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aussi oppressive, aussi écrasante pour rintelligence que celle dont Lucrèce aspirait à délivrer ses contemporains, oppressa gravi sub retUgione. Fermer à la science, à la philosophie, aux lettres tout autre horizon que Thorizon païen, et en même temps exclure l'idée païenne, qui avait tenu et qui tenait encore tant dé place dans le monde, des études de ceux qui ne lui donnaient pas toute leur foi, c'était exercer sur Tétre pensant la plus exécrable tyrannie. Julien, apparemment, ne vit pas toutes ces conséquences, qui ramenaient son système à Tabsurde et à Todieux. Mais il s'inquiétait des ressources que pouvait prêter à la polémique chrétienne une étude même littéraire de la mythologie. Pour les païens éclairés, celle-ci était devenue un scandale, lis s'efforçaient d'en pallier par tous les moyens les fâcheux aspects. Julien lui-même, si la piété ne l'avait retenu, eût peut-être été tenté de sourire quelquefois des fables où s'attachait la crédulité populaire : on connaît sa jolie lettre sur la nymphe Écho^ Au moins Fesprit du temps et ses propres habitudes intellectuelles lui fournissaient-ils un moyen de concilier les récits mythologiques avec la raison ou la pudeur. Sur les plus vilaines aventures il jetait le voile d'une allégûrie subtile, parfois pédante et compliquée. C'est ainsi qu'il rendit presque édifiant le mythe de Cybèle et d'Attis. Mais tout le monde n'avait pas pour les dieux sa piété filiale. On l'eût difficilement attendue des prefes-
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seurs chrétiens. Tout fait supposer qu'en expliquant dans leurs écoles les poèmes d'Homère ou d'Hésiode, ces maîtres, qui étaient nombreux, quelques-uns même célèbres, ne cherchaient pas à, dissimuler les étrangetés du sens littéral. H est même probable qu'ils ne se privaient pas de montrer les ridicules ou de remuer les boues de la mythologie, afin de comparer à l'immoralité de la fable la pureté de la doctrine ou de la morale évangélique. Les livres des historiens pouvaient donner matière à des leçons d'une autre sorte, qui tournaient de même au détriment des coutumes idolàtriques et à la glorification des mœurs chrétiennes. C'est ce que Julien appelle « expliquer les ouvrages des auteurs, et rejeter les dieux qu'ils adorent, » ou encore « accuser les poètes d'impiété, de folie et d'erreur au sujet des dieux, » et c'est probablement à ce genre de commentaire, utile auxiliaire de la prédication ou de la catéchèse ecclésiastique, qu'il voulut mettre un terme.
Mais l'étude des lettres païennes n^avait pas seulement pour résultat d'amuser les écoliers chrétiens aux dépens de la mythologie : elle leur ouvrait en même temps tous les trésors de la sagesse et du goût antiques. Les conseils que Basile de Césarée donnera plus tard à ses auditeurs sur la lecture des écrivains profanes étaient déjà dans la bouche des maîtres chrétiens; et dès lors le fond de leur enseignement eût pu être résumé en ces vers char-
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mants de Grégoire deNazianze : « Méprise les divinités ridicules dont parlent les poètes, admire la beauté des paroles; sur le tronc des lettres antiques laisse Fépine et cueille la rose *. » C'est cette fleur même que Julien voulut arracher àceux qu'il traitait en ennemis. Ce but lointain et caché de Tédit a été très bien vu par le sagace historien Socrate*. Julien n'avait pas interdit aux jeunes chrétiens de ti'équenter les écoles païennes, comme le dit par erreur Sozomène. Mais il savait que beaucoup de familles chrétiennes, privées des maîtres de leur choix, refuseraient d'envoyer leurs enfants puiser la science à des sources qu'elles jugeraient empoisonnées. Il espérait voir les nouvelles générations de l'Église grandir ainsi dans une sorte d'isolement intellectuel, et peu à peu toute la population des « misérables Galiléens » retomber dans les rangs des illettrés et des Barbares. Oublieux de l'art de bien dire, des règles de la logique, de toute science profane, ignorant ce qui s'apprend dans les écoles et que donne seule la culture classique, les chrétiens eussent perdu toute influence sur les esprits délicats. De leur sein nul adversaire redoutable pour les sophistes, pour les philosophes, pour les prêtres des dieux ne serait sorti désormais. L'hellénisme n'eût plus eu de rivaux capables de tourner contre lui ses propres armes. Ces émules, ces anciens condisciples, dont Julien supportait avec im-
i. Saint Grégoire de Nazianze, AdSeleucum^bl-ei. 2. SOGIUTE, Hist. EccltUl, ^6. .
patience la supériorité, les Basile, les Grégoire, nourris des lettres profanes en même temps que des lettres sacrées, écrivains élégants, puissants orateurs, fussent morts sans laisser d'héritiers*. Qui sait si, après une ou deux générations, il se serait encore rencontré un prédicateur chrétien en état de citer à ses auditeurs, à l'exemple de saint Paul, un mot d'Épiménide, un vers d'Euripide ou d'Aratus*? Les adorateurs du Christ seraient devenus, comme les Juifs, un peuple à part, morose et singulier, nourri de sa seule littérature religieuse, séparé du monde brillant de l'hellénisme, n'ayant plus avec lui d'idées communes, ne le comprenant pas et ne pouvant s'en faire entendre.
On a peu de renseignements sur là manière dont les chrétiens reçurent l'édit de Julien. Les pages les plus intéressantes sur ce sujet, celles de Socrate, auxquelles j'ai déjà fait allusion, sont d'un demi-siècle environ postérieures à l'événement. Un contemporain, Grégoire de Nazianze, a dit, le lendemain de la mort de Julien, l'indignation ressentie par lui à la nouvelle d'une ordonnance qui le dépouillait du fruit de tant de travaux et de voyages entrepris à la recherche de l'éloquence; et il a laissé échapper ce cri d'un véritable artiste, épris
i. Saint Goégoire de Nazianze explique que, dans sa jeunesse, il a suivi avec ardeur les écoles de littérature afia de devenir capable de réfuter les sophistes, < d'échapper aux nœuds subtils de leur argumentation » et de donner « les lettres fausses comme auxiliaires aux vraies lettres. » De Vita sua^ 142-148.