Saint Cyprien, De lapsis, 8, 9, 10, IS
de la ville ou du village • par celui qui veut faire constater sa soumission. Après Tindication de ses noms, âge, lieu de naissance, signes d'identité *, il leur déclare qu'il a de tout temps sacrifié et que « récemment, en leur présence, conformément aux prescriptions de Tédit, il a offert Tencens, fait la libation et goûté aux victimes, » ce qu'il leur demande de certifier '. La commission, ou Fun de ses membres, appose au bas de la requête son visa, avec la date *.
Les originaux de deux de ces certificats, provenant de localités différentes, ont été retrouvés : les noms varient, mais la rédaction est identique, ce qui permet de croire qu'un modèle unique avait été prescrit pour tout l'Empire. Les gens plus ou moins suspects de christianisme, qui avaient eu la faiblesse de sacrifier, ne manquaient pas de se munir de cette pièce, afin d'être à l'abri de toute
1. ToXiiTiÏTfavQvaiwv ifttifiévoiçMoififjç,,. Papyrus du village d'Alexandre. Même formule dans celui du yiHage de Philadelphie. liuovo BulU di arch, crist.j 1895, p. 09, 70.
2. Dans le papyrus d'Alexandre, le requérant, Aurelius Diogenés, fils de Satabus, âgé de soixante-douze ans, est indiqué comme ayant une cicatrice au sourcil droit. Ibid. ^' ^
3. Kaï ^éï Bvboy roïç OeoTç ôieTéieoa^ icaï rvy ènï naoovaiv vjuiiv xara ra Tcqoarerayfiéva iuvoa Mal Twy ic^etiay éyevaajujjy, xaï a|tw v/dSç vTtoatjjuuaaaarai, Papyrus d'Alexandre. Dans celui de Philadelphie, la formule est mise au pluriel, et signée d'un scribe, au nom des requérants illettrés.
4. Cette dernière partie manque dans le papyrus de Philadelphie. Dans celui d'Alexandre, elle est mutilée, mais reconnaissable, et d'une écriture différente de la requête. Voir Ntiovo BulL di arch. crist.j 1895, pi. VIII.
poursuite. Il se fît même à cette occasion un trafic, et plus d'un, sans avoir obéi à la loi, se procura à prix d'argent un certificat mensonger ^ Quant aux chrétiens trop fermes pour recourir à ce subterfuge, où ils voyaient une demi-apostasie, il leur arrivait quelquefois de passer inaperçus et d'être oubliés des persécuteurs : autrement, ils n'avaient qu'une alternative, échapper à la prison par la fuite, ou se laisser arrêter. Souvent la détention était longue, et plusieurs moururent dans les cachots ^. Dèce, qui n'était pas naturellement sanguinaire, ne cherchait pas à faire des martyrs, mais à défaire des chrétiens. Tous les moyens paraissent bons, depuis les tortures les plus cruelles jusqu'aux plus viles séductions. Pour ceux dont l'abjuration semblait surtout désirable, le procè's, conduit avec une lenteur calculée, durait parfois plusieurs mois '. C'est seulement quand tous les efforts tentés pour vaincre le chrétien avaient échoué, que la sentence était prononcée : la déportation ou l'exil, plus souvent la mort. Les biens des condamnés, les biens mêmes des fugitifs étaient confisqués et mis en vente *. Les apostats furent innombrables,
1. Saint Gtprien, Ep. 31, 53, eS; De lapsis, 37; Ad Fortunatum^
2. Lettre de saikt Corneille, dans Eusèbe. HisU EccL, VI, 43; Catalogue libérien, dam Dcchesne, le Liber Pontiflcalis, 1. 1, p. 4.
3. Saint Ctprien, Ep. 8, 46, 33, 35, 53; EusinE, Hist. EccL, VI, 39.
4. Saint Gtprien, Ep. 43, 48, 69; De lapsis^ S; saint Denys d'Alexandrie, dans Eusèbe, Hist EccU, VU, S3, 11.
surtout parmi les riches et les grands * . Mais nombreux aussi, dans toutes les classes de la société, furent les martyrs.
Jamais encore la chrétienté n'avait subi pareille épreuve ni couru un si grand péril. La persécution fut courte, puisque, commencée avec Tannée 250, elle était à peu près terminée en mai 251, avant même la mort de Dèce. Mais elle laissa des blessures profondes, qui se cicatrisèrent lentement. Le grand nombre des renégats, celui des porteurs de certificats ou libellatiques, leurs eîTorts pour rentrer dans l'Église, les pouvoirs usurpés, au détriment des évoques, par des confesseurs de la foi, le conflit qui s'éleva entre les partisans de la sévérité et ceux de Tindulgence, le schisme novatien qui en naquit, les ambitions personnelles mêlées aux luttes disciplinaires ou doctrinales, entretiennent l'agitation. Puis surviennent les courtes persécutions de Gallus et d'Émilien, durant lesquelles les papes Corneille et Lucius sont successivement exilés. L'Église respire pendant les premières années de Valérien, qui se montre favorable aux chrétiens : quelques dissensions passagères entre l'épiscopat africain et le siège de Rome ne troublent que superficiellement les esprits. Mais bientôt Valérien cède à des influences contraires : la persécution recommence, en prenant une
4. LeUre du clergé de Rome, dans saint Gyprien, Ep, 2; saiwt Denys d'Alexandrie, dans Eusèbe, Hist. Eccl., VI, 41, il.
forme nouvelle, qui va montrer sous un aspect encore inconnu les rapports de TÉglise et de TÉtat.
S 5. ~ Les édita de Valérien.
Dèce avait cru pouvoir d'un seul coup supprimer le christianisme, en forçant tous les chrétiens à Tapostasie. C'est à la religion seule qu'il s'était attaqué. Il avait, à l'aide de moyens cruels mis au service de fausses croyances, poursuivi un but incontestablement élevé : le rétablissement de l'unité religieuse par le retour des dissidents au culte national. L'obstination du païen, supérieure chez lui à la perspicacité du politique, l'avait empêché d'apercevoir l'état de ce culte, déjà à demi détruit, et ne tenant plus debout que grâce aux superstitions étrangères qui l'entouraient de leurs rameaux parasites et lui prêtaient une apparence de vie. Valérien eut des visées moins hautes. Ce qui attira son attention, éveilla ses défiances et peut-être sa cupidité, c'est moins la religion que la société religieuse. Disperser cette société, en détruisant sa hiérarchie et en abattant tous ses appuis; interdire ses réunions; mettre la main sur ses richesses vraies ou prétendues; confisquer ou séquestrer ses immeubles : telle fut la tactique de la nouvelle persécution. Valérien n'essaiera pas d'atteindre tous les chrétiens, comme Dèce avait eu l'illusion
de le faire : mais il frappera des coups plus sûrs, tout à la fois à la tête, sur les chefs, et à la base, sur le domaine temporel de la communauté chrétienne.
Pour la première fois celle-ci est traitée comme une association illicite. Tel est Tobjet principal de Fédit de 257. On n'a pas son texte, mais on le reconstitue facilement au moyen de pièces authentiques, telles que le premier interrogatoire de saint Cyprien et celui de saint Denys d'Alexandrie \ Il ordonne de traduire devant les tribunaux, non les chrétiens indistinctement, mais les principaux membres du clergé. « Les empereurs ont daigné m'écrire au sujet non seulement des évoques, mais aussi des prêtres, » dit à Cyprien le proconsul d'Afrique. Ceux-ci sont mis en demeure de sacrifier aux dieux. Mais la nature de la peine prononcée, s'ils désobéissent, montre que la question religieuse — la première ou plutôt la seule au temps de Dèce — est maintenant passée au second plan. Cette peine est l'exil : Cyprien sera envoyé à Curube, Denys à Kephro. Toute la sévérité de Fédit est réservée aux rebelles qui persistent à faire revivre l'association dissoute. On les traite en brigands, conformément aux lois rendues contre les fauteurs de collèges illicites *. « Les empereurs,
1. Actaproconsularia S. Cyprianiy dans Ruinart, Acta sincera, p. 116; SAINT Dents d'Alexandrie, dans Busède, Hist. EccL, VU, 11. t. Ulpie MARCim, au Digeste^ XL VII, XXii, 3;XLyiir, iv, 1, 3.
dit encore à Cyprîen le proconsul d'Afrique, ont défendu de tenir des réunions et d'entrer dans les cimetières. Celui qui n'observera pas ce précepte salutaire encourra la peine capitale. » La même déclaration est faite à Denys par le préfet d'Egypte. La peine capitale a deux degrés, la mort ou les travaux forcés ^ Beaucoup d'ecclésiastiques et de laïques sont, en Afrique, condamnés aux travaux forcés des mines, non pour refus d'apostasie, mais pour réunions illicites *. L'État s'est saisi des cimetières chrétiens et des lieux de culte, et en surveille l'entrée : si l'on y pénètre encore, c'est à la dérobée, par des passages secrets ^, au risque d'être surpris aux environs de là catacombe de Calliste, comme l'acolyte Tarsicius *, ou enterré vivant comme des fidèles qui priaient en commun dans une crypte de la voie Salaria, aussitôt bouchée avec des pierres et du sable par les soldats *.
On peut croire que l'édit de 257 ne produisit pas tout l'effet attendu par son auteur, car un second édit, promulgué l'année suivante, vint le com-