‹ Le christianisme et l'empire romain: de Néron à Théodose (volume 2)Chapitre 33 sur 164 · Tatien, Adv, GraecoSj · texte numérisé non relu

Tatien, Adv, GraecoSj

gatoire se poursuit, Ruslicus posant diverses questions, dont aucune n'a trait k quelque inculpation particuliere, et Justin repondant par I'enonce de ses croyances et la defense de sa foi. II se termine par la question decisive : « Done tu es Chretien? — Oui, je suis chretien. » Le prefet s'adresse successivent a chacun des autres accuses, I'interrogeant de m^me et recevant la m^me reponse. Une fois encore il tenta d'ebranler la resolution de Justin, puis de ses compagnons : c'est seulement quand tons ont repondu, d'une commune voix : « Fais vite ce que tu veux , nous sommcs Chretiens et ne sacrifions pas aux idoles, » qu'il se decide a prononcer la sentence. Celle-ciest ainsi redigee : « Que ceux qui n'ont pas voulu sacrifier aux dieux et obeir a I'ordre de I'empereur soient fouettes et emmenes pour subir la peine capitale, conformement aux lois ^ . »

A la fin du regne de Marc-Aur6le, le proces des martyrs de Lyon montre la m6me jurisprudence non seulement appliquee en vertu des rescrits anterieurs, mais confirmee par un nouvel acte de la puissance imperiale.

En 177, aux approches de la fete annuelle qui reunissait, le l^"" aotlt, autour de I'autel de Rome et d'Auguste les delegues des trois Gaules, la population lyonnaise avait poursuivi et maltraite les

i. Acta S. Juslini, dans Otto, Corpus apologetarum christ. saec, secundi, t. Ill, 1879, p. 266-278.

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Chretiens. Beaucoup d'entre eux furent arr^tes par des soldats, interroges par les magistrals municipaux et deferes au tribunal du legat. La plupart y confesserent courageusement leur foi : quelquesuns cependant apostasierent. C'etait probablement le premier proces de religion instruit en Gaule : le gouverneur montra autant d'inexperience que naguere Pline en Bithynie. II ordonna ou permit la recherche d'autres Chretiens, ce qui elait contraire au rescrit de Trajan. Puis il fit devier rinstruclion de I'affaire, et au lieu de se borner a constater I'obstination religieuse des accuses, il essay a de les convaincre de crimes de droit commun. Des esclaves mis a la torture chargerent, sous la dictee des soldats et des bourreaux, leurs maitres des plus horribles forfaits : « les repas de Thyesle, les incestes d'OEdipe et d'autres enormites qu'il ne nous estpermis ni dedire ni depenser, et que nous ne pouvons meme croire avoir jamais ete commises par des hommes^ ». Cette declaration, repoussee avec energie par les Chretiens, compliquait singulierement Faffaire. Si le proces avait porte seulementsur le crime de religion, la procedure demeurait fort simple : les apostats eussentete renvoyeslibres et les confesseurs conduits au supplice. Mais le temoignage arrache aux esclaves faisait peser sur les uns et sur les autres I'inculpation de crimes dis-

i. Letlre des Eglises de Lyon et de Vienne a celles d'Asie et de Phrygie, dans Ecsebe, Hist. EccL, V, 1, 14.

tincts de celui de cliristianisme. Les apostats pouvaient-ils ^tre encore consideres comme innocents et devaient-ils 6tre renvoyes absous? Telle est la question que le legat se posa avec embarras et qu'il soumit a la decision de I'empereur.

Marc-Aur^le remit sans hesiter son representant dans la droite voie. II repondit par un rescrit tout semblable a celui de Trajan : « Que ceux qui s'avouent Chretiens, lui manda-t-il, soient condamnes a la peine capitale; mais s'il en est qui renient, ceux-ci doivent ^tre absous. » C'etait rejeter d'un mot la deposition des temoins a charge, abroger toute la procedure, et ordonner de recommencer le proces. Le legat s'attendait a ce que le nouvel interrogatoire serait de pure forme. Dans sa pensee, il aurait seulement aconstater encore une fois I'obstination des uns, la faiblesse des autres. A sa grande surprise, il vit presque tons les renegats s'avouer Chretiens. L'exemple et les exhortations des confesseurs les avaient convertis dans la prison. 11 y eut done plus de condamnes qu'il ne pensait : les uns, citoyens remains, perirent par le glaive; les autres, livres auxb^tes, servirent, dans I'amphitheAtre, a Famusement du peuple. On connait, gr4ce a la relation si vivanle envoyee par les Eglises de Lyon et de Vienne a celles d'Asie et de Phrygie, les episodes grandioses ou touchants de ces supplices. Mais, comme on le voit, tons, en vertu du rescrit de Marc-Aurele, confirmatif de ceux de ses predeces-

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seurs, expierent ainsi le seul crime de religion, et ne moururent que parce qu'ils avaient refuse la gr^ce offerte par Tempereur aux apostats.

Si le irrartyre de sainte Cecile est, commeje le pense, contemporain de Marc-Aurele, on trouve, dans son inteiTOgatoire, le rescrit de 177 non seulement rappele, mais cite. « Ignores-tu, dit le prefet de Rome a la noble accusee, que nos invincibles maitres ont ordonne que ceux qui ne nieront pas ^tre Chretiens soient punis, et que ceux qui nieront soient absous ^ ? » Les « invincibles maitres » sont Marc-Aurye et son fils Commode, nomme Cesar des 166, et investi de la puissance tribunicienne en 177 : comme le prefet cite ces deux empereurs, il est visible que ce n'est pas au rescrit de Trajan, mais a une ordonnance recente et tout a fait contemporaine qu'il fait allusion.

La mort de Marc-Aurele et I'avenement de son indigne successeur ne changerent rien a la situation des Chretiens. La procedure suivie contre eux demeura la m^me. On la retrouve en action dans un des plus precieux monuments qui nous soient restes de I'antiquite chretienne, les Actes des martyrs de Scillium, en Afrique ^. Le proconsul commence I'in-

^, De Rossi, Roma sotlerranea^ t. HI, p. xxxvii el 150.

2. RuiNART, Acta martyrum sincera, p. 77-81; kiint^ Etude sur un nouveau texte des Actes des martyrs Scillitains., 1881; Analecta Bollandiana^ t. VUI, p. 6-8; Armitaoe Robinson, The Passion of S. Perpetua with an appendix on the scillitan martyrdomy 1891, p. 10G116.

terrogatoire par ces mots : « Vous pouvez obtenir gMce de Tempereur, si vous revenez k la sagesse et si vous sacrifiez aux dieux tout-puissanls. » S'adressant ensuite k chaque accuse, il cherche a lui faire abandonner sa foi. Un detail, qui jusque-la ne nous etait pas encore apparu, met en lumiere le desir du magistral de les amener a r^sipiscence. « Peut-6tre, dit-il, avez-vous besoin d'un delai pour delib6rer? » Malgre le refus de celui des accuses qui parait, le plus souvent, parler au nom des autres, le proconsul insiste : « Acceptez un delai de trenle jours pour reflechir. » C'est seulement quand tons, rejetant la proposition, ont repete d'une seule voix : a Je suis Chretien, j'adorerai toujours le Seigneur mon Dieu, qui a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qu'ils renferment, » qu'il se decide k prononcer la sentence. Celle-ci condamne en eux, comme Tavait fait Pline, V « obstination, » qui forme, en verite, la substance du deliL Le mot m6me est rappel^ dans Parrot. « Attendu, y est-il dit, que Speratus, Nartallus, Ciltinus, Donata, Vestia, Secunda, ont declare vivre a la fagon des Chretiens et, sur I'offre qui leur etait faite de revenir k la maniere de vivre des Remains, ont persiste dans leur obstination, nous les condamnons a perir par le glaive. »

Ces faits sont de la premiere annee du r^gne de Commode. De nombreuses condamnations de Chretiens eurent lieu dans les annees suivantes : en Asie, sous le cruel proconsulat d'Arrius Antoni-

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nusS et a Rome meme. Le proces d'ApoUonius est celebre^. La decouverte de ses Actes authenliques ^ permet aujourd'hui de completer les r^cits qu'en ont faits Eusebe et saint Jer6me. Denonce comme chretien, Apollonius fut traduit par le prefet du pretoire Perennis devant le senat. Dans un eloquent discours, il fit Tapologie de sa religion, donna les raisons de son refus de sacrifier aux dieux et de jurer par la fortune de I'empereur, et protesta des sentiments de loyaute politique dont les fiddles etaicnt animes. Trois jours apres, il fut interroge par le prefet seul. II persista dans son refus d'apostasie. Perennis, alors, alleguant I'avis emis par le senat dans la premiere audience, le condamna a ^tre decapite. Si Apollonius etait luim^me senateur, comme I'affirme saint Jerome, et comme on peut le croire si Ton songe aux grands progres faits a cette epoque par le cliristianisme

i. Tertullien, AdScapulam^ 5.

2. EusEDE, Hist, Eccl.i V, 21, 2-4; saint Jek6me, De viris ill.f art. Apollonius.

3. Version arniunieDnc, publieo par les Peres Mekitaristes de Venise en 1874; traduite par Conydearf, The Apology and Acts of Apollonius and other monuments of early Christianity, 1894. Voir deux memoires dc M. Harnack ct de M. Mommsen, dans les comptes rendus dc TAcadcmie des sciences de Berlin, section d'histoirc et dc pliilologie, 27 juillct 1893 et 7 juillet 1891; ct un Appendice de Hardy, dans Christianity and roman Government, 1891, p. 200-208. Version grecque, d'aprfes le ms. grec 1219 de la Bibliolli^que nationalc, publice par les Bollandistes {Analcclay I. XIV, 1895, p. 284-291). Cf. Harnack, Theol. Liter aturzei lung ^ 1895, p. 590.

dans I'aristocratie romaine \ cette procedure s'explique aisement. Les Actes, il est vrai, ne lui donnent pas ce litre; mais leur premiere partie est loin d'etre complete. II semble au moins qu'ApoUonius fut un personnage considerable, puisque Perennis, malgre la toute-puissance dont I'avait investi le faible Commode, crut devoir prendre a son sujet I'avis de la haute assemblee. Dans tout rinterrogatoire, il traite I'accuse avec une grande courtoisie, et jusque dans le prononce de la sentence il lui marque des egards. Les details maintenant bien connus de ce proces ^ montrent que I'accusation portait sur la religion seule, sans melange d'aucun fait accessoire, que sur elle seule ApoUonius eut a se defendre et qu'il n'y eut pas d'autre motif k sa condamnation ^.

On voit que la situation juridique des Chretiens est encore, a la fin du second siecle, telle que Ta-

1. EusEBE, Hist. Eccl.y V, 21, 6 ; cf. De Rossi, Roma solt.t 1. 1, p. 309, 315 et suiv.; t. II, p. 368 et suiv.; Bruzza, dans Bull, della comm. arch, com., 1883, p. i37-i43.

2. Le Actes ne paiient pas du chatiment qui, d'apres Eusebe, aurait ete inflige a I'accusateur. Voir sur ce detail, peut-etre suspect, Harnacr, dans ie m^moire cit6, et lePereSEMERiA,Conf. d'arclieologie chretienne de Rome, 14 Janvier 189», dans Bull, di arch, crist., 1894, p. 113.

3. La theoric de Mommsen, d'apres laquelle les Chretiens auraient etc poursuivis : 1° non pour crime de religion, mais pour crime de 16se-majeslc ; 2o non en verlu do lois speciales, mais en vertu de pouvoir de police, coercilio, appartcnant aux magistrals (Hisiorische Zeilschrifl, t. LXIV, 1890, p. 339-424; the Expositor, juillet 1893), a 616 r6futce par L. Guerin, Nouvelle Revue hislorique de droit frangais et etranger, 1895, p. 601-646 et 713-737.

vait fixee Trajan, regularisant lui-m^me un etat de choses qui remontait a Neron. Cependant les dernieres annees du regne de Commode virent cette situation se detendre. Pour la premiere fois, I'implacable raideur de la justice romaine s'amoUit sous un souffle nouveau. On n'en saurait faire honneur aux arguments des apologistes , ni a un sentiment d'equiteou d'humanite subitement eveille cliez les maitres du monde. L'influence que des serviteurs Chretiens, et surtout une femme aimee \ exercerent sur Commode, tourna seule a Tavantage des fiddles. Commode etait trop indifferent en politique pour y resistor. 11 gracia de nombreux Chretiens avec autant de facilite qu'il en avait, auparavant, laisse condamner d'autres. Ainsi furent rappeles les confesseurs qui travaillaient aux mines de Sardaigne, et dont la liste avait ete demandee par la favorite Marcia au pape Victor ^, On doit voir dans cet acte , non le commencement d'une politique meilleure, mais un caprice heureux du pouvoir absolu. II inaugure cependant une epoque nouvelle, en montrant que les lois contraires au christianisme ont cesse d'etre inflexibles, et que le pouvoir imperial, si souvent soUicite de traiter avec lui, pourra ne pas rester inexorable.

1. Philosophumena J IX, 11; Dion Cassius, LXXil, 4; saint Ihenee, Haeres.jlV, 30. Of. De Rossi, Inscr. christ.y t. I n° 5, p. 9.

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