse a Antonin un memoire apologelique dont la premiere partie est un Qxpose du dogme Chretien, presente comme la conciliation et I'achevement de toutes les philosophies anterieures, le fruit divin greffe sur la raison par la foi, la seconde, un tableau du culte simple et des moeurs innocentes des chretiens, la troisieme, une discussion de la procedure sommaire qui leur est injustement appliquee, les punissant a cause de leur nom seul, sans enquete, sans que des faits delictueux soient releves a leur charge. Sur ce dernier point revient avec une grande insislance, et en alleguant des exemples recents, une seconde Apologie compos^e par Justin dans les dernieres annees du regno d'Antonin le Pieux,
Sous celui de Marc-Aurele , 1' argumentation des apologistes s'elargira encore. Montrer que le christianisme est une religion grande et raisonna-
i. D'aprcs Eusfebe, saint Jer6me et le fragmenl arm^nien; a Tempereur Antonin, d*apres la version syriaque.
ble, que les Chretiens sont indignement calomnies, qu'il est inique de les mettre sinon hors la loi, au moins'hors du droit commim, ne suffit plus aux defenseurs de I'Eglise : ils vont jusqu'au point le plus sensible de la controverse, jusqu'au prejuge le plus dangereux et le plus tenace. L'originalite de ce qu'on peut appeler la seconde generation des apologistes, le philosophe Athenagore, les eveques Theophile, Meliton, ApoUinaire, est de porter hardiment leur action defensive sur le terrain de la po litique. Ceux que Ton a proscrits d'abord et que Ton continue a denoncer comme des « ennemis du genre humain », c'est-a-dire des adversaires de la civilisation romaine, de I'ordre de choses etabli, de TEmpire, en sont au contraire les sujets les plus paisibles et les plus loyaux serviteurs. Ils n'adorent pas le souverain, mais ils le respectent, lui obeissent, raiment et prientpour lui^ Ils desirent I'etablissement solide et la perpetuile de la dynastie, jouissent avec reconnaissance de la paix romaine, de I'eclat des cites, de la sagesse des lois^. Ils se plaisent a la pensee que le christianisme est ne en m^me temps que I'Empire, et que les destinees de Tun etde I'autre sont providentiellement liees^. Us aiment a mettre en contraste les cruautes dont les Chretiens ont et^ I'objet de la part des mauvais em-