LA TRANSITION. — VALENTINIEN, VALENS, GRATIEN
S 1. — Valentlnien (364-375).
A certains moments de la vie des peuples, Thistoire offre un singulier spectacle. Ou elle reproduit, tantôt affaiblis, tantôt exagérés, les traits de situations anciennes ou de personnages évanouis ; oa elle donne comme une lointaine ébauche de situations nouvelles et de futurs héros. Il semble qu'il en ait été ainsi dans les règnes qui suivirent celui de Julien. Valentinien offre quelque image de Constantin, Valens renouvelle en les aggravant les travers ou même les crimes de Constance; Gratien annonce Théodose, et prépare le changement qui se fera, sous ce prince, dans les rapports de TEmpire avec les deux religions rivales.
Valentinien avait confessé la foi sous Julien ^ : on eût pu croire que, au moins pour TOccident, qu'il s'était réservé dans le partage de l'Empire avec son
1. Saint Amoroise, De obitu Valent, 55; Ep» 21; Socràte, IV, 3. SozOMÈNE, VI. 6; Théodoret, III, 16; RuFiN, II, 2. Cf. Zosime, IV. 3.
frère Valens, une ère de réaction chrétienne allait commencer. Il n'en fut rien. Valentinien se borna à confirmer par quelques mesures de détail la liberté des cultes restaurée à la hâte par son prédécesseur. Il remit simplement les chrétiens dans la situation légale où ils étaient avant Julien.
Une réponse faite par lui, tout au commencement de son règne, à.révêque orthodoxe d'Héraclée, qui lui demandait d'user de son pouvoir en faveur de la vraie foi, résume d'avance sa politique religieuse. « Je suis laïque, dit-il; je n'ai point à examiner curieusement les dogmes. Ceci est l'afFaire des pré lats*. » Il teste le dépositaire laïque du pouvoir, même quand il légifère en faveur des chrétiens. Aucun prince ne fait moins « l'évêque du dehors. » Son premier soin avait été d'effacer la loi par laquelle Julien interdisait aux adorateurs du Christ l'enseignement des lettres antiques. Mais au lieu d'opposer aux déclamations de Julien contre les maîtres chrétiens des déclamations contraires, et de réfuter longuement la verbeuse ordonnance du champion du paganisme, il dit tout en deux lignes, laissant voir sa volonté d'être juste, taisant ses préférences personnelles. « Quiconque est par ses mœurs et son talent digne d'enseigner la jeunesse aura le droit, soit d'ouvrir une école, soit de réunir à nouveau son auditoire dispersé^, » C'est l'impé-
i. SOZOMÈXE, VI, 7.
2, Code Théod., XUI, m, fl.
rieuse brièveté du législateur antique : Constantin i lui-même ne parlait pas de ce style quand un inté- |rèt religieux était en jeu.
Un second acte fut dicté à Valentinicn, dès le comaencemenl de son règne, moins encore par ses Isentiments de prince chrétien que par le souci de Irordre et la paix publique. Iplerdits à plusieurs Ireprises par Constantin et Constance, les sacrifices I nocturnes avait repris partout sous Julien. L'exercice de la magie avait même été favorisé par l'exemple de ce prince et de ses plus intimes conseillers. Deux lois furent promulguées, en- 364 et 365, contre les conjurations magiques et les sacriûces nocturnes ^ Si nécessaires qu'elles fussent, on paraît les avoir appliquées avec ménagement. L'un des chefs du parti païen à Rome, Prétextât, alors proconsul d'Achaïe, obtint que les mystères d'Eleusis, célébrés pendant la nuit, échappassent à la prohibition ^. Des historiens ont vu une faiblesse dans cette concession de Valentinien : on y reconnaîtra plus exactement l'expression modérée de la pensée de l'empereur, décidé à couper court aux abus sans nuire à l'exercice du culte païen, dont faisaient partie des cérémonies aussi anciennçs et aussi célèbres que celles d'Eleusis. Quelques années plus tard, Valentinien eut l'occasion de marquer plus clairement encore ses tendances libérales. Comme.
^. Code Tkéod., IX, xvi, 7, 8.
à ZosiME, lY, 3.
Constantin, mais avec plus de netteté dans l'expression, il déclara, en 371, que Tharuspicine régulière n'était pas comprise dans les maléfices prohibés. « Je ne considère comme délictueux, ditil, ni cet art, ni aucune observance religieuse établie par nos ancêtres. Les lois édictées par moi au commencement de mon règne en sont la preuve : elles accordent à chacun la liberté de suivre tel culte qu'il voudra. Je ne condamne donc pas Tharuspicine; je défends seulement qu*on y mêle des pratiques criminelles ^ » Il suffît de lire Ammien Marceliin pour reconnaître que, sous Valentinien , les temples étaient ouverts, les oracles librement consultés. Le culte païen était plus libre que sous Constance, et, naturellement, le culte chrétien avait recouvré la liberté que Julien lui avait ravie en détail tout en la prétendant maintenir dans l'ensemble : la balance se trouvait ainsi rétablie entre Tun et l'autre, comme au temps de Constantin. Mais, différent en ceci de Constantin, Valentinien s'abstenait de laisser paraître, soit dans ses discours, soit dans ses lois, la trace de ses croyances intimes, de ses aflfections ou de ses répugnances en matière de religion.
Parmi les mesures prises par Julien en haine du christianisme, il en est une qui excitait particulièrement les plaintes. Sous le règne de Constantin^